La Scène, Opéra, Opéras

Kafka et Philip Glass, terrifiant binôme

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Villeurbanne, Studio Lumière 2. 23-I-2009. Philip Glass (né en 1937) : Dans la colonie pénitentiaire, opéra de chambre sur un livret de Rudolph Wurlitzer. Mise en scène : Richard Brunel. Dramaturgie : Catherine Ailloud-Nicolas. Décors : Anouk Dell’Aiera. Costumes : Bruno de Lavenère. Lumières : David Debrinay. Chorégraphie : Axelle Mikaeloff. Avec : Stephen Owen, l’officier ; Stefano Ferrari, le visiteur ; Gérald Robert-Tissot, le soldat ; Nicolas Hénault, un soldat ; Mathieu Morin, le condamné. Quintette à cordes de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon. Direction musicale : Philippe Forget.

Dans la colonie pénitentiaire

Au moment où la prison de Guantanamo voit ses prisonniers libérés, l’absurdité de ces incarcérations inhumaines et arbitraires laisse un goût amer dans l’esprit de chacun. Comme un parallèle, le texte de Franz Kafka qui sert de fondement à l’opéra de chambre de est révélateur de nos impuissances, voire de nos lâchetés face à la cruauté humaine. Un visiteur (nous?) est invité dans une colonie pénitentiaire pour assister à une procédure d’exécution. Quand bien même il désapprouve la méthode employée pour le châtiment, il se cache derrière une neutralité imposée par ses repères personnels, au nom des traditions en vigueur dans cette colonie. Dès lors, il ne sent pas le droit d’intervenir contre le barbarisme qui l’interpelle.

La musique répétitive de jouée par un très beau quintette à cordes issu de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon semble singulièrement étrangère à l’ambiance extrêmement lourde du livret. Elle paraît aussi neutre que la neutralité du visiteur. Aucun accent exagérément sombre, ou chargé de clichés expressionnistes. La musique de Glass déroule ses accords et ses rythmes comme si elle voulait décrire un monde indifférent à l’horreur que Kafka décrit. Pourtant, cette apparente indolence cache tout le poids du drame. Peu à peu, elle devient oppressante, s’insinuant dans le spectateur qui finalement retient son souffle dans le secret espoir de ne pas être témoin de ce qui se prépare.

Dans une salle plongée dans le noir, les soldats s’affairent à ranger quelques méchantes chaises pour les invités. L’officier () terrorise ses soldats de l’autorité de son regard. La peur se lit sur leurs visages. Contrastant d’avec les soldats et l’officier tout de noir vêtu, le visiteur (), costumé d’un complet blanc apparaît de premier abord comme l’éventuel messie sauveur, mais bientôt, on comprendra la faiblesse qui l’habite. Il n’est qu’un autre spectateur. Le condamné, d’abord malmené par deux soldats, doit être exécuté dans une machine infernale qui écrira sur son corps la loi qu’il a violée. Une grande aiguille pénètrera l’épiderme alors qu’une petite aiguille giclera de l’eau pour laver le sang et qu’ainsi la lecture de l’article de loi reste clairement lisible. C’est l’officier en charge qui décrit la machine au visiteur, visiteur auquel le public s’identifie peu à peu. Alors que tout est prêt pour l’exécution, la machine se détraque. On croit à la délivrance, mais l’absurde sens du devoir de l’officier le pousse au suicide se sacrifiant lui-même à la machine qui va commencer sa rotation mortelle maculant le sol du sang du supplicié volontaire.

Dans son spectacle, le metteur en scène se saisit admirablement du texte pour montrer l’absurdité malsaine de cette exécution programmée. Tout en restituant l’horreur du propos, il use avec verve d’un humour grinçant dès lors qu’il montre ses personnages. L’officier, immuable prisonnier du règlement, expliquant avec de larges gestes les détails de la machine. Les soldats, exécutants terrorisés d’être eux-mêmes choisis comme futurs condamnés, se déchargent de leurs craintes en exécutant des facéties comiques. Le visiteur, coincé derrière son image de voyeur «compétent, calme, anonyme», triture son chapeau pour échapper aux réponses qu’on lui presse de donner.

Les acteurs, impressionnants, soulèvent remarquablement le malaise qui s’insinue dans cette intrigue. Chapeau à comme à qui s’investissent sans compter dans une prestation vocale extrêmement difficile en raison de la maigreur du support musical. À noter aussi, l’admirable performance de Gérald Robert-Tissot (le soldat) dont l’énergie dévastatrice remplit le propos de ce rôle pratiquement muet, dont les mouvements ont été réglés par Axelle Mikaeloff.

Un spectacle qui ne laisse personne indifférent tant pour le dessein de l’intrigue que pour la prestation de chacun des intervenants.

Crédit photographique : Stephen Owen (l’officier) ; Nicolas Hainaut (un soldat), Gérald Robert-Tissot (le soldat), Stefano Ferrari (le visiteur) © Jean-Louis Fernandez

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Villeurbanne, Studio Lumière 2. 23-I-2009. Philip Glass (né en 1937) : Dans la colonie pénitentiaire, opéra de chambre sur un livret de Rudolph Wurlitzer. Mise en scène : Richard Brunel. Dramaturgie : Catherine Ailloud-Nicolas. Décors : Anouk Dell’Aiera. Costumes : Bruno de Lavenère. Lumières : David Debrinay. Chorégraphie : Axelle Mikaeloff. Avec : Stephen Owen, l’officier ; Stefano Ferrari, le visiteur ; Gérald Robert-Tissot, le soldat ; Nicolas Hénault, un soldat ; Mathieu Morin, le condamné. Quintette à cordes de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon. Direction musicale : Philippe Forget.

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