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Mouvement symphonique de Chostakovitch : l’Artiste face à Staline

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Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Podrugi (Les amies – partition reconstituée par Mark Fitz-Gerald), op. 41 (ii) ; Rule, Britannia !, op. 28 ; Salut, l’Espagne !, op. 44 ; Mouvement symphonique (1945). Premiers enregistrements mondiaux. Celia Sheen, theremin ; Kamil Barczewski, basse. Camerata Silesia, directrice artistique : Anna Szostak. Orchestre symphonique national de la radio polonaise, direction : Mark Fitz-Gerald. 1 CD Naxos. Référence 8. 572138. Code barre : 7 47313 21387 0. Enregistré à la Salle de Concert Grzegorz Fitelberg de Katowice (Pologne) en 2008 et 2009. Notice en anglais. Durée : 72’53’’.

 

Près d’une heure et quart de musique inédite de Chostakovitch, qui plus est pour moins de dix euros, c’est la fête chez Naxos ! Le parcours artistique du compositeur est indissociable des tourmentes de l’histoire soviétique, et le Mouvement symphonique composé en 1945, en est une illustration passionnante. Découvert en 2003 à Moscou dans les archives Chostakovitch, ce mouvement inachevé d’une durée de près de sept minutes était intégralement orchestré et devait constituer le premier mouvement de sa Symphonie n°9.

L’intention initiale de Chostakovitch, conforme aux aspirations de Staline, était d’écrire une neuvième symphonie monumentale avec chœurs et orchestre qui aurait triomphalement accompli un triptyque des «symphonies de guerre». Après la Symphonie n°7 qui incarnait la résistance héroïque du peuple de Leningrad aux bombardements et au blocus des armées allemandes, cette nouvelle page était l’occasion pour le compositeur de se faire pardonner une Symphonie n°8 au souffle certes épique, mais au climat trop chargé de souffrance au regard des canons artistiques officiels, et à la conclusion ambiguë. Staline voyait déjà l’URSS vaincre doublement l’Allemagne par les armes et, dans le domaine des arts, par le truchement d’une Neuvième soviétique qui dépasserait, pour ne pas dire écraserait, celle de Beethoven.

On sait que Chostakovitch se mit au travail le 15 janvier 1945, qu’il joua au piano une transcription de ce mouvement à quelques musiciens et amis, qu’il y travaillait encore en mai 1945. On sait aussi qu’il peina à l’écrire, ce qui n’était pas habituel, car d’ordinaire il s’inquiétait de composer trop vite. Au mois de juin il abandonna ce mouvement. La Symphonie n°9 que nous connaissons est radicalement différente, non pas majestueuse, guerrière et beethovénienne, mais guillerette, néo-classique, et haydnienne. Staline devait – immanquablement – la détester.

A l’écoute du Mouvement symphonique on comprend l’enthousiasme des rares témoins qui ont pu l’entendre sous les doigts de Chostakovitch, et le trouble profond dans lequel le compositeur était lui-même plongé. On entend dès l’introduction l’emphase politiquement correcte de la n°12, la coloration acide et guerrière de la Symphonie n°7, mais aussi l’amertume et la souffrance de la n°8. De manière révélatrice, on pressent dans le deuxième thème la dénonciation rageuse qui deviendra la marque de la grande Symphonie n°10 : ce deuxième thème sera d’ailleurs la seule partie du Mouvement à être réutilisée dans la Symphonie n°10, composée après la mort de Staline. La hargne qui s’y trouve ne pouvait s’exprimer du vivant du dictateur.

S’il n’était pas besoin de découvrir ce Mouvement symphonique pour mesurer la folle témérité de Chostakovitch à décevoir Staline, on sait désormais que cet acte de courage a été précédé d’une tentative de donner à l’Union Soviétique une grande symphonie triomphale, dans le respect de sa conscience d’artiste soviétique – malgré tout. Cet inachèvement condense en lui toutes les contradictions et les tensions créatrices du compositeur.

Après le remarquable travail de reconstitution de la partition du film Odna, poursuit son travail de restauration et de découverte des musique de genre, pour le théâtre et le cinéma. Les œuvres pour la scène Rule, Britannia (1931) et Salut, l’Espagne ! (1936) sont d’un intérêt anecdotique. Ce n’est pas le cas de Podrugi (Les amies), la dernière musique de film que Chostakovitch ait composé avant que la charge brutale «Un chaos, pas de la musique» publiée dans la Pravda en avril 1936 contre sa Lady MacBeth ne vienne bouleverser sa vie.

La partition pour le film Podrugi est hétérogène mais possède la fraîcheur d’inspiration d’Odna. Elle a la particularité de peu recourir à l’orchestre, au profit de formations de chambre, quatuor et chants révolutionnaires a capella dont l’Internationale. On entend cette dernière par deux fois, en version chorale et au theremin, l’ancêtre des instruments électroniques créé en 1919 dans la toute jeune URSS, et qui faisait alors la fierté de la technologie soviétique. Très bien interprété, ce disque est à marquer d’une pierre blanche pour son apport à la connaissance de la musique de Chostakovitch.

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Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Podrugi (Les amies – partition reconstituée par Mark Fitz-Gerald), op. 41 (ii) ; Rule, Britannia !, op. 28 ; Salut, l’Espagne !, op. 44 ; Mouvement symphonique (1945). Premiers enregistrements mondiaux. Celia Sheen, theremin ; Kamil Barczewski, basse. Camerata Silesia, directrice artistique : Anna Szostak. Orchestre symphonique national de la radio polonaise, direction : Mark Fitz-Gerald. 1 CD Naxos. Référence 8. 572138. Code barre : 7 47313 21387 0. Enregistré à la Salle de Concert Grzegorz Fitelberg de Katowice (Pologne) en 2008 et 2009. Notice en anglais. Durée : 72’53’’.

 
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