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Alain Altinoglu, chef d’orchestre

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Valeur montante de la direction d’orchestre, Alain Altinoglu enchaîne concerts et opéras dans un répertoire allant de Mozart à nos jours. Salome à l’Opéra National de Paris sera sa première production dans une maison qui l’a vu « grandir ». Rencontre avec un chef d’orchestre prolixe en projets et énergie.

 

ResMusica : Cette Salome est une première pour vous à l’Opéra National de Paris. Diriger à un tel endroit est un tournant dans une carrière.
 : Bien sur, c’est un tournant important. L’Opéra National de Paris est une des scènes les plus importantes au niveau mondial, avec Vienne, le Met, etc. Ça peut être un tournant dans un mauvais sens. Se planter sur un début à Paris… En plus j’ai appris tout mon métier à l’Opéra National de Paris. J’y suis entré à l’âge de 18 ans comme chef de chant et j’y suis resté dix ans. J’y ai tout fait : chef de chant, assistant aux études musicales, assistant chef d’orchestre, souffleur, responsable surtitres, régisseur, coach, … J’ai beaucoup appris. Le fait de revenir là, après avoir fait mes armes ailleurs, est un grand tournant. J’ai l’impression d’être passé « de l’autre coté ».

RM : Vous faites partie d’une génération de chef qui commence à s’imposer : Vladimir Jurowski, Philippe Jordan, François-Xavier Roth, etc. sont de votre génération et obtiennent de grands postes.
AA : On a toujours l’impression que ça vient d’un coup, mais ça a toujours été ainsi. Quand un chef reste 30 ans au même poste, on oublie qu’il a débuté lui aussi très jeune. Esa-Pekka Salonen par exemple. A quel âge a-t-il été nommé à la tête du Los Angeles Philharmonic ? C’était un tout jeune chef. Quand Richard Strauss a commencé à dirigé il avait 18 ans. Evidemment la médiatisation s’en mêle maintenant, et on a des « artistes bic », qu’on met à toutes les sauces un peu partout et qu’on oublie si ça se passe mal. Tout ce qu’on peut faire c’est refuser si on ne se sent pas de le faire et travailler pour se donner au mieux.

RM : Pouvoir dire « non », pour un jeune chef – ou chanteur, ou instrumentiste – n’est jamais facile.
AA : Ce n’est pas facile du tout ! Quand une grande maison d’opéra ou un grand orchestre vous appelle, un rêve pour vous se réalise. C’est très difficile de refuser une occasion qui peut-être ne se représentera plus jamais. Après viennent les question de planning. Je refuse de diriger le soir, prendre un avion la nuit pour répéter de l’autre coté de l’Europe. A l’opéra il est important que le chef fasse les répétitions de piano avec les chanteurs. C’est une question de choix artistique.

RM : Commencer à Paris avec Salome, est-ce un défi pour un début ?
AA : C’est un défi, car c’est mon premier Strauss… D’un autre coté, l’Orchestre de l’Opéra National de Paris est le tout premier orchestre que j’ai dirigé en tant qu’assistant. J’ai accepté car maintenant je sais que j’ai les capacités de le faire. C’est un défi mais tout est défi. On est toujours sur le fil du rasoir.

RM : Comment êtes-vous passé du piano, votre instrument, à la direction d’orchestre ?
AA : Quand j’étais jeune je m’amusais à transcrire pour piano à quatre main des œuvres pour orchestre, pour les jouer avec ma sœur. Les deux premières étaient L’Apprenti sorcier de Dukas et la Symphonie n°6 de Beethoven. J’avais passé des mois dessus, j’en étais très fier, puis j’ai découvert que Liszt l’avait fait avant moi, en beaucoup mieux… Le piano a toujours été l’instrument qui pouvait me permettre de faire l’orchestre. Je me suis retrouvé devant un orchestre un peu par le biais d’un cursus à l’allemande : chef de chant, puis assistant, et ainsi de suite.

RM : A propos du travail d’orchestre, on ne vous voit toujours pas comme directeur musical d’une institution.
AA : On me l’a proposé plusieurs fois. Soit les endroits ne m’intéressaient pas, soit les plannings ne correspondaient pas. Actuellement j’ai énormément de demandes, je considère que c’est une chance, peut être que dans dix ans on ne me demandera plus. Pour l’instant je continue de découvrir des répertoires et des orchestres. Mais qui sait, à l’avenir…

RM : Puisque vous dirigez pas mal de part le monde, existe-t-il encore une sonorité d’orchestre spécifiquement française ?
AA : Oui, indéniablement elle existe, même s’il y a une tendance à ce que tout se ressemble. C’est valable pour tous les lieux. Dans l’ex-Allemagne de l’Est, il y a un son de cordes inimitable. Chez nous, les bois sont remarquables, ça donne toute la coloration à l’orchestre. Un son français existe. Je n’essaie jamais de changer la sonorité. Quand j’ai fait Faust de Gounod à Berlin, j’ai eu un son massif de cordes. Il a fallu alléger, mais aussi prendre les qualités de cet orchestre. C’est aussi une question de culture, de discipline, qui font le niveau général de l’orchestre.

RM : Toutefois la globalisation des sonorités d’orchestre existe aussi. Selon vous a quoi est-elle due ?
AA : La circulation dans le monde est instantanée. Dans les années 20/30, les musiciens de Berlin n’avaient jamais entendu ceux de New York, et inversement. Aujourd’hui tout le monde entend tout le monde, et tout le monde copie un peu tout le monde, enfin essaie d’en prendre le meilleur. Ce n’est pas une mauvaise chose, mais ça a tendance à aplatir l’interprétation générale.

RM : C’est peut-être aussi du à l’internationalisation de la formation des musiciens de haut niveau.
AA : Et la perte par conséquent de certaines traditions, comme le basson français, un instrument magnifique amené à disparaître. Le bassoniste français ne va trouver du travail qu’en France, s’il en trouve. Le basson français est bien moins puissant que le fagott, il projette moins le son. Mais il a une subtilité et une qualité de couleur inimitable.

RM : Vous dirigez un peu partout, et un vaste répertoire.
AA : Jusqu’à une période récente, j’étais demandé à l’étranger pour diriger le répertoire français. Petit à petit le répertoire demandé s’élargit. Mais je ne vais pas vers le premier baroque ou la Renaissance.

RM : Néanmoins avec La Clémence de Titus, Faust, Orphée aux Enfers, Jeanne au bûcher, Aida, Salome, Stravinsky, Bartók, Dusapin, la création contemporaine, le symphonique, le lyrique, … vous ne vous restreignez pas.
AA : Mes choix se portent sur la valeur intrinsèque de l’œuvre. Mes goûts sont assez éclectiques. Je suis attiré plutôt par la musique germanique et post-romantique. J’ai aimé diriger Maria Stuarda de Donizetti ou les Verdi de jeunesse. Mais je sais que je prendrai plus de plaisir à diriger Falstaff que Giovanna d’Arco.

RM : Falstaff de Verdi est d’une écriture bien plus orchestrale que les premiers opéras de ce compositeur.
AA : Certes, mais j’aime bien aussi diriger des pizzicatos pour accompagner les voix, j’aime les voix. Mais je ne ferai pas que ça. Et puis il y a les œuvres qu’on aime, et celles dans lesquelles on se sent à l’aise. Par exemple la Symphonie n°3 de Mahler, absolument grisante. En revanche, Beethoven, que j’adore, je n’ai toujours pas réussi à le faire tel que je voudrais l’entendre. Il faut trouver une bonne corrélation entre la qualité sonore, la fluctuation du tempo, … Kurt Masur a réussi à trouver quelque chose dans les symphonies. Ce qu’il fait fonctionne.

RM : Un chef s’identifie aussi face aux grands maîtres du passé. A qui vous référez-vous ?
AA : Je suis un peu en train de changer… Avant j’étais un sanguin, à bouger et sauter sur le podium, un peu dans la lignée de Bernstein. Peu à peu je commence à comprendre l’utilité de rester sobre. Dans Salome, si on commence à s’exciter en dirigeant, le son s’éparpille… Boulez et Salonen m’ont beaucoup marqué dans mon parcours.

RM : Vous faite beaucoup de musique contemporaine. Sentez-vous une évolution dans l’esthétique des pièces que vous dirigez ?
AA : Surtout dans la mentalité. Il n’y a plus d’« intégrisme » dans la création. Le spectre est d’une largeur hallucinante. On trouve de moins en moins d’esthétique de l’aridité, dans l’esprit de Lachenman par exemple. Et de plus en plus de néoclassicisme, en tous cas dans les créations qui me sont confiées.

RM : Quels projets pour l’avenir ?
AA : Carmen au Met, encore un Faust à Berlin, Mireille cet été à Orange, Pierrot Lunaire à Toulouse avec Anja Silja, un concert à la Fenice, Le Vaisseau fantôme à Zurich avec Bryn Terfel… Toujours l’éclectisme.

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