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Positionnement esthétique général de Carl Nielsen

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« Une affiche de concert jaunie par le temps et abandonnée à sa solitude dans un dossier oublié est-elle à jamais condamnée au silence ? Nous voulons croire que ce triste destin apparemment inexorable mérite de recevoir un démenti cinglant, ne serait-ce que le temps d’une lecture. » Voilà comment débute ce dossier élaboré par le président fondateur de l’Association française Carl Nielsen. Pour accéder au dossier complet : Sur les traces de Carl Nielsen

 

La présente analyse ambitionne de situer le style de aux différentes étapes majeures de sa carrière créatrice au Danemark mais aussi vis-à-vis des grands courants créateurs que l’Europe a vu naître au cours de son activité de compositeur soit entre la fin des années 1880 et l’année de sa disparition, en 1931, au cours de sa 66e année.

Au jeu de la mise en évidence de sources ou influences de l’art du compositeur on retrouve bien sûr Brahms dont les symphonies ont été composées entre 1855 et 1885. Nielsen subit également sans doute l’influence Dvořák (celui-ci laisse 9 symphonies élaborées entre 1865 et 1893) et plus encore les deux magnifiques et incontournables symphonies de celui qui devient progressivement son protecteur au Théâtre royal de Copenhague, Johan Svendsen (Symphonie n° 1, op. 4, 1865-67 et Symphonie n° 2, op. 15, créée en 1974).

alterne et illustre des styles très différents sans jamais renier son originalité de ton et d’expression. L’analyse de ses six symphonies offre un bon exemple de ses réalisations créatrices diverses mais ne saurait résumer à elles seules l’étendue et la variété de ses compositions : de nombreuses chansons extrêmement populaires au pays, des œuvres chorales assez singulières, de la musique de chambre très individuelle dont quatre quatuors à cordes emplis d’un savoir classique admiratif et teintés d’humour et de gaieté, un célèbre Quintette à vent en 1922, preuve de l’admiration pour Mozart, deux opéras (Saül et David, 1898-1901, proche de l’oratorio monumental et Maskarade, 1904-1906, opéra comique et débridé très apprécié des Danois), trois concertos personnels (pour violon, 1911, pour flûte, 1926 et pour clarinette, 1928), une musique pour piano passant de la miniature charmante à d’ambitieuses pages tout à fait uniques en Scandinavie (Chaconne et Thème et Variations vers 1916 …). Quant aux Trois Motets pour chœur a cappella ils concrétisent un retour vers la musique de Palestrina et la polyphonie que notre compositeur redécouvre et chérit dans la dernière partie de son travail créateur. Ses ultimes réalisations seront réservées à l’orgue avec les 29 Petits Préludes (1929) et surtout la majestueuse Commotion (1930-1931).

Outre les sources d’influences déjà citées, on indiquera les traces laissées par le symbolisme de la fin du XIXe siècle, l’orientalisme et l’exotisme culturels des années 1920 (voir la partition d’Aladdin), les textes parfois récents destinés au théâtre et mis en musique par de très nombreux compositeurs, les participations obligées aux mouvements nationalistes après les règlements de compte du Traité de Versailles (Moderen…).

L’héritage des anciens recueilli par Nielsen s’est enrichi progressivement des apports de la langue danoise, de la poésie et de l’art populaires ainsi que des élans nationalistes. Son développement humain et intellectuel personnel a contribué à marquer tant sa personnalité que son écriture musicale. Ses multiples contacts avec d’autres conceptions de l’art musical n’ont pu que contribuer à structurer son style et en assurer les métamorphoses successives. N’oublions pas qu’il avait personnellement rencontré Bartók on l’a dit, mais aussi, Stravinski et Schœnberg, et qu’à chaque fois, à propos de leurs œuvres, il avait toujours fait montre d’intérêt et d’ouverture, compréhension honorable qui ne signifiait ni n’entraînait pour autant une quelconque soumission servile et aveugle.

Nielsen réussit dans son entreprise symphonique à conserver son originalité en dépit d’un environnement impressionnant d’où l’on peut tirer d’une part Jeux de Debussy et Le Sacre du printemps de Stravinski (1913) et d’autre part la beethovénienne Symphonie n° 5 de Sibelius et les 12 Etudes pour piano de Debussy (1915). La Symphonie n°4 « Inextinguible » résulte de ces nombreux changements personnels et sociaux qui ont fait vaciller ses certitudes antérieures et souligné l’instabilité foncière de la destinée humaine. Son discours puissant, sa rythmique très virile et presque indisciplinée, l’opposition violente des masses orchestrales traduisent ses nouvelles certitudes. « Les droits de la vie sont plus forts que l’art le plus sublime », se résigne-t-il à affirmer. Bouleversé par cette accélération inattendue des évènements, il se lamente, lucide et blessé : « Le monde entier se désagrège ».

La Symphonie n°6 op. 116 dite « Semplice » (1924-1925) apparaît à un moment problématique au cours duquel Carl Nielsen subit une baisse d’envie créatrice, une baisse de tonus physique (il a 60 ans), une invasion parfois insistante, et en tout cas déstabilisante, d’une multitude d’influx musicaux hétérogènes mais de plus en plus appréciés par un nouveau public, national et mondial. Tous ces paramètres concourent à accroître le doute et à faire évoquer la possible inutilité et la terrible brièveté de l’œuvre de toute une vie. D’où sans doute l’affichage d’un style plus hétérogène, d’un retour valable mais guère novateur au passé (Palestrina dans les Trois Motets), d’une série d’approches peu naturelles d’une modernité non intimement assimilée psychologiquement. On pense, à juste titre, que cette Symphonie n° 6 aurait pu ou dû constituer une simple étape vers des choix nouveaux plus personnels et novateurs. Le Concerto pour flûte, le Concerto pour clarinette ainsi que Commotion pour orgue auraient, pour certains, représentés une sorte de tremplin vers un renouveau, hypothétique certes, espéré en tout cas, mais que le destin refusa de cautionner. Définitivement.

La mort de Carl Nielsen, le 6 octobre 1931, intervient dans une Europe en pleine effervescence créatrice qu’il abandonne sans doute à regret mais conscient de l’approche incontournable de mondes nouveaux. Laisserait-il une place de choix à son œuvre ? Interrogation, parfois déchirante, de tout créateur conscient de sa valeur mais aussi lucide sur la probabilité d’imaginer le silence posthume d’un catalogue oublié. Les exemples abondent dans l’histoire de la création artistique et littéraire.

Lire l’étude : Positionnement esthétique général de Carl Nielsen (11 pages)

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