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L’eau qui danse, la pomme qui chante et… le public qui dort…

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Montréal, Salle Ludger-Duvernay du Monument-National. 19-XI-2009. Gilles Tremblay (né en 1932) : L’eau qui danse, la pomme qui chante et l’oiseau qui dit la vérité, opéra féerie en deux actes sur un livret de Pierre Morency. Mise en scène : Robert Bellefeuille ; Scénographie, Jean Bard ; Chorégraphie, Lina Cruz ; Éclairages, Nicolas Descoteaux ; Costumes, Marianne Thériault ; Maquillages, Angelo Barsetti ; Visuel, Geodezik. Avec : Jean Maheux, Yby ; Marianne Lambert, Belle-Étoile ; Marie-Annick Béliveau, Poulane ; Michelle Motard, Feintise ; Scott Belluz, L’Oiseau ; Taras Kulish, le Roi ; Sylvain Paré, Chérot ; Claudine Ledoux, La Pomme qui chante & La Sirène ; Stéphanie Pothier, Tourterelle ; Anne Saint-Denis, Blondine ; Julien Patenaude, Petit-Soleil ; Philippe Martel, Beaujour. Nouvel Ensemble Moderne, direction : Lorraine Vaillancourt

Assommant. D’un mortel ennui. Deux heures et demie de supplice. L’histoire raconte les trois épreuves que doit remporter l’amour victorieux. Cet opéra féerie est censé s’adresser à «l’enfant qui sommeille en nous». Nous pouvons assurer le spectateur qui s’y hasarderait, que le but est atteint, qu’il plongera dans un profond sommeil ou devra lutter la soirée entière contre un somnifère puissant.

L’opéra de Tremblay et Morency est une commande de la compagnie lyrique de création Chants Libres. Le compositeur a consacré sa vie à la création musicale. Nous lui reconnaissons des œuvres symphoniques de premier plan et d’une importance capitale. D’ailleurs, cette année, un hommage lui sera rendu par le milieu musical, avec la présentation de plus de 60 concerts à Montréal et à Québec.

Il y a un malaise, certes, de commenter une création lyrique – un événement peu fréquent au Québec – surtout quand il s’agit de l’unique opéra de , l’une des figures de proue parmi les grands compositeurs canadiens de renommée internationale. Peut-on exposer ce qui nous apparaît comme des faiblesses, sans s’exposer à l’ire des confrères et disciples, des proches et de ceux qui savent ? Il nous apparaît évident que les tares inhérentes à la pièce, empêcheront son bon fonctionnement. Et comment aborder une œuvre tant attendue et décevante, sans tremper sa plume dans le vitriol ?

De prime abord, le livret paraît étrange, non pas par son contenu – il s’agit d’un conte de fées où le merveilleux est forcément présent, avec des événements extraordinaires à accomplir, le bien qui l’emporte sur le mal et la morale à la toute fin – mais plutôt par la forme. Tous les «épisodes» se déroulent sans véritable urgence dramatique et sans qu’on ait eu le temps de s’attacher à un personnage en particulier. Belle-Étoile n’a pas le temps de formuler un désir (d’ailleurs elle en aura 3) qu’il sera aussitôt exaucé. Les trois épreuves ne sont pas «vécues» par les personnages sur scène – nous pensons en premier lieu à l’amoureux Chérot – mais accomplies par des alliés. D’ailleurs, ce héros courageux et surtout amoureux de Belle-Étoile, accomplit des prodiges grâce à des adjuvants qui possèdent d’emblée la réponse. À quoi bon le combat contre le dragon puisque tout est réglé d’avance ? Et cela devrait suffire. Mais voilà, cela ne suffit pas pour en faire un opéra. Aucun personnage n’est vraiment caractérisé. Ce sont des ombres fuyantes. Et aucune action ne réussit à émouvoir. Nous sommes toujours projetés en aval ou en amont d’une pièce bancale sans grand intérêt et sans aspérités dramatiques. La narration d’Yby, plus près du théâtre parlé que chanté, aplanit par de longues tirades, les dialogues entre les personnages d’où le chant devrait s’émanciper. Sans doute, le compositeur l’a-t-il voulu ainsi. Le texte de apparaît comme une allégorie, à partir des contes populaires, lointainement inspirés des Fées à la mode et Les Illustres Fées de Madame d’Aulnoy. On retrouve les personnages familiers : la Reine-mère (Poulane), méchante ; le bon Roi, son fils ; Blondine, la mère un peu sacrifiée sur l’autel de l’accouchement ; Feintise, – un des rares personnages à qui on peut enfin se raccrocher – la servante méchante de Poulane qui a plus d’un tour dans son sac. Ne serait-elle pas un avatar de Méphistophélès, «Alors que la plupart réussissent à faire du mal en voulant faire le bien Je n’arrive qu’à faire du bien en manœuvrant d’horribles actions. » Cela renvoie à «Cette force qui, éternellement, veut le mal, et qui éternellement, accomplit le bien» dans Faust de Gœthe.

Sans doute faut-il chercher les qualités ailleurs. Et il y en a. C’est avant tout la palette orchestrale, souvent luxuriante, émergeant de la fosse d’orchestre, qui remet les choses à leur place, et surtout les percussionnistes installés de chaque côté de la scène, qu’il faut aller chercher les réelles qualités de l’œuvre. Le tout forme une acuité sonore impressionnante. L’on croit entendre le vent siffler, bruire les insectes, se déployer les mouvements de la terre, où même les fleurs odoriférantes retrouvent ce pouvoir rare de se faire entendre. Et pourtant, faute d’appui, cette musique souvent aérienne, qui puise son inspiration de la nature, ne ferait pas de mal à une mouche. Elle regarde aussi vers les rêves d’Orient, se joue en quelque sorte des réminiscences du théâtre no ou du kabuki, sans pourtant rien leur devoir.

Pouvons-nous tenir rigueur du matériau employé par le compositeur ? C’est une œuvre qui va à contre-courant de ce qui se fait aujourd’hui. Elle reprend le débat vieux de trente ou quarante ans, à l’époque des querelles stériles sur l’art lyrique et les certitudes du genre à l’agonie. En ce sens, c’est une œuvre en retrait, face à ce qui se fait de neuf aujourd’hui. L’opéra actuel tend plutôt à retrouver ses marques, de nouvelles sans doute, mais renonce à celles d’hier, par un traitement plus adéquat de l’expression lyrique et mieux adapté aux voix humaines. Mis à part le carré d’as d’irréductibles qui applaudirent, le public rendit un hommage poli – nous en fûmes – aux créateurs et aux artistes. Il est peu probable que cet opéra revienne hanter les salles de théâtre. Enfin, reconnaissons la beauté des costumes, la sobriété des décors, les éclairages souvent judicieux, le choix des interprètes.

Nous savons, à l’instar de l’Oiseau qui dit la vérité, que celle-ci n’est jamais bonne à dire… ou à entendre.

Crédit photographique : (Belle-Etoile) ; Scott Belluz (l’Oiseau), Taras Kulish (le Roi), Marie-Annick Béliveau (Poulane), (Blondine), Sylvain Paré (Chérot), (Belle-Etoile) & Julien Patenaude (Petit-Soleil) © Mathieu Dupuis

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Montréal, Salle Ludger-Duvernay du Monument-National. 19-XI-2009. Gilles Tremblay (né en 1932) : L’eau qui danse, la pomme qui chante et l’oiseau qui dit la vérité, opéra féerie en deux actes sur un livret de Pierre Morency. Mise en scène : Robert Bellefeuille ; Scénographie, Jean Bard ; Chorégraphie, Lina Cruz ; Éclairages, Nicolas Descoteaux ; Costumes, Marianne Thériault ; Maquillages, Angelo Barsetti ; Visuel, Geodezik. Avec : Jean Maheux, Yby ; Marianne Lambert, Belle-Étoile ; Marie-Annick Béliveau, Poulane ; Michelle Motard, Feintise ; Scott Belluz, L’Oiseau ; Taras Kulish, le Roi ; Sylvain Paré, Chérot ; Claudine Ledoux, La Pomme qui chante & La Sirène ; Stéphanie Pothier, Tourterelle ; Anne Saint-Denis, Blondine ; Julien Patenaude, Petit-Soleil ; Philippe Martel, Beaujour. Nouvel Ensemble Moderne, direction : Lorraine Vaillancourt

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