Duo Kniazev Fedoseiev : ah ces Russes, ils prennent tout au tragique !

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Salle Pleyel. 03-III-2009. Antonín Dvorák (1841-1904) : Concerto pour violoncelle et orchestre en si mineur op. 104. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Symphonie Manfred op. 58. Alexander Kniazev, violoncelle. Orchestre Symphonique Tchaïkovski de Moscou, direction : Vladimir Fedoseiev

Orchestre Symphonique Tchaïkovski de Moscou

Passant par Paris au milieu d’une tournée européenne, le duo russe Kniazev Fedoseiev nous a offert ce soir un bon bain de romantisme slave, que l’on pourra d’ailleurs retrouver très bientôt dans les bacs des disquaires (chez Lontano/Warner Classics), et dès le 12 mars à 14h30 lors de la diffusion de ce concert sur France Musique. Dvorák d’abord avec le plus célèbre concerto pour violoncelle du répertoire, puis Tchaïkovski avec Manfred, mi symphonie mi poème-symphonique, basé sur la trame dramatique tirée de Byron que Schumann avait déjà utilisée dans un de ses plus grands chefs-d’œuvre symphoniques.

Il y a sans doute plusieurs façons d’aborder le Concerto pour violoncelle de Dvorák, mais celle proposée ce soir, certainement toute emprunte de la personnalité très russe d’Alexandre Kniazev, allait dans le sens d’un dramatisme exacerbé, un peu chargé en effets de manche, parfois proche d’un champ de bataille, comme s’il avait voulu mettre dans ce concerto le même pathos et tragique «à la Tchaïkovski» attendu normalement dans le Manfred. Ce qui nous a laissé plus souvent perplexes que convaincus. Surtout durant le long Allegro initial, les deux mouvements suivants nous ayant paru plus harmonieux, nettement plus sobres, finalement moins problématiques. Car si l’introduction orchestrale, attaquée en douceur par le chef, se développait fort classiquement, l’entrée du soliste apparaissait comme un coup de poing à l’estomac, secouant l’auditeur, voire même le brutalisant parfois par de violents coups de frein ou d’accélérateur, par une dynamique à la fulgurance exagérée, et des phrasés … touts personnels. A dire vrai pourquoi pas, sortir des sentiers battus peut avoir ses charmes à condition d’éviter de tomber dans le précipice. Disons que, pour le moins, l’écoute live ne nous a pas convaincu que Kniazev avait totalement réussi cette gageure, Peut-être l’enregistrement permettra d’entrer plus intimement dans ce jeu un peu extrême, expressivement très tragique et agité, bien loin quand même des plus belles versions à la noblesse de ton carrément absente ici. Heureusement les deux mouvements suivants furent nettement plus «immédiatement» convaincants, grâce à une sobriété retrouvée, une ligne de chant enfin maintenue sur la durée dans l’Adagio ma non troppo (heureusement), un rythme plus rigoureux et moins bousculé. L’accompagnement de Fedoseiev fut bien plus classique que la partie soliste (heureusement, bis), mais l’orchestre montra une faiblesse expressive au niveau de la petite harmonie, bien trop discrète. En bis, Bach évidemment, avec deux extraits de ses fameuses suites, dont on s’est demandé, à l’écoute d’une étrange et lentissime Sarabande, il est vrai assez scotchante isolée des autres mouvements de cette suite, comment Kniazev réussissait à insérer ça dans une suite de Bach.

On ne peut que louer le chef de nous avoir évité une nième exécution de la Pathétique ou de ses deux sœurs ainées, en nous présentant ce Manfred, œuvre un peu hybride, hésitant entre la symphonie et le poème symphonique, contant le désespoir du héros après la mort de sa bienaimée. Sur la même trame, Schumann a composé moins de quinze minutes d’une densité et d’une intensité dramatique phénoménales, là où Tchaïkovski a produit plus de cinquante minutes de musique, en quatre mouvements (d’où sa classification en symphonie) pas totalement d’égale inspiration, aux thèmes parfois un peu faciles, mais assez bien évocateur du drame sous-jacent. Néanmoins cette longue pièce peut devenir barbante si le chef ne lui donne pas relief, énergie, couleur, et reconnaissons que s’en est sorti assez brillamment, maintenant l’attention d’un bout à l’autre, réussissant à faire oublier les quelques faiblesses de cette partition. Son orchestre, ex Orchestre de la Radio de Moscou, rebaptisé en 1993 Orchestre Symphonique Tchaïkovski de Moscou et dont il est le chef depuis 1974, s’y est montré excellent. Avec un visuellement impressionnant ensemble de cordes aux dix contrebasses alignées en fond de scène, surplombant ainsi tout l’orchestre, qualitativement excellent, doté d’une couleur tchaïkovskienne naturelle. Les percussions et les cuivres furent irréprochables en précision comme en intensité. Seule la petite harmonie pêcha encore par sa discrétion, créant comme un petit creux au milieu d’un ensemble très homogène. Seul vrai regret dans une interprétation très réussie.

Crédit photographique : © DR

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