Les bijoux de Moderen

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« Une affiche de concert jaunie par le temps et abandonnée à sa solitude dans un dossier oublié est-elle à jamais condamnée au silence ? Nous voulons croire que ce triste destin apparemment inexorable mérite de recevoir un démenti cinglant, ne serait-ce que le temps d’une lecture. » Voilà comment débute ce dossier élaboré par le président fondateur de l’Association française Carl Nielsen. Pour accéder au dossier complet : Sur les traces de Carl Nielsen

 

La composition de Moderen c’est-à-dire «La Mère» au sens de la «Mère Patrie» en danois, date de 1920. Œuvre de circonstance destinée à célébrer la réunification du Danemark avec une ancienne province annexée par l’Allemagne, elle est composée par un compositeur de 55 ans usé par les difficultés quotidiennes, à l’emploi du temps surchargé et à l’optimisme découragé par les atrocités de la Première Guerre mondiale. Alors que le compositeur tendait vers une tonalité plutôt grave et pessimiste, rien ne laissait supposer que Moderen contiendrait trois véritables petits bijoux musicaux.

Sans être nationaliste à l’extrême, était sensible aux évènements sociaux et politiques de son pays. C’est ainsi qu’il fut approché pour contribuer aux célébrations du rattachement de la province du Jutland du Sud (Slesvig du Nord) au Royaume de Danemark. Cette région était entrée dans le giron de l’Allemagne lors du Traité de Vienne en octobre 1864. On imagine combien cette réunification, obtenue cinquante-six ans plus tard à la suite d’un référendum organisé après la défaite de l’Allemagne dans la Première Guerre mondiale, avait enflammé les dispositions nationalistes, populaires aussi bien qu’artistiques et littéraires, du petit pays autrefois dépossédé par son puissant et menaçant voisin.

Initialement il avait été convenu que le compositeur fournirait seulement des chansons et des danses, mais, à partir d’octobre 1920, il composa trois courtes pièces instrumentales destinées à devenir extrêmement populaires. S’y ajoutèrent bientôt deux parties pour orchestre, soit deux préludes destinés, l’un pour la quatrième scène, l’autre pour le septième et dernier tableau.

Moderen (La Mère/The Mother), op. 41, FS 94, requiert pour son exécution des solistes vocaux, un chœur et un orchestre. Elle se compose d’un Prologue et de 7 tableaux. Débordé et comme très souvent incapable de s’acquitter à temps de sa tâche, fut épaulé par son «élève» Emil Reesen qui se chargea de réaliser une partie de l’orchestration sous son autorité. La partition originale, celle de la création au Théâtre royal le 30 janvier 1921 sous la baguette d’Ebbe Hamerich, fut jouée 31 fois jusqu’au 18 avril 1922. La création enregistra un certain succès d’estime, sans plus. Les réactions critiques furent mitigées. Dans le journal Politiken, Sven Lange releva les absurdités psychologiques de la pièce, la platitude du texte, son caractère patriotique et naïf appuyé mais aussi sa noble intention de réveiller le nationalisme somnolant de ses compatriotes. Dans la revue Teatret (Le Théâtre) le critique Valdemar Rørdam se montra globalement plus équilibré.

Un peu plus tard le spectacle fut donné dans le théâtre de la ville d’Odense. Une dizaine de fois. Sans plus. Le Théâtre royal de Copenhague le réinscrivit à son programme en 1935, à l’occasion des soixante-cinq ans de Rode. Nielsen mort depuis quatre ans aurait eu 70 ans. Ensuite tout cela tomba globalement dans l’oubli en dehors des quelques pages succulentes. Force est de constater que la pièce elle-même paraît aujourd’hui extrêmement datée, et qu’elle a peu de chance de retrouver le chemin du théâtre.

Que dit le texte, souvent confus, de ce conte de fées moderne exposé par Rode ? L’histoire tourne autour du chagrin et de la douleur d’un roi à propos d’un territoire perdu qui se situe caché derrière un mur de brouillard et de glace. Il s’agit bien sûr beaucoup moins de vagues allusions que d’authentiques prises de position nationalistes face à la domination étrangère de la terre perdue. Tout cet imbroglio oublié ou mis de côté, il nous reste trois petites pièces de musique de chambre, véritables miniatures attachantes et immédiatement appréciables. Il s’agit de :

La brume se lève (Tågen letter/The Fog is Lifting), pour flûte et harpe, 2’. Charmante et très populaire cette petite partition pleine de générosité et d’ingéniosité offre à la fois une exquise simplicité et un impact indéniable sur le mental de l’auditeur. Cette petite merveille a connu une belle carrière individuelle détachée totalement de la pièce originale.

Les enfants jouent (Børnene leger/The Children Are Playing), pour flûte seule, 2’40. La flûte aérienne très modérément lyrique, pas si insouciante qu’il n’y paraît où gravité et jeu se partagent le mental de l’enfance.

Confiance et Espoir jouent (Tro og Håb /Faith and Hopen Are Playing), pour flûte et alto, 5’40. Partition discrètement frémissante, sans âpreté ni mièvrerie aucune, illustrant à merveille l’innocence et la pureté sautillante toute soumise et sans peur du lendemain.

Notons que les durées d’interprétation peuvent varier en fonction du nombre de répétitions décidé par les interprètes. Cette réalisation allégorique du retour de la Fille kidnappée a inspiré au compositeur une musique directe, assez simple, légère, porteuse de beautés instrumentales mélodiques inoubliables et de quelques chansons qui comptent parmi les plus réussies du corpus du compositeur, qui en compte environ 200.

Ces musiques surgirent au cours d’une période créatrice particulièrement féconde pour Carl Nielsen. Souvent ce genre de musique s’évanouissait presque aussi vite que l’on était parvenu à la fin des représentations. Dans le cas de Moderen la postérité s’est montrée plus généreuse, reconnaissant la qualité intrinsèque des musiques produites par Carl Nielsen. Les trois pièces orchestrales ont trouvé éditeur en 1944, le Prélude au 7e tableau en 1955, les versions originales des autres numéros demeurent sous leur forme manuscrite originale.

Lire l’étude : Les bijoux de Moderen

 

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