Concours, La Scène

Concours Long-Thibaud 2008 : L’amputation

Plus de détails

Concours international Marguerite Long – Jacques Thibaud 2008, 65ème année, session violon. Eliminatoires : 7, 8, 9 novembre, au C. N. R. de Paris ; demi-finales : 10, 11, 12 Novembre, ibidem ; Finale récital : 12 novembre, Salle Gaveau ; Final concerto : 15 novembre, Salle Olivier Messiaen, Radio France. Jury : Président : Salvatore Accardo. France : Suzanne Gessner, Ami Flammer, Laurent Korcia. Etranger : David Cerone (E. U), Boris Kuschnir (Russie), Florin Niculescu (Roumanie), Kazuki Sawa (Japon), Stéphane Tran Ngoc (France/ E. U). Orchestre Philharmonique de Radio France, dir. Juraj Valcuha.

Lauréats : Premier Grand Prix : , Corée.

Deuxième prix : non décerné.

Troisième prix : Noah Bendix-Balgley, Etats-Unis/ Allemagne. Quatrième prix : Saténik Khourdoïan, France. Cinquième prix : Haruka Nagao, Japon. Sixième prix : non décerné.

Le plus ancien et le plus prestigieux des concours internationaux français, le , tant aimé du public et des participants, fut, cette année bien maltraité.

Fondé en 1943 par et , «comme un rayon de soleil chasse la pluie», le concours se donne pour objectif, depuis les origines, de détecter les plus grands talents et les solistes de demain, de susciter des vocations et d’encourager les premiers pas dans la carrière des plus méritants. Or, l’édition 2008, session violon, n’a que partiellement rempli cette tâche ; en effet, cette année, le concours subit ce qu’il faut bien appeler une amputation artistique puisque le tiers des prix ne fut pas attribué par le jury, seuls quatre candidats se retrouvant finalistes au lieu de six. Cela ne s’est jamais vu précédemment et devant la gravité de l’événement, l’on peut se poser la question de la légitimité de cette décision.

Déjà, lors des éliminatoires, on apprenait que seuls 34 candidats sur 100 ayant tenté la présélection avaient été retenus (parmi lesquels 17 Coréens), soit une dizaine environ de moins qu’à l’ordinaire.

C’était ne pas prévoir les habituelles défections, dues le plus souvent à la lourdeur du programme : résultat : seuls 26 concurrents, se présentèrent, dont treize coréens. Puis, 12 d’entre eux parvinrent aux semi-finales et, dernier coup, seuls quatre candidats furent déclarés finalistes. Toujours au nom de l’excellence, entendait-on dans les couloirs. En fait, le jury a tout simplement failli à sa mission de révéler de jeunes musiciens talentueux et prometteurs qui, surtout en cette période de crise économique, ont besoin des encouragements qu’ils méritent. L’image du concours va s’en trouver ternie.

Trop peu d’élus, massacre assuré. Certains demi-finalistes furent dès lors sacrifiés : d’abord, et avant tout, assurément, David Galoustov, français d’origine russe, remarqué par Yehudi Menuhin dès l’âge de treize ans, au jeu mûr, architecturé et chatoyant, loué par la critique pour ses concerts et pour ses disques. Le lyrisme de la jeune coréenne Yura Lee, l’émotion qu’elle transmettait à l’auditoire devait, à elle aussi, donner des chances. Le candidat roumain Eugen Tichindeleanu, adoré des étudiants venus l’entendre, qui semble avoir hérité à la fois de l’apparence et de la virtuosité de Paganini, dont il interpréta la Campanella de façon époustouflante, aurait pu ne pas être rejeté, même si son investissement est encore insuffisant. Alors que, chaque année, il est affirmé que le niveau monte, que les choix sont impossibles, que la qualité exceptionnelle des candidats est un casse-tête pour le jury comment croire que le cru 2008 fut soudain à ce point médiocre. Il suffisait d’entendre et les candidats et les fréquentes ovations du public pour avoir la réponse.

Le verdict tomba sans appel : venu enthousiaste aux deux séries d’épreuves qui se déroulaient au C. N. R de Paris, patientant pendant les trous dans les horaires immuables d’année en année mais provoqués par le nombre réduit de candidats, le public ne s’est pas rendu à la finale du récital : La salle Gaveau, comble les autres années, fut quasiment désertée en ce mémorable 12 novembre. Atmosphère glaciale et endeuillée.

Mais ce n’est pas tout : restait à classer les quatre finalistes. Là encore, le jury frappa : le deuxième prix ne fut tout simplement pas attribué. D’abord sans explication. Puis vint l’argument dont on peut apprécier la valeur : On prétexta un écart trop grand entre la qualité du Premier Grand Prix, , et celle du lauréat classé troisième. Précisons que la dotation du second prix est de 15 2 00 euros quand celle du Premier Grand Prix s’élève à 30 500 euros. Les engagements y afférant sont, par ailleurs, beaucoup moins importants. Cela les différencie bien suffisamment l’un de l’autre. Et, surtout, on voit mal en quoi ce voisinage fortuit avec la brillante coréenne faisait démériter soudain Noah Bendix-Balgley.

Il se trouve que ce deuxième prix est celui offert par la Ville de Paris, qui, comme l’a précisé le Président Jean-Philippe Schweitzer, accorde à la Fondation un soutien sans faille, alors que, par ailleurs, elle va réduire fortement les subventions destinées aux autres prix internationaux.

Nous sommes là devant un beau gâchis.

Par un effet domino, les lauréats reculèrent d’un rang, jusqu’au cinquième prix, le sixième n’étant pas attribué non plus (Meudon, 3000 euros) faute de lauréat. Question : où vont aller les fonds ? Enfin, dans la catégorie «prix spéciaux» le prix Serge Den Arend, qui récompense chaque année la meilleure interprétation d’une œuvre de Mozart, n’a pu être remis, aucune œuvre du compositeur n’étant programmée en 2008. No comment.

On ignore ce qui a motivé la démission d’Ivry Gitlis peu avant les épreuves et l’absence de Salvatore Accardo le 17 novembre, à la remise des prix. Notons au passage, toujours à propos du jury, l’indiscipline et la désinvolture bien connue mais fort perturbante pour tous d’un membre français, .

Nous devons d’autant plus applaudir aux améliorations apportées au concours cette année : la qualité remarquable des pianistes accompagnateurs : notamment des jeunes solistes japonaises Nozomi Matsumoto et Reiko Hozu, mais aussi de Yann Ollivo et de Christophe Henry, servis cette fois, par des pianos choisis avec soin. Ensuite, la gratuité de la finale concerto à Radio France. Résultat : un public beaucoup plus jeune qu’à l’ordinaire, avec beaucoup d’élèves de conservatoires. Queue interminable et salle bondée, malgré l’interruption forcée entre 15h et 18h 30 (voir plus haut). Enfin, saluons également la retransmission sur Internet des finales, récital et concerto. On attend toujours la retransmission en direct et sur les ondes des autres épreuves, au moins, please, des demi-finales. Cette fois-ci, par exemple, chacun aurait pu écouter l’interprétation si intérieure, inoubliable, de la chaconne tirée de la Partita n°2 de J. S. Bach, par la jeune coréenne MiSa Yang, le jeu de la jeune chinoise, Shanaan Yao. Ces retransmissions se pratiquent partout à l’étranger. Pouquoi pas en France ? Le vote du prix du Public sur Internet est sympathique mais discutable.

Où et quand le plus grand concours français est-il annoncé ? Le matin même du Gala, France 3 rendait compte largement d’un concours international de piano, où l’on pouvait entendre de très jeunes lauréats (treize- quinze ans), parler et surtout jouer superbement. Cela se passait… à Kiev. Sur notre concours, rien.

Parlons enfin des lauréats! Oui, c’est incontestable, une étoile est née avec Hyun Su Shin, 21 ans, déjà couverte de récompenses, dont un deuxième prix au concours Tchaïkowsky. Une virtuosité de funambule, une intelligence souveraine de la musique, française notamment et un plaisir de jouer aux deux sens du mot. Ce côté très légèrement ludique, était un peu décalé dans Bach et Schubert mais l’engagement de l’artiste fut total dans l’admirable mais si difficile Concerto 1 en ré majeur op. 19 de S. Prokofiev, surtout le soir du Gala, (la belle sortit livide) Ceci nous a permis de constater que Hyun-Su Shin sait déjà atteindre les sommets. Le jeu de Noah Bendix-Balgley, 24 ans, de haute qualité, est ample et capable d’un vrai lyrisme. L’artiste a su révéler sa personnalité dans le Concerto en majeur op. 77 de J. Brahms, imposant ses tempi à l’orchestre (remarquablement investi dans les deux concertos). Le lauréat, très mûr, est doué d’un sens de l’espace, des structures, de l’expression convenant au romantisme allemand et d’un son très pur. Saténik Khourdoïan, telle une statue grecque, d’une solidité toute classique, aimant la perfection, a été récompensée par le Prix du Public (internautes) et le prix bien mérité de la Sacem pour son interprétation de la pièce redoutable de Bernard Cavanna. Enfin, la jeune Haruka Nagao, 19 ans, et un an seulement passé à l’Université à Tokyo, élève, quand il y enseigne, de Gérard Poulet, semble incarner le lyrisme. Elle transfigure tout ce qu’elle touche. Quand on l’entend dans Ysaïe comme dans Webern, on pense aux paysages nés sous la main des peintres du Japon comme de la Chine, grâce à l’unique trait de pinceau, tantôt charnu, tantôt très fin ; l’archet d’Haruka Nagao semble alors produire des paysages sonores, avec leur vibration, leur silence plein, leur mystère. L’artiste sait, en dépit d’un son encore un petit peu mince, nous faire passer dans les sphères de l’intensité, avec des montées, des accents très sûrs, un vibrato subtil. Son Rondo de Schubert a tout simplement bouleversé le public de la demi-finale. Il faudra l’écouter lors de ses prestations futures, très attentivement, elle qui reçoit déjà en France, mieux que de l’admiration, de l’amour.

Car le public s’attache à ces jeunes talents, les suit fidèlement, contribue, quand il le peut, à leur promotion. Ainsi, plus d’un mélomane se bat actuellement aux côtés de Frederieke Saeijs, Premier Grand prix, session violon 2005, pour qu’elle puisse enfin jouer avec l’Orchestre National de Radio France, comme prévu, ainsi que pour , lauréate de la session piano 2007 qui doit, quant à elle, se produire avec l’Orchestre Philharmonique et à laquelle la Fondation doit en outre le cachet d’un concert. Aidez-les via Internet ! Les liens se prolongent grâce à vous et aux Amis du concours, qui viennent d’être créés.

Bravo à tous les concurrents de ce concours qui laisse tout de même un grand souvenir et qui s’est fait en dépit de tout, une fois encore, porteur d’espérance.

Crédit photographique : Hyun-Su Shin © Jérôme Panconi

Plus de détails

Concours international Marguerite Long – Jacques Thibaud 2008, 65ème année, session violon. Eliminatoires : 7, 8, 9 novembre, au C. N. R. de Paris ; demi-finales : 10, 11, 12 Novembre, ibidem ; Finale récital : 12 novembre, Salle Gaveau ; Final concerto : 15 novembre, Salle Olivier Messiaen, Radio France. Jury : Président : Salvatore Accardo. France : Suzanne Gessner, Ami Flammer, Laurent Korcia. Etranger : David Cerone (E. U), Boris Kuschnir (Russie), Florin Niculescu (Roumanie), Kazuki Sawa (Japon), Stéphane Tran Ngoc (France/ E. U). Orchestre Philharmonique de Radio France, dir. Juraj Valcuha.

Mots-clefs de cet article

Banniere-ClefsResmu-ok

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.