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Max Emanuel Cenčić, contre-ténor

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A l’occasion de la sortie de son dernier disque, Faramondo, Resmusica a rencontré le jeune contre-ténor Max Emanuel Cenčić dont la carrière internationale date de l’enfance. S’il a débuté sa carrière en tant que soprano, son timbre lui permet aujourd’hui d’élargir ses horizons. Faramondo lui permettant de démontrer que sa palette est bien celle d’un mezzo, même si plus souvent les salles lui confient des rôles d’alto cantonés dans les graves.

Notre dossier : Art lyrique

 

ResMusica : Plutôt que de parler du passé, pouvons-nous parler de votre carrière telle quelle est et de vos projets, de votre voix, et d’abord de votre actualité au disque : Faramondo c’est vous qui l’avez voulu ?
 : Oui. C’est venu d’une idée «fixe». C’est très difficile aujourd’hui pour un contre-ténor de se produire dans le répertoire où il se sent bien, car il y a très peu de productions baroques en comparaison avec des productions lyriques ou classiques. Il y a peu de rôle idéal pour moi. C’est pour cela que j’ai décidé de lancer un nouveau projet chez Virgin avec un rôle principal qui est vraiment un mezzo-soprano (avec un grand diapason, c’est à la fois très haut et très grave), et donc la possibilité de faire quelque chose de vraiment nouveau. J’ai aussi eu envie de faire un opéra de Haendel qui n’était pas très connu. Ce qui est le cas de Faramondo.

RM : Pourquoi celui-ci, alors que la discographie de Haendel est parfois insuffisante sur des œuvres majeures ?
MEC : Il n’y a qu’une version de Faramondo au disque (due à Rudolph Palmer pour Vox). J’ai eu cette idée de le faire et de réunir des artistes qui sont aussi des ami(e)s pour ce projet. On s’est rencontré en partie sur Il Sant’Alessio. C’est un peu l’idée d’un Sant’Alessio bis, mais c’est aussi l’idée de rassembler dans une production différente des voix qui peuvent s’enrichir. Mais le style est très différent aussi. Au XVIIe siècle la musique est moins développée qu’au XVIIIe et il est donc normal que Haendel apparaisse plus extravagant qu’un Landi. Il y a 100 ans de différence entre les deux. C’est un art de la musique très différent. Un peu comme si on voulait comparer Wagner ou Britten.

RM : Pouvez-vous nous parler de votre timbre ? Vous évoluez vers le registre de mezzo ?
MEC : J’étais soprano à l’origine, puis contre-ténor. Mais j’ai un diapason de mezzo-soprano, mais avec des graves et je peux donc faire des rôles d’alto. Lorsque vous voyez des mezzo-sopranos féminins, certaines sont capables d’être alto. C’est la même chose pour moi. Je peux chanter le rôle d’Ottone (de l’Incoronazione di Poppea) qui est très grave et en même temps je peux chanter Nerone que je vais chanter l’année prochaine à Bilbao. Cela me donne une grande liberté de choix dans le répertoire. Mais on me demande beaucoup plus en tant qu’alto que mezzo. Avec un rôle comme Faramondo, je me permets de faire savoir que je suis vraiment mezzo et non pas alto.

RM : Vous êtes donc à un moment de votre carrière où vous pouvez monter des projets complexes ?
MEC : Oui c’est un énorme privilège. C’est juste ça que j’ai toujours eu envie de faire. La chose qui m’a toujours frustré est qu’il y a très peu de production du répertoire baroque, tout juste bien souvent Giulio Cesare et l’Incoronazione di Poppea. Et on ne vous propose rien d’autre. Alors qu’il y a tellement de choses dans le répertoire baroque italien bien sur. Le répertoire français, bénéficie de plus de productions mais ce n’est pas mon répertoire. Ce n’est pas écrit pour une voix comme la mienne. Dans le baroque italien c’est différent. Et seules les maisons de disque offrent aujourd’hui la possibilité de donner au public un choix des œuvres inconnus ou méconnus (telle une autre œuvre de Haendel : Rodrigo). Car les maisons d’opéra sont plus restrictives pour des raisons économiques. Il est difficile de monter des opéras baroques. Alors que le public le demande. Mais en même temps on peut constater un intérêt de la part des maisons d’opéras, car chaque fois qu’il y a une résonnance positive de la presse et du public sur un disque chaque fois je reçois des propositions des organisateurs de concerts. Ils deviennent plus réceptifs.

RM : Comment s’est fait le choix de l’orchestre pour Faramondo ?
MEC : Sur cette production, j’ai été celui qui a servi de lien pour réunir tout le monde. Je ne me suis ensuite occupé que de mon interprétation. L’orchestre, a donc été le travail de Diego Fasolis et de ses Barocchisti. Ils sont une vraie découverte pour moi comme pour le public. Diego Fasolis est trop peu connu. Nous allons d’ailleurs retravailler ensemble sur un prochain disque en juillet sur des airs de Haendel, ce disque sortira en octobre. Je veux juste utiliser mes contacts professionnels pour permettre de monter des nouveaux projets innovants en me limitant à la distribution artistique. Réunir les artistes et créer une ambiance pour une bonne co-production. Ce n’est pas mon ego qui est important. Car la musique est quelque chose qu’il faut faire ensemble. Je crois en la personnalité artistique de chacun et la respecte. Chacun des artistes possèdent un caractère bien à lui, y compris Diego Fasolis. Tous les artistes sont uniques et il ne faut surtout pas leur demander de renoncer à cette personnalité et d’entrer dans un moule. La liberté de l’artiste est je pense ce qui attire le public. Je crois que c’est parce que nous avons été très humbles les uns envers les autres et respectueux de nos différences que tout c’est très bien passé entre nous. On a toujours fonctionné en compromis. Et je suis heureux de cette collaboration et les remercie tous.

RM : Envisagez – vous de recommencer une production avec les mêmes ?
MEC : Pas toujours les mêmes, j’aimerais bien, mais ils ne sont pas toujours disponibles. Faramondo est vraiment bien tombé. Il faut organiser les choses bien en avance pour y parvenir. Mais je continuerais à monter de nouveaux projets. Et d’essayer d’enrichir la scène baroque en offrant d’autres possibilités de découvertes, c’est ça qui m’intéresse.

RM : Est-ce que faire passer des émotions à travers cette musique vous tient il à cœur ?
MEC : Oui, grâce à l’addition de différentes qualités. Avec les Barocchisti, c’est presque un miracle. Nous avons monté la tournée en mars, n’avons répété que pendant deux jours, un opéra de plus de trois heures… Et c’était parfait… L’orchestre était présent. Diego Fasolis, est un chef incroyable, il sait motiver des gens quelque soit la situation. Et en tant que chanteur on n’a pas peur de chanter avec lui. C’est grâce à lui que cet enregistrement est fantastique.

RM : Il y a de vrais moments de complicité entre les chanteurs et les instrumentistes comme dans votre du duo avec Marina de Lasso où une flûte vient vous accompagner ?
MEC : Oui c’est vraiment très étrange, ce duetto dès le temps de Haendel a été très populaire.

RM : Vous avez dit il y a peu que Rossini était votre compositeur préféré.
MEC : Oh oui, c’est celui qui écrit techniquement de la manière la plus agréable pour la voix. On n’a aucune limite contrairement à Ottone par exemple dans L’incoronazione où l’on est limité à l’octave 5. Où c’est très bas.

RM : Rôle que vous chantez à Bordeaux ?
MEC : Oui. C’est beaucoup plus du théâtre que du chant. C’est ce qui est un peu difficile. Car le public d’opéra attend que nous chantions, mais c’est beaucoup plus écrit pour des acteurs qui chantent. On ne peut vraiment pas montrer ce qu’on a comme voix.

RM : Et Nerone ?
MEC : je l’ai déjà fait, en 2003. C’est l’un de mes premiers grands rôles. Mais malheureusement on me distribue plus souvent dans le rôle d’Ottone. A Bordeaux Néron sera un ténor. Dans ce rôle on distribue aussi plus souvent des femmes. Mais l’année prochaine je chanterais Néron à Bilbao.

RM : Pouvez – vous nous parler de cette différence pour vous chanteur entre la musique du XVIIe et celle du XVIIIe ?
MEC : Généralement la musique du XVIIe siècle est une musique pour chanteurs de caractère. Et d’ailleurs je pense que la musique du XVIIe siècle est beaucoup plus proche de la Pop music. Car les canzonette ou les madrigaux de Monteverdi sont des chansons. Christina Pluhar a fait d’ailleurs musicalement quelque chose d’assez extraordinaire dans son nouvel album ou Philippe Jaroussky chante «Ohimé» avec une basse continue qui semble presque jazzy. Cela montre ce lien de proximité entre notre musique contemporaine et la musique du XVIIe. Il y a une grande modernité dans les chansons d’amour du XVIIe et c’est ce qui nous les rend si proche. Alors que le XVIIIe siècle lui est très différent. Il y a dans l’opéra une quête de la perfection, qui fait parfois peur. C’est très acrobatique et étonnant. Et la technique est la base de tout…. Cette idée est même un peu «fasciste». Tout s’est arrêté à la révolution française. La musique du XVIIe est beaucoup moins artificiel, beaucoup plus franche et claire et celle du XVIIIe est comme un vin extraordinaire.

RM : Les mises en scène sont –elles pour vous un soucis ?
MEC : Il y a parfois quelques mises en scène qui peuvent me mettre mal à l’aise, certaines sont plus séduisantes que d’autres. Je me suis bien amusé avec la mise en scène de Il Sant’Alessio par exemple. C’est avant tout un problème de motivation pour un chanteur d’avoir un metteur en scène à l’écoute d’un chanteur.

RM : Quels sont vos projets ?
MEC : Des concerts à Paris entre autre où je donne Faramondo le 17 octobre au Théâtre des Champs Elysées et le 20 octobre à la salle Pleyel pour Susanna de Haendel avec William Christie. Et au disque des airs d’Haendel avec Diego Fasolis qui sortira en octobre avec des airs d’Imeneo, Deidamia, Serse, Agrippina, Radamisto, Arianna in Creta, Parnasso in festa, Ariodante et Giulio Cesare.

RM : Avez-vous pris goût à cette rencontre des contre-ténors ?
MEC : Oui car c’est une part de notre culture en Europe. A Rome en particulier où durant plus de 50 ans, l’opéra n’a été chanté que par des hommes. J’aime bien l’exotisme de l’opéra romain. Et c’est d’autant plus intéressant et provocateur que des hommes interprètent des femmes et donc évoquent des relations amoureuses.

RM : Aimeriez – vous faire du contemporain comme Britten ou est-ce vraiment le baroque que vous aimez ?
MEC : Britten a fait des choses très graves et j’en ai parfois chanté enfant, mais non. Le premier opéra contemporain que je vais chanter l’année prochaine sera Médée à Vienne, mais écrit pour moi par Aribert Reimann.

RM : Y a –t-il un rôle que vous souhaiteriez aborder ?
MEC : Serse, mais je l’ai déjà fait. Mais à l’époque je n’étais pas prêt et pas très satisfait.

RM : Comment ressentez vous votre voix aujourd’hui ?
MEC : J’en suis content mais techniquement le travail est quotidien. Désormais, il faut que je reste prudent. La vraie difficulté pour un contre-ténor est à l’âge de 40 ans. Notre corps est notre instrument et nous devons nous adapter à des changements quotidiens. Plus on vieilli et plus on doit se concentrer sur la technique. Psychologiquement on doit se poser la question de savoir si l’on veut chanter toute sa vie, vivre dans des hôtels et avec des valises toujours prêtes ou faire autre chose. Mais si un jour je m’apercevais que je ne peux plus donner le maximum de moi-même j’arrêterais. Je suis un perfectionniste et ça me rendrait trop malheureux de devenir un mauvais chanteur. Et je ferais autre chose.

RM : Vous écoutez autre chose que du baroque ?
MEC : J’écoute toutes les musiques y compris la Pop.

RM : Vous souhaitez rajouter quelque chose ?
MEC : J’aimerais vous raconter une anecdote : le castrat Philippe Ballatri a écrit des mémoires dans lesquelles il a raconté que se trouvant devant le public français devant lequel il avait chanté, sa technique vocale avait été remise en question. Un des invités lui avait alors expliqué pourquoi le public français était réticent et comment faire pour lui plaire en utilisant les techniques françaises. Ce fut une jeune fille qui lui montra… et Ballatri fut choqué, car toutes les voyelles étaient prolongées. Il chanta la même canzonette suivant cette technique. Le public fut satisfait. La perception et le style du chant étaient tellement différents. Et donc ce qui à l’époque leur a semblé beau aujourd’hui serait perçu comme insupportable ou infaisable aussi bien par les chanteurs que le public.

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A l’occasion de la sortie de son dernier disque, Faramondo, Resmusica a rencontré le jeune contre-ténor Max Emanuel Cenčić dont la carrière internationale date de l’enfance. S’il a débuté sa carrière en tant que soprano, son timbre lui permet aujourd’hui d’élargir ses horizons. Faramondo lui permettant de démontrer que sa palette est bien celle d’un mezzo, même si plus souvent les salles lui confient des rôles d’alto cantonés dans les graves.

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