Fini Henriques (1867-1940) – le sourire du Danemark

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Dossier inédit que « La série des Danois » qui met en lumière des musiciens souvent méconnus du public français. Rédiger par notre spécialiste de la musique nord-européenne, cette série d’articles va de découverte en découverte. Pour accéder au dossier : La série des Danois

Les sourires du Danemark est le titre d’un ouvrage de Serge de Chessin paru en 1936 à la Librairie Hachette. Comme l’indique le titre, l’auteur dresse du petit pays scandinave un tableau fort sympathique et plein d’admiration. Il met en avant avec beaucoup de conviction la jovialité de ses habitants, la recherche politique du bonheur nivelé pour tous, la simple joie de vivre de chacun. Si la description peut paraître certes idyllique, elle n’en véhicule pas moins, à vrai dire, d’authentiques vérités à une époque où planaient sur l’Europe une menace de guerre, beaucoup de pessimisme et d’incertitude.

«Il existe entre le Danois et sa plaine un équilibre harmonieux, une sorte d’accord préétabli, qui permet aux hommes de se reconnaître dans la nature au lieu d’en subir les violences». Ces mots s’appliquent à .

Fini (Valdemar) Henriques voit le jour à Copenhague, exactement à Frederiksberg, un faubourg de la ville, le 20 décembre 1867, deux ans après la naissance de Carl Nielsen et de Jean Sibelius Fils d’un modeste conseiller administratif Vilhelm Henriques et de Marie, née Rasmussen, son prénom est choisi ainsi parce qu’il est le dixième et dernier enfant de la famille. Sa famille aime la musique et ses parents reçoivent fréquemment de grandes personnalités comme Johan Svendsen (1840-1911. Norvégien, directeur musical du Théâtre royal de Copenhague pendant une très longue période de 1883 à1908) et Franz Neruda (1843-1915, danois d’origine morave, violoncelliste et compositeur, installé à Copenhague en 1864) qui ne manquent pas de laisser leur marque sur le jeune garçon doué qui va, à l’âge de 13 ans, jusqu’à écrire une symphonie pour enfants. Un autre ami de la famille n’est autre que l’écrivain Herman Bang (1857-1912), qui, sans être particulièrement versé dans le domaine musical, prédit une brillante carrière musicale à l’adolescent.

Dès sa prime enfance ses prédispositions musicales exceptionnelles sautent aux yeux de son entourage. Il passe pour un prodige du violon durant son enfance. Ses premières leçons lui sont données par sa mère puis les progrès venant nécessitent un enseignant d’un niveau nettement supérieur. En dépit de ses évidentes capacités et facilités, l’omniprésent et tout puissant Niels Gade lui conseille de ne pas entrer au conservatoire de Copenhague.

A l’âge de 20 ans il a pour autre maître à Copenhague le fameux violoniste et pédagogue danois Valdemar Tofft. Ce dernier avait étudié à Berlin auprès de Louis Spohr et était de plus critique musical et président de la Société des compositeurs danois. Il lui prodigue son enseignement en privé.

Plus tard, étudie la composition avec le Norvégien Johan Svendsen, grand ami d’Edvard Grieg, directeur de la Chapelle Royale de Copenhague et auteur de deux magnifiques symphonies. Il vient très souvent en aide à ses collègues plus jeunes, par exemple il aide souvent le jeune Carl Nielsen à ses débuts.

Doté d’une excellente formation, Henriques débute sa carrière avec succès en 1887. La même année et la suivante son compatriote Carl Nielsen se fait aussi connaître et apprécier avec la création de sa belle et pétillante Petite Suite pour cordes.

En 1888 le jeune homme devient l’élève du très célèbre violoniste allemand Joseph Joachim (1831-1907) à la Hochschule für Musik de Berlin. On rapporte qu’il figure parmi les élèves préférés du maître. Ce dernier avance : «Il ne s’entraîne jamais – et il connaît toujours sa partition». Un autre maître allemand participe à parfaire sa formation : le violoniste et compositeur Woldemar Bargiel (1828-1897), demi-frère de Clara Schumann et ancien élève de Niels Gade au conservatoire de Leipzig.

En Allemagne, à Berlin précisément, en 1889, le cercle au sein duquel évolue Henriques reçoit Jean Sibelius futur grand maître de la musique finlandaise comme on le sait. Sibelius et Henriques nouent d’amicales relations. Relations moins ambiguës et moins empruntées que celles qui lieront le Finlandais à son homologue danois Carl Nielsen.

A l’époque Fini Henriques est considéré par ses compagnons comme le «bohème parmi les bohèmes», pour reprendre l’expression de Tawaststjerna dans sa remarquable biographie de Sibelius. Bien plus tard, lors de voyages professionnels de Sibelius au Danemark (par exemple en 1912 et encore en 1921) les deux hommes se rencontreront avec grande joie et évoqueront les belles années berlinoises.

A son retour au Danemark en 1891, Fini Henriques rapporte un certain nombre de partitions composées pendant son séjour allemand, qui sont suffisamment importantes pour qu’elles constituent le programme d’un concert, dont un quatuor à cordes qui provoqua une certaine sensation, dit-on. Rapidement il obtient une bourse offerte par la prestigieuse fondation Ancker (Det Anckerske Legat) qui lui permet de réaliser un voyage en Allemagne et en Autriche.

Dès les premières années de la décennie 1890 Henriques devient un musicien de haut niveau, comme soliste et comme compositeur.

Ses capacités d’instrumentiste le conduisent à l’attribution d’un poste d’altiste d’abord puis de violoniste ensuite, au sein de la Chapelle royale danoise (l’Orchestre de la cour/Det kongelige Kapel) entre 1892 et 1896.

Assez rapidement, les contraintes de la vie de musicien du rang lui pèsent. Cela le conduit dès 1896 à quitter cette formation et à vivre essentiellement de ses activités de musicien de chambre et de violoniste soliste. Il conserve aussi des activités pédagogiques en prenant en charge des élèves et en assurant des classes de maître. Il obtient également un grand succès populaire comme compositeur et fonde son propre quatuor à cordes. Avec sa formation il se produit un peu partout en Europe ainsi, bien sûr, que dans les provinces danoises.

En 1911, il fonde une société de musique de chambre baptisée Musiksamfundet qu’il dirige pendant une vingtaine d’années. Il dirige également de temps à autre l’Orchestre d’Etat de Copenhague et d’autres formations et se produit au Théâtre Dagmar en 1910-1911 par exemple.

En tant que compositeur Henriques affiche de réelles capacités mais il semble bien avoir moins durement œuvré (on le compare ici à Nielsen, Glass, Tofft…) pour écrire sa musique : moins d’investissement personnel donc, moins de sérieux et d’acharnement à la tâche également. De par son caractère, «Fini» n’est pas enclin à ambitionner de modifier le cours de l’histoire de la musique…

Indéniablement Henriques développe une esthétique qui se situe dans le prolongement du romantisme scandinave. Sa musique prouve des dons mélodiques certains. Est-il pour autant un authentique post-romantique à la manière de Glass, Bendix, Børresen, Sandby, Gram, Schierbeck… eux mêmes positionnés dans la descendance ou l’esprit d’un Richard Strauss ou d’un Gustav Mahler ? Probablement pas. Henriques dispense une musique très agréable et bien ficelée résultant de sources esthétiques très éclectiques avec souvent une touche personnelle dont le développement extrême ne figure pas au programme du musicien. Plusieurs de ses petites pièces prouvent combien il aimait briller lors de leur interprétation (Mazurka ou Danse du diable notamment mais aussi Danse des moustiques…) et combien il savait souligner le trait capable de provoquer l’enthousiasme d’un public très demandeur, d’où le succès rencontré lors d’innombrables prestations publiques dans tout le pays. Sa musique, à l’image même de son existence, semble dépourvue de tragédie, de drame et déréliction. Il se distingue de la sorte (involontairement bien sûr) de nombre de ses collègues.

Ainsi s’explique ce grand charme, ce phénomène culturel de son temps, cette grande humanité, cet humour très présent et cette absence de prétention. Sa fantaisie naturelle ne l’empêche pas d’insuffler toutefois une certaine nostalgie dans quelques-unes de ses partitions.

Le caractère jovial, affable et bon enfant d’Henriques, proverbial et bien apprécié de ses relations, en fait un personnage fort agréable et recherché du milieu musical copenhagois. Sa réputation populaire rappelle quelque peu celle dont jouissait Hans Christian Lumbye à Tivoli ou encore Olfert Jespersen au Jardin Zoologique (dont il était le directeur musical) dans le cadre des «revues».

Henriques est considéré par tous comme un authentique homme de spectacle, une sorte de showman avant l’heure, comme violoniste aux grandes facilités d’exécution certes mais aussi comme pianiste plus qu’honorable. S’il se produit comme instrumentiste en musique de chambre, il donne aussi des récitals recueillant l’approbation des spectateurs. Sa popularité est telle que tout le monde le connaît simplement sous le terme de «Fini». En Finlande, la gloire de Jean Sibelius fut longtemps surpassée par celle de son contemporain, tandis qu’au Danemark celle de Carl Nielsen ne fit que rarement de l’ombre à la célébrité de Fini Henriques. La popularité de Henriques ne subira aucune défaillance jusqu’à sa disparition en 1940.

Lire l’étude : Fini Henriques, le sourire du Danemark

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