Artistes, Compositeurs, Entretiens

Laurent Martin, compositeur

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Né à Toulon en 1959, Laurent Martin se forme au CNSM de Paris dans les classes de Gérard Grisey, Betsy Jolas, Michel Philippot et Alain Banquart. Après un séjour à Rome où il est pensionnaire de la Villa Médicis, il enchaîne les créations, les commandes et les invitations qui l’amèneront à vivre plusieurs années hors de France, notamment en Espagne et au Japon. L’Ensemble 2e2m qui l’accompagne depuis 1991 enregistre sa musique, publie un livre et lui a consacré sa saison 2004-2005. Il était l’invité, l’été dernier, du Festival des Arcs où plusieurs de ses œuvres étaient interprétées. Il nous révèle aujourd’hui les nouveaux horizons de sa creation.

 

ResMusica : Depuis deux ans maintenant, vous avez mis fin à cette existence de compositeur solitaire ; Comment avez-vous décidé ce changement ? Etait-ce une urgence pour vous ?
 : Je n’ai, bien sûr, pas mis fin à mon activité de compositeur. C’est seulement une suspension utile après quinze ans pendant lesquels je n’ai exercé aucune autre activité. Et puis je n’ai jamais vécu la composition comme une solitude. J’ai toujours beaucoup aimé les répétitions, l’élaboration des projets, etc… En 2005 et 2006 j’ai dû composer beaucoup de musique. Peut-être trop ! Lorsqu’on compose, on est seul, et c’est magnifique. Peu de gens partagent nos préoccupations mais on ne s’en rend pas compte parce qu’on vit dans sa bulle. Lorsque j’ai pris la direction de ce conservatoire, je ressentais le besoin de travailler avec des proches sur des sujets de toutes sortes. Mais il est vrai que je manque maintenant de temps pour la composition… c’est d’ailleurs le seul défaut de ma situation.

RM : N’est ce pas cher payé ? Un conservatoire représente beaucoup d’astreintes.
LM : C’est drôle car lorsque je me suis proposé à Saint-Cloud, quelqu’un m’a posé cette question et j’ai répondu : « Mais justement, les problèmes quotidiens, c’est ça que je cherche ! La musique, les interrogations esthétiques ne me manquent pas du tout ! ». C’est un peu excessif, mais ça reste vrai. A la table du compositeur les contraintes sont choisies, grandioses… dans la vie courante d’une école, elles sont plus ordinaires, parfois éprouvantes, mais elles ont la vérité des choses humaines. J’ai l’impression de m’y enrichir. Je trouve passionnant de chercher des relais, des rebonds inattendus. On se rend vite compte qu’il ne faut pas seulement s’adresser aux élèves et aux professeurs, mais aussi aux parents et aux élus. Ils ont parfois plus de réticences que les enfants mais ils ont en même temps un rêve à ranimer. C’est ce qui me plait : Il faut convaincre et entraîner, et c’est déjà un petit projet politique.

RM : Y a-t-il des résistances ?
LM : Inévitablement. La moindre décision est soumise aux critiques mais c’est la règle partout. A nous ensuite de dégager la voie aux forces positives et de faire patienter les autres !

RM : Vous semblez apprécier de vous plonger dans des questions humaines, sociales et collectives. Est ce que cela constitue un projet?
LM : Un conservatoire est une chose bien connue. C’est un lieu d’enseignement et de rayonnement, une école d’art au sein de laquelle on cultive le bonheur d’apprendre, d’écouter, de comprendre et de partager un peu plus la musique. Mais sensibiliser c’est aussi donner le goût de découvrir, d’accueillir… d’accorder la rigueur et l’action : on crée un lieu de vie qui permet à tous ceux qui le souhaitent de se rencontrer à travers les différentes pratiques de la musique. C’est un mot assez beau : on anime. On garde l’exigence du travail mais on voyage avec : dans les écoles, les maisons de retraite, le musée, le jardin, le théâtre.

RM : Le mot conservatoire fait toujours un peu vieillot?
LM : Il est vrai que quand on parle de conserver, on pense à des bocaux (fermés). Je crois que la plupart des musiciens ne se sentent pas très bien avec ce mot. Beaucoup préfèrent l’appellation d’école de musique (ouverte). Mais on sait aussi, avec Hannah Arendt, que tout enseignement vise à préserver, à protéger à la fois l’élève et le savoir lui-même. L’élève est protégé par l’école qui garantit ses enseignements auprès des parents. Le savoir est protégé par le professeur qui, lorsqu’il apprend à un élève comment tenir son archet, transmet toute une culture musicale européenne qu’il maintient en vie.

RM : Pensez-vous avoir, en tant que compositeur, une mission spécifique dans votre conservatoire, celle de faire connaître la musique d’aujourd’hui par exemple ?
LM : Notre rôle est toujours de faire connaître. Pas seulement les musiques d’aujourd’hui. Je me méfie d’un militantisme qui risquerait d’être contreproductif. La question est plus vaste : nous devons faire découvrir, aux personnes qui nous accompagnent, qu’elles aiment plus de choses qu’elles ne croient. Et nos outils pour cela sont la participation, l’enseignement. Nous faisons donc connaître des musiques très diverses, mais de l’intérieur. Un conservatoire peut tisser un contexte et organiser une participation. Une œuvre y est toujours un projet. En devenant collectif, ce projet ne dépend plus que du dynamisme des équipes. L’adhésion du public y gagne en profondeur et en simplicité. L’an dernier nous avons eu un succès public avec Olivier Messiaen, Tom Johnson a fait un tabac auprès des élèves de primaire, c’était étonnant. Et cela s’est fait dans un grand naturel parce que ces projets alternaient avec d’autres beaucoup plus faciles et animés par les mêmes équipes. La participation maintient la biodiversité musicale !

RM : Vous soulignez le lien entre enseignement et conservation. Qu’en est-il du lien entre musique et pédagogie ?
LM : Tous les musiciens sont pédagogues par nature. Les meilleurs professeurs reçoivent beaucoup de leurs élèves parce qu’ils trouvent auprès d’eux le moyen d’interroger leurs propres débuts. La musique n’est qu’en apparence un apprentissage accumulatif : En s’approfondissant elle revient toujours au b.a.-ba. Je pense que dans la préoccupation pédagogique, il y a une motivation des artistes à retrouver leur élan originel. L’enfance de l’art est une sorte de big-bang mystérieux de la sensibilité devant lequel chaque artiste s’interroge toute sa vie. On peut observer le même processus sous un angle collectif : dans la création artistique, picturale ou musicale, les créateurs ont toujours besoin un jour où l’autre de retrouver les arts primitifs, de reprendre au début.

RM : Le plaisir de l’apprentissage est multiple : il y a le plaisir d’apprendre, celui de partager…
LM : Celui de découvrir, de vaincre les difficultés. Peut-être d’ailleurs devrait-on parler de bonheur plutôt que de plaisir. On espère bien sûr que les élèves seront heureux de jouer et qu’ils seront émus lors des concerts. Il y a une promesse de bonheur dans l’apprentissage de la musique mais ce bonheur est soumis à une exigence de progrès. Le plaisir passe souvent par des difficultés vaincues ; en musique aussi.

RM : La musique, c’est donc du sérieux ?
LM : Sérieux ne signifie pas ennuyeux, au contraire. L’absence de sérieux est terriblement plus rébarbative que le sérieux. Le sérieux ne s’oppose pas à la gaieté ou à la fraîcheur, il s’oppose à la facilité et au laisser-aller. La magie fragile de la musique exige que le musicien soit concentré, attentif. Il y a dans la musique une saveur dans le fait même d’accomplir ce qui n’est pas facile.

RM : Quelle part de l’apprentissage s’adresse à la créativité ?
LM : La dimension créatrice, dans tous les arts, et sans doute dans d’autres domaines, est faite d’intuitions complexes et mouvantes qui ne peuvent être que guidées. Qui peut prétendre enseigner la création? Le compositeur résumait très bien ce paradoxe en disant : « La composition, ça ne s’enseigne pas et pourtant ça s’apprend ». L’apprentissage de la création est réel, mais il ne coïncide pas toujours avec un enseignement. Parmi les joies d’apprendre, il y a cette émotion particulière d’avancer en terrain inconnu. Je crois que c’est surtout ce goût de l’inconnu qu’il faut entretenir pour encourager la part créatrice des enfants !

RM : Aimeriez-vous diriger une plus grande structure pour avoir plus de moyens, des élèves plus avancés?
LM : A vrai dire, quand on n’a pas beaucoup de moyens, il faut tout faire et j’adore ça ! Je serais triste de ne plus avoir que des rendez-vous sérieux. C’est ma première expérience de direction et je l’ai tentée pour des raisons que je trouve bien réunies ici : j’ai beaucoup de sympathie pour mon équipe et les pouvoirs publics sont ouverts aux domaines qui m’intéressent. Je pense même qu’il y a encore à faire pour que Saint-Cloud ait une programmation musicale correspondant à l’attente culturelle de ses habitants. Un conservatoire peut être un foyer pour cela. Je n’ai pas de raison de partir et les structures plus lourdes exigent d’autres tempéraments. Non, plutôt que de changer, je pense plutôt que je ressentirai un jour le besoin de me consacrer à nouveau pleinement à la composition.

RM : Vous préparez pour le 8 février une manifestation d’envergure qui mobilise beaucoup de monde, élèves, professeurs et partenaires du conservatoire. Pouvez-vous nous dire de quoi il s’agit et ce qui en a motivé le choix ?
LM : Cette année nous mettons un projecteur sur les instruments à vent : Une opération très vaste et étalée sur l’année. Nous accueillons une incroyable exposition de cuivres qui nous a été prêtée. Il y a beaucoup d’actions prévues pour mettre en valeur ces instruments et le 8 février nous accueillons les épreuves du Concours des Petites Mains Symphoniques. Pensez !.. 600 candidats dans toute la France, tubistes, trombonistes, cornistes etc… de 6 à 12 ans ! Nous avons donc programmé, juste après le concours, deux œuvres que Stravinsky a écrites pour plus de 20 bois et cuivres : les Symphonies d’Instruments à vent et le Concerto pour piano et orchestre d’harmonie. Il semble avoir composé ces œuvres en partie chez Coco Chanel… à Garches… toujours la proximité!

RM : L’, , Véronique Briel. Voilà des musiciens de haute volée !
LM : C’est notre privilège! Cet ensemble magnifique nous fait l’amitié pour la deuxième fois de supporter toutes les incertitudes de nos recherches de partenariat et de budget. Nous les en remercions chaleureusement. Associés à nos professeurs, ils ont remporté un grand succès l’an dernier avec les Oiseaux exotiques de Messiaen. Cette année, en plus des professeurs, s’ajoute un partenariat avec le CRR de Boulogne. 1200 enfants entendront ces œuvres rares et spectaculaires avant le concert final à la salle des Trois Pierrots. Parlez-en ! parlez en !. Tout le monde ne viendra pas, mais même les clodoaldiens absents se réjouiront s’ils apprennent que les concerts auxquels ils n’ont pas le temps d’assister sont réputés au-delà du Pont de Saint-Cloud.

Visitez le site du conservatoire de Saint Cloud

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Né à Toulon en 1959, Laurent Martin se forme au CNSM de Paris dans les classes de Gérard Grisey, Betsy Jolas, Michel Philippot et Alain Banquart. Après un séjour à Rome où il est pensionnaire de la Villa Médicis, il enchaîne les créations, les commandes et les invitations qui l’amèneront à vivre plusieurs années hors de France, notamment en Espagne et au Japon. L’Ensemble 2e2m qui l’accompagne depuis 1991 enregistre sa musique, publie un livre et lui a consacré sa saison 2004-2005. Il était l’invité, l’été dernier, du Festival des Arcs où plusieurs de ses œuvres étaient interprétées. Il nous révèle aujourd’hui les nouveaux horizons de sa creation.

 
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