Banniere-ClefsResmu-ok

Kun-Woo Paik

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Salle Pleyel. Le 7-I-09. Igor Stravinski (1882-1971) : Divertimento ; Jeu de cartes. Claude Debussy (1862-1918) : Jeux. Serge Prokofiev (1891-1953) : Concerto pour piano et orchestre n°2 en sol mineur op.16. Kun-Woo Paik, piano. Orchestre de Paris, direction : Ilan Volkov.

À lire l’énoncé de ce programme, le premier réflexe du spectateur n’a-t-il pas été celui de l’incrédulité ? Quoi, Paris serait donc encore en mesure de nous proposer une fresque sonore en quatre volets d’une étincelante originalité, d’une prodigieuse fécondité et d’une inoubliable beauté ? Grâce en soit donc rendue au tout jeune chef , directeur musical de l’Orchestre symphonique de la BBC écossaise, au grand pianiste et à toute la phalange de l’.

Le Divertimento d’après leBaiser de la Fée n’est pas de ces partitions qui surgissent de façon indifférente sous la plume d’un compositeur, surtout quand ce dernier se nomme . Le grand Russe n’a pas oublié que le divertissement s’est imposé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, comme la cassation, mais, qu’à la différence de cette dernière, il a su traverser victorieusement l’épreuve du temps et que, dans la première moitié du XXe siècle, les plus grands compositeurs n’ont pas hésité à profiter de sa souplesse formelle pour y expérimenter leurs trouvailles sonores hors de toute contrainte structurelle trop rude. Ainsi d’Albert Roussel avec son Divertissement (1906) ou de Béla Bartók avec son Divertimento (1939). Aussi fallait-ici prendre très sérieux cette pochade soufflée à son auteur par la Muse de Tchaïkovski. On saura donc gré au chef d’avoir fait le choix d’une certaine subtilité cérébrale dans cet énoncé tour à tour mutin et faussement sérieux, même si une telle option peut finir par distiller un certain ennui. Impression que devait d’ailleurs confirmer, après l’entracte, l’exécution de Jeux de cartes, impeccable, mais ne rendant que partiellement justice à cette forme spécifique d’humour à froid dont le maître russe n’a jamais dédaigné l’effet. Le risque, en l’occurrence pas complètement écarté, était alors de réduire cette page étonnante à sa savoureuse, mais réductrice, esthétique néoclassique.

Fort heureusement, entre ces deux séquences stravinskyennes, l’ouragan du Concerto pour piano n°2 de Prokofiev avait renversé tous les canons, ébranlé toutes les certitudes. Quelle page fantastique ! Quel interprète phénoménal ! La virtuosité gêne souvent les esprits chagrins, mais quand elle nourrit l’invention de la musique jusque dans son tissu organique, l’envie grincheuse elle-même ne doit-elle pas céder le pas à l’exaltation des sens ? Car ici, ce n’est pas à un numéro de cirque qu’était convié le public, mais à la plus haute des manifestations de l’esprit musical. Tout y était : une vélocité certes hallucinante mais sans le moindre effet gratuit, un lyrisme sans effusion mais source des plus vives délices, une puissance prométhéenne mais dépourvue de toute trace de vulgaire brutalité. est fils du Pays du Matin calme. Qui oublierait, à l’écouter, que son pays est le très oriental voisin de cette vieille terre russe qui a donné au XXe siècle Stravinsky et Prokofiev, mais aussi Chostakovitch et Rachmaninov ? Tout un monde ayant su, un siècle durant, poétiser le cauchemar, civiliser la barbarie, mythifier la modernité, allier la rigueur d’écriture à l’effusion poétique. De la première note au dernier accord, un maître a servi un autre maître et soudain offert à un public foudroyé d’imprévisibles horizons sonores ; cela, même si la prestation du chef put sembler en léger retrait, faute peut-être d’un nombre suffisant de répétitions.

C’est avec Jeux que se fermait le cycle des quatre chefs-d’œuvre. Là encore, interprétation irréprochable… mais pas totalement convaincante ! Car cette bouleversante partition, l’une des plus mystérieuses de toute l’histoire de la musique, exige ce qu’on serait bien en peine de définir, de la part de ses interprètes ! Si, en concert, l’esprit bute sur le problème de la forme, c’est peut-être que la chorégraphie commande plus qu’on ne l’imagine ordinairement l’enchaînement de ces scènes ludiques et subtilement érotiques, tout se passant comme si le discours suivait, en bonds et rebonds, disparitions et réapparitions, le cheminement aléatoire des balles de tennis mises en jeu. Certains motifs semblent ainsi revenir, se disloquer, s’effacer, se superposer… La tonalité s’aventure aux frontières de la dissolution, les rythmes obéissent à un processus imprévisible et l’orchestration s’étale en une scintillante surface d’où jaillissent, au gré d’un ordre secret, de fugitifs points de lumière aussitôt dissoute. Au regard de si hautes exigences, on serait bien mal venu de reprocher ses insuffisances à une interprétation qui fit tout pour tendre à l’idéal, sans l’espoir d’y toucher.

Crédit photographique : © DR

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.