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Bruno Leonardo Gelber, la race des seigneurs

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Lyon. Salle Molière. 16-X-2009. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°14 en do dièse mineur dite « Clair de lune » op. 27 n°2 ; Sonate n°3 en do majeur op. 2 n° 3. Robert Schumann (1810-1856) : Carnaval op. 9. Frédéric Chopin (1810-1849) : Andante Spianato et Grande Polonaise op. 22. Bruno Leonardo Gelber, piano

«Vous serez mon dernier élève mais le meilleur» : Marguerite Long ne s’y était pas trompée, en plaçant tous ses espoirs en , il y a de cela 40 ans.

Beethoven, Schumann et Chopin sous ses doigts, c’est la promesse d’un voyage musical sans esbroufe ; la musique, rien que la musique mais toute la musique.

Un constat tout d’abord source de regrets : comment expliquer qu’un concert donné le vendredi soir, par un pianiste dont la rareté n’a d’égale que l’immense talent, dans le lieu le plus exquis de Lyon (Salle Molière), avec un programme généreux et populaire (3 tubes), ne fasse pas le plein? Imaginez seulement à la Roque d’Anthéron ou à Carnegie Hall, on friserait l’émeute ! Dans la cité des canuts, on se sera contenté d’un public clairsemé, mais attentif et connaisseur, pour applaudir l’un des derniers grands seigneurs du piano.

Le pianiste argentin, d’origine franco-italiano-autrichienne, inaugurait la saison 2009-2010 de Piano à Lyon, manifestation créée il y a cinq ans par un jeune passionné, Jérôme Chabannes. Cette année encore les plus grands noms seront de la partie, Martha Argerich, Nelson Gœrner, Brigitte Engerer, Nicholas Angelich, Eric le Sage, Alexandre Tharaud, Piotr Anderszewski et bien d’autres. On s’en réjouit d’avance d’autant qu’en juin, les Pianissimes de Saint-Germain-au-Mont-d’Or mettront eux aussi la barre très haut (sur le thème «Vents d’Est»).

A 68 ans passés, Bruno Leonardo Gelber n’a rien perdu de son pouvoir de fascination. Sa discrétion, son refus des sunlights du star-system en ont fait l’un des artistes les plus mystérieux du circuit, objet d’une secrète vénération de la part de bien des mélomanes. Celui dont on dit qu’il a donné près de 5000 concerts depuis ses débuts à 15 ans sous la direction de Lorin Maazel ne possède pas un legs discographique à la hauteur de la place qu’il a occupé dans l’Histoire de son instrument, en dépit de réussites beethovéniennes chez Emi ou Denon.

A Lyon, le corps meurtri par une poliomyélite infantile, contre laquelle il lutte encore, mais le regard plus chamanique que jamais, le pianiste est apparu dans une forme éblouissante. On est hypnotisé par cette présence douloureuse en même temps que hiératique mais aussi dérouté par cette personnalité intransigeante (les quelques tousseurs en ont fait les frais, il a les yeux revolvers) qui semble flotter dans des ciels inaccessibles. Mais lorsque les premières notes s’élèvent dans cette boite à bijoux qu’est la Salle Molière, toutes les résistances tombent.

Délestée des pâmoisons «lang langiennes» et autres préciosités « néo-horowitziennes» qui entachent souvent cette musique, le premier mouvement de la sonate Clair de Lune sonne magnifiquement, même si l’oreille n’est plus habituée à tant de simplicité, voire de rigueur dans la simplicité. Ce Beethoven, sans affèteries, rendu à sa splendeur originelle, peut sembler inhabité ; il n’en est rien tant ce toucher de cristal amène à la fois densité et poésie. Qu’il manque un poil d’abandon est pourtant une évidence. La puissance de concentration du pianiste est impressionnante dans l’Allegretto qui ne s’autorise aucune fioriture avant un troisième mouvement à la digitalité phénoménale. On ne sait alors qu’admirer le plus, la main gauche infaillible, implacable, la science des couleurs, l’intelligence du discours, la lisibilité de l’architecture sonore ; même si l’on y décèle une pointe de distanciation qui ne correspond pas forcément à l’image que l’on se fait de la fougue romantique.

La Sonate n°3 est un concentré de toutes les qualités de Gelber, avec en sus une gestion idéale de la pédale. Construit comme la plus parfaite des cathédrales, le premier mouvement qui sait ce qu’il doit à Mozart ou Clementi a arraché les applaudissements du public. Depuis son troisième prix au concours Marguerite Long (scandale à la Pogorelich !), le Carnaval op. 9 de Schumann est un des chevaux de bataille du pianiste argentin qui en a offert une lecture coruscante, donnant une unité à ce patchwork qui sous d’autres doigts peut se révéler tellement décousu. Rarement les hardiesses harmoniques de Schumann auront été aussi audibles!

Tel une cerise sur le gâteau, l’Andante Spianato et Grande Polonaise de Chopin a conclu brillamment un récital de haut vol. Vivement le retour de Bruno Leonardo Gelber à Lyon !

Crédit photographique : © Piano à Lyon

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Lyon. Salle Molière. 16-X-2009. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°14 en do dièse mineur dite « Clair de lune » op. 27 n°2 ; Sonate n°3 en do majeur op. 2 n° 3. Robert Schumann (1810-1856) : Carnaval op. 9. Frédéric Chopin (1810-1849) : Andante Spianato et Grande Polonaise op. 22. Bruno Leonardo Gelber, piano

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