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La création lyrique à l’Opéra de Paris : l’année 1909

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L’effervescence des salles lyriques parisiennes au début du siècle dernier se retrouve dans ce dossier qui évoque les programmations de l’Opéra de Paris et de l’Opéra Comique en 1909, 1910 et 1911. Trois années exaltantes pour les mordus d’opéra. Pour accéder au dossier complet : Créations lyriques au début du XXe siècle

 

L’Académie nationale de Musique était conjointement dirigée, depuis le 1er janvier 1908, par le compositeur et chef d’orchestre et Leimistin Broussan, qui administrait précédemment le Grand Théâtre de Lyon. Leur premier millésime avait été jugé peu exaltant, si l’on excepte la création in loco du Crépuscule des dieux, le 23 octobre, sous la baguette de Messager lui-même. L’année 1909 fut, quant à elle, principalement marquée par l’entrée au répertoire de l’Or du Rhin ainsi que par deux créations lyriques : Monna Vanna de Henry Février et Bacchus de . Nous évoquerons ces deux ouvrages, mais aussi Le Vieil Aigle de Raoul Gunsbourg, importé de Monte Carlo pour une unique soirée de bienfaisance.

Monna Vanna, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux de Henry Février, sur un livret de , créé le 13 janvier 1909, avec Vanni Marcoux (Guido Colonna) Jean-François Delmas (Marco Colonna) (Prinzivalle) Lucienne Bréval (Monna Vanna) ; direction musicale : Paul Vidal.

Argument :

Acte I : Pise est assiégée par les Florentins ; l’émeute gronde car le peuple meurt de faim. Guido Colonna, commandant de la garnison pisane, a délégué son père auprès de Prinzivalle, capitaine à la solde de Florence. De retour, Marco révèle que l’assaillant consentira à laisser entrer entrer un convoi de vivres dans la ville, mais à la seule condition que Guido consente à lui livrer pour une nuit son épouse, Giovanna (Monna Vanna), qui devra se présenter seule, nue sous un manteau. Guido est déchiré mais Monna Vanna accepte de se sacrifier pour son peuple. [La critique ne manqua pas de souligner l’analogie entre l’héroïne et Lady Godiva qui, pour sauver Coventry, traversa la cité à cheval, vêtue de sa seule chevelure]

Acte II : Monna Vanna se présente devant la tente de Prinzivalle. Celui-ci se révèle être Gianello, l’enfant qui, bien des années plus tôt, avait risqué la noyade pour lui rendre sa bague en or tombée dans l’eau. Alors qu’il lui avoue son amour, on annonce l’arrivée prochaine d’un commissaire florentin qui l’a proclamé traître pour avoir trop tardé à attaquer la ville. Il se laisse entraîner par Monna Vanna pour trouver refuge dans la ville.

Acte III : En proie à la colère, Guido maudit son père et le chasse. Monna Vanna fait son entrée sous les acclamations de la foule, mais son mari refuse de l’écouter et de croire à sa pureté préservée. En ordonnant brutalement de jeter Prinzivalle au cachot, il contribue à révéler à son épouse ses véritables sentiments.

Acte IV : Monna Vanna fait son apparition dans le cachot de Prinzivalle. Elle a organisé son évasion, et tous deux s’enfuient vers la lumière et la promesse d’une nouvelle vie.

C’est un compositeur aujourd’hui quelque peu négligé par les dictionnaires, qui après avoir fréquenté les classes de et au Conservatoire de Paris, devint l’élève et l’ami d’, Henry Février (1875-1957), qui composa pour l’Opéra de Paris Monna Vanna, opéra en quatre actes, sur un livret rédigé par à partir de sa pièce éponyme, créée en mai 1902 au Théâtre de l’œuvre. Le musicien n’en était pas à son premier essai lyrique puisqu’il avait donné, trois ans plus tôt à l’Opér- Comique, Le Roi aveugle, sur un livret du futur sénateur Hugues Le Roux, l’espace de neuf représentations seulement.

La générale avait été donnée le 10 janvier au profit des victimes du terrible tremblement de terre qui, dans la nuit du 27 au 28 décembre précédent, avait dévasté les villes de Messine et Reggio de Calabre, occasionnant plus de cent mille morts. La première, trois jours plus tard, reçut un bon accueil du public, mais la critique se montra sévère. Edmond Stoullig, rédacteur des Annales du Théâtre et de la Musique, fournit à ce sujet quelques explications : «Le peu de bienveillance de la presse en général – nous l’avons constaté dans les couloirs – vient peut-être surtout de ce qu’on savait la vive amitié qui liait MM. Messager et Février, et de l’imitation flagrante de Massenet qu’on a pu relever presque à chaque instant dans la nouvelle partition». On reprochait ainsi au jeune musicien son absence d’identité stylistique ainsi que la banalité de son orchestration, mais on lui reconnaissait des effets dramatiques réussis dans l’expression de la douleur de Guido ainsi que quelques pages notables : la conclusion délicieuse du duo d’amour du deuxième acte, l’air noble de Marco à l’acte suivant ainsi que le chœur qui suivait. Le final, en revanche, tombait à plat. Les critiques épargnèrent en revanche la distribution et l’orchestre.

Monna Vanna connut 16 représentations durant l’année 1909 – remportant notamment un grand succès lorsqu’elle reprit le rôle titre le 11 octobre – puis 2 seulement en 1910. Le succès fut suffisant pour justifier des reprises parisiennes en 1918 et 1937. Malgré les critiques, Henry Février poursuivit sa carrière lyrique avec divers ouvrages dont Carmosine (Théâtre de la Gaité, Paris, 1913) et Gismonda (Chicago, 1919).

Bacchus, opéra en 4 actes de Jules Massenet, sur un livret de Catulle Mendès, créé le 5 mai 1909, avec (Bacchus) André Gresse (le Révérend) Lucienne Bréval (Ariane) Lucy Arbell (Amahelli) ; direction musicale : .

Argument :

Acte I : (Prologue déclamé) Aux enfers, la parque Clotho apprend à Perséphone l’abandon d’Ariane, partie vers d’autres rivages en compagnie de Bacchus. Antéros apparaît et proclame la toute-puissance de l’amour.

Acte II : Bacchus et ses troupes arrivent en Inde. La reine Amahelli et le révérend Ramavaçou lancent contre eux l’armée des grands singes des bois. Un interlude symphonique décrit le combat, à l’issue duquel le rideau se relève surBacchus vaincu et fait prisonnier.

Acte III : Amahelli s’éprend de Bacchus qui, interrogé par les moines, fait l’éloge de la vie et de l’ivresse. Ils veulent le condamner à mort mais Amahelli intervient et lui confesse son amour. Bacchus obtient qu’Ariane soit accueillie au palais.

Acte IV : Amahelli déclare à Ariane qu’un oracle condamne Bacchus à périr le lendemain sur le bûcher, à moins qu’une personne sacrifie sa vie à sa place. Ariane s’offre aussitôt et se poignarde sur le bûcher. Accouru trop tard, Bacchus implore son père Zeus : Amahelli tombe foudroyée au moment où Ariane s’élève pour devenir une comète.

La création suivante avait été conçue comme la seconde pièce d’un diptyque inauguré avec une vive réussite, trois ans auparavant, par Ariane. Au regard de la position du compositeur, Jules Massenet, le succès était annoncé, et pourtant le public ne fut point au rendez-vous. Dès la deuxième représentation, on nota une audience clairsemée et peu chaleureuse, et la presse commença à parler d’échec. Les critiques devinrent de plus en plus sévères, et l’on se résolut à retirer Bacchus après cinq représentations seulement. L’ouvrage tomba aussitôt dans un oubli définitif.

Dans les actes du colloque organisé à l’occasion du 9e festival Massenet sur le thème Figures de l’Antiquité dans l’opéra français, Vincent Giroud s’est interrogé sur les raisons de cet échec. Il tenait en premier lieu au livret, jugé prétentieux et creux, signé par Catulle Mendès, décédé quelques mois avant la création de l’ouvrage. Mais la musique de Massenet n’était pas épargnée, la critique soulignant son manque d’inspiration, en dépit de quelques pages réussies comme les couplets d’entrée de Bacchus, la bataille simiesque ou le duo féminin au quatrième acte. Le prologue aux enfers, presque entièrement déclamé, dérouta en revanche par l’obscurité de son texte. Seules, en définitive, les prestations de Muratore et Bréval firent l’unanimité.

Massenet se releva toutefois rapidement de cet échec, sans doute le plus cuisant de sa carrière, et créa encore à Monte Carlo Don Quichotte (1910) puis Roma (1912).

Le vieil aigle, opéra en 1 acte de Raoul Gunsbourg, sur un livret du compositeur, première représentation à Paris le 26 juin 1909, avec (Kan Asvabel Moslaïm) Charles Rousselière (Tolaïk) Marguerite Carré (Zina) ; direction musicale : Léon Jehin.

Argument :

Une rivalité d’amour entre un père et son fils n’est interrompue que par la mort volontaire de la jeune

Le 26 juin 1909, le Syndicat de la presse parisienne organisa, au palais Garnier, une soirée de gala au profit des sinistrés du Midi. La principale originalité d’un copieux programme, était la première parisienne du premier des sept ouvrages lyriques de Gunsbourg, Le Vieil Aigle, inspiré d’une légende tartare de Maxime Gorki et créé avec succès à Monte Carlo le 13 février précédent. D’origine roumaine, Raoul Gunsbourg (1860-1955), célèbre pour son érudition, avait suivi des études de médecine. Il est surtout connu de nos jours comme administrateur de maisons d’opéra, à Lille puis à Nice, et surtout à Monte Carlo où il régna sur l’Opéra de Monaco de 1892 à 1951, proposant de nombreuses créations majeures de Massenet (Don Quichotte), Saint-Saëns (Hélène), Fauré (Pénélope) ou encore Ibert et Honegger (L’Aiglon). Il n’était en revanche pas réellement compositeur et s’il affirmait la paternité de l’ouvrage, nous savons que l’orchestration était entièrement de la main de Léon Jehin, directeur musical de l’orchestre monégasque.

Dans de telles circonstances, l’accueil du public ne pouvait être que chaleureux, et l’on put lire dans les Annales du Théâtre et de la Musique : «Cette œuvre, d’une saveur intense, a marqué, comme on l’a dit, l’éclatant début dans la carrière musicale d’un homme admirablement doué pour le théâtre : il a révélé, chez M. Raoul Gunsbourg, de remarquables qualités de vigueur dans le sens scénique, d’émotion dans l’expression mélodique, servies par une imagination singulièrement féconde». L’œuvre, pourtant, malgré sa sincérité et son caractère poignant, semblait trop uniquement tournée vers des modèles du passé et pêchait par une harmonie simpliste. Elle offrit toutefois un grand succès à Chaliapine, dans un rôle tragique écrit sur mesure.
Crédit photographique : Apollon, la Musique et la Poésie, statue d’André Millet, vu coté est (rue Halévy), toit du Palais Garnier, Paris © Marie-Lan Nguyen / Wikimedia Commons (Public Domain) ; Affiche de la création de Monna Vanna © Art Gallery of New South Wales, Australie; Jules Massenet en 1910 – DR; , huile sur toile de Boris Koustodiev © Alex Bakharev / Musée du Théâtre Mariinsky, Saint-Pétersbourg

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