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Ivo Pogorelich : Sisyphe, une incarnation

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Paris. Salle Gaveau. 23-XI-2009. Ludwig van Beethoven (1770- 1827) : Sonate n°32 en ut mineur op. 111 ; Für Elise WoO 59 ; Sonate n°24 en fa dièse majeur op. 78 ; Johannes Brahms (1833- 1897) : Intermezzo op. 118 n°2 ; Alexandre Scriabine (1871-1915) : Sonate n°4 en fa dièse mineur op. 30 ; Sergei Rachmaninov (1873- 1943) : Sonate n°2 op. 36. Ivo Pogorelich, piano.

On entre dans ce récital comme on entrerait dans une tanière, à la fois ami intime reçu sans cérémonie et voyeur. Pendant que le public gagne sa place, est sur scène, modestement vêtu, un bonnet sur le haut du crâne. Il regarde le public, bredouille quelque notes au clavier enfin, casse les codes avec une nonchalance un peu forcée.

Le programme est intense, fourni, mais ne mérite pas dans son intégralité le superlatif «génial». A cette catégorie appartient presque exclusivement la dernière sonate de Beethoven.

Avec ce qu’il faut d’improvisation, de patience et d’exagération, Pogorelich en fait un vrai voyage. Mais ce n’est pas encore le «dernier» voyage, celui de Beethoven. On n’a pas encore laissé l’esprit s’échapper de la matière. Cette version nous met face à la lutte qui précède. Maintes fois Pogorelich sonde l’invisible mais ne fait jamais le grand saut. Le début de l’Adagio qui s’invite comme une réminiscence, comme l’écho lointain d’une boîte à musique, et le trille final qui se métamorphose de phrase en phrase sont quelques un de ses moments de grâce au cœur des tribulations. Les aigus stridents qui ont peine à s’envoler, les basses ténébreuses, les motifs musclés ou les répétitions quasi- fanatiques ont la violence des vagues qui se brisent sur les rocher. Et les dernières mesures, plutôt que de se confondre avec l’éther, s’affirment et s’étoffent comme une dernière tentative, désespérée, pour se dresser face au destin. Un vrai tableau de la condition humaine dans ses retranchements.

Comment expliquer la présence de Für Elise après ce monument sinon pour faire un pied de nez à cette condition humaine et relativiser le tragique? Sans commentaire. Sinon pour dire que la suite du programme, outre un Intermezzo de Brahms très au point, a atteint d’autres extrêmes. Celles de l’exagération menée à son paroxysme : jusqu’à l’abstraction voire l’absurde. Technique explosive, puissance titanesque, contrastes, effets… Beethoven, Scriabine et Rachmaninov n’ont manqué de rien tant que de structure.

La légèreté n’appartient pas au vocabulaire de ce pianiste, un original écorché vif, et on ne ressort pas indemne d’un récital où l’émotion est assénée avec une telle force. On ne ressort pas indemne non plus de voir se côtoyer les plus belles réussites et les plus pénibles excentricités. Ceci dit, c’est un risque à prendre.

Crédit photographique : © DR

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Paris. Salle Gaveau. 23-XI-2009. Ludwig van Beethoven (1770- 1827) : Sonate n°32 en ut mineur op. 111 ; Für Elise WoO 59 ; Sonate n°24 en fa dièse majeur op. 78 ; Johannes Brahms (1833- 1897) : Intermezzo op. 118 n°2 ; Alexandre Scriabine (1871-1915) : Sonate n°4 en fa dièse mineur op. 30 ; Sergei Rachmaninov (1873- 1943) : Sonate n°2 op. 36. Ivo Pogorelich, piano.

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