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Messiaen au Pays de la Meije, des hauteurs de lumière

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital

Comme Olivier Messiaen, Gaëtan Puaud est « un Français des montagnes » : proviseur dans un lycée nantais au quotidien, c’est aussi un amoureux de la nature et un passionné de la musique du Maître de la Grave qui eut le désir, il y a treize années de cela, d’implanter un festival dans le village situé au pied des glaciers de la Meije ; c’est en effet là que Messiaen revint souvent séjourner après ses années d’enfance grenobloises, pour y retrouver la lumière singulière des paysages de l’Oisans et bien sûr ses chères espèces ailées.

A la faveur d’une thématique très porteuse, la filiation Boulez / Messiaen, cette treizième édition hissait le Festival à des hauteurs de lumière ; tant par l’exigence de la programmation et l’excellence des interprètes que par la présence rayonnante de , notamment lors de cette passionnante journée d’étude qu’animait Claude Samuel où le compositeur rebondissait avec sa verve habituelle sur les interventions brillantes autant qu’éclairantes d’éminents musicologues tels que Philippe Albèra, Nigel Simeone ou encore le très jeune Maxime Joos.

Inviter c’est aussi convier l’ et la technique qui déployait son dispositif dans la Salle du dôme de Monêtier-les-bains (4/08), un nouveau lieu investi cette année par le Festival qui essaime également en région. C’est la très jeune Marie Vermeulin, second prix du Concours Messiaen de la Ville de Paris 2007 et habituée du Festival – dont elle ouvrait la treizième édition avec les huit Préludes – qui débutait cette soirée Boulez en s’imposant au piano dans un programme redoutable comptant rien moins que la Première Sonate, Incises et Une page d’éphéméride (2005), une des pièces les plus récentes de Pierre Boulez écrite pour une méthode de piano. Si l’on sent la pianiste un rien tendue dans la sonate dont elle restitue cependant bien l’esprit, affirmant l’autorité d’un geste très investi, elle se libère dans les deux pièces suivantes et convainc son auditoire par la précision de son jeu et l’exigence d’une oreille à l’écoute du son et de sa résonance. La violoniste Hae-Sun Kang donnait ensuite Anthèmes II – l’agrandissement spatio-temporel d’Anthèmes pour violon seul grâce au dispositif électronique – qu’elle a elle-même crée en 1997. Avec une sûreté d’archet infaillible et une grâce presque hiératique dans le geste, elle focalisait l’écoute sur le jeu de réponse entre le son acoustique et son double électronique. Le propos est sensiblement le même dans Dialogue de l’ombre double qui ponctuait la soirée ; si ce n’est que les haut-parleurs diffusent ici, dans le noir, une partie de clarinette préenregistrée et spatialisée alternant ou fusionnant avec les 6 strophes jouées cette fois en temps réel par l’interprète qui modifie chaque fois son positionnement dans l’espace. en assumait la dimension théâtrale et musicale avec une aisance remarquable, alliant volubilité sonore et brillance du timbre.

On retrouvait les solistes de l’Intercontemporain dans l’Eglise des Cordeliers, à Briançon (6/08), pour deux concerts de prestige captés par Mezzo et France Musique.

A 17 heures, après Thème et variations de Messiaen pour violon et piano puis les Douze Notations de Boulez sous les doigts enjôleurs de et la très déstabilisante Sonate pour violoncelle de Zimmermann par l’imperturbable , c’est encore Hae-Sun Kang, seule en scène, qui assurait la création mondiale de Samarasa, mot sanscrit relatif à un certain esprit relax, sans tension ; cette oeuvre somptueuse commandée par le Festival au compositeur nippo-britannique laisse deviner, au sein d’un déploiement sonore d’une grande richesse alliant rigueur et sensualité, une pensée harmonico-mélodique très contrôlée qui fait sens dès la première écoute. et ponctuaient ce premier concert par la Sonatine pour flûte et piano de Boulez (1946) dont ils restituaient tout à la fois la radicalité du geste instrumental et l’énergie rageuse d’un discours sériel fermement conduit.

Le concert de 21 heures, dirigé par Pierre Boulez, était dominé par Le Marteau sans Maître, invitant, au sein d’un dispositif instrumental qui avait tant impressionné (alto, guitare, xylorimba et vibraphone), l’étonnante mezzo-soprano . Au centre de « la trilogie René Char », l’œuvre phare du jeune Boulez (1955) n’a pas pris une ride et projette avec le même éclat vif-argent ses sonorités singulières qui en appel au rituel et dont Boulez était ce soir le maître de célébration.

Dans l’église de la Grave, ce joyau du style roman où se concentre une bonne partie des concerts, le (5/08) relevait une fois de plus le défi de parcourir de bout en bout – et avec quelle maîtrise! – Le Livre pour Quatuor, une somme exigeante et radicale en trois parties – relevant de l’époque sérielle hautement spéculative de Boulez (1948-1849) – qu’ils préfèrent jouer en alternance avec d’autres pièces du répertoire (en l’occurrence, ce soir, celles de Messiaen, Mantovani et Webern). C’est une œuvre à voir autant qu’à entendre tant le jeu de l’archet est exploité dans toutes les directions possibles – dans la première partie plus particulièrement – pulvérisant la matière en un poudroiement d’éclats sonores: la qualité d’écoute d’un public captivé inscrivait cette « expérience acoustique » dans une durée d’une rare intensité.

« A paysages exceptionnels, choix musicaux exceptionnels » se plait à rappeler Gaëtan Puaud. Ceux du jeune pianiste finlandais Paavali Jumppanen ne manquent pas d’impressionner, qui met en perspective la Deuxième Sonate de Boulez et la « Hammerklavier » de Beethoven (6/08). Cet ancien élève de aborde l’écriture de Boulez avec une énergie projective gorgeant le discours d’un souffle puissant. Son geste éruptif accusant les reliefs du discours nous communique à merveille ce sentiment d’urgence presque déstabilisant qui traverse toute la partition. Revenir aux codes du classicisme viennois n’est pas chose facile même avec le bénéfice d’un entr’acte. Face au monument de la littérature de piano qu’est l’opus 106 de Beethoven, on attendait une autre sonorité dans l’Allegro initial, une autre rigueur dans les tempi de l’Adagio et une autre clarté dans la construction de la fugue finale: Paavali Jumppanen donnait là une interprétation « con alcune licenze » pour reprendre les termes même de Beethoven.

Il fallait également un brin de folie et une bonne dose d’adrénaline au violoncelliste pour mener à terme – et avec quel brio! – l’ambitieux programme (de Bach à Boulez) qui convoquait dans l’église de la Grave, ce dimanche matin 8 Août, rien moins que huit violoncellistes habités d’un même enthousiasme fédérateur. Avec la Suite n°3 pour violoncelle de JS Bach qui débutait le concert dans une ambiance presque recueillie, ne pouvait proposer plus belle invitation à l’écoute du son et de la résonance de son instrument avant que les sept autres ne le rejoignent pour donner à entendre Korot de ; c’est une pièce courte et vibratile, générant différentes textures et jouant sur les métamorphoses continuelles de la matière. Elle précédait la création de la deuxième commande de l’édition 2010 du Festival – mobilisant elle aussi huit violoncelles – faite à Frédéric Durieux, compositeur et professeur au CNSM de Paris. The Possibilities – to Howard Barker fait référence au titre d’une des pièces du dramaturge britannique auquel le compositeur a voulu rendre hommage tout comme elle renvoie au travail compositionnel s’attachant à toutes les combinaisons possibles au sein d’un ensemble de huit violoncelles. L’œuvre s’articule en deux mouvements bien distincts. Le premier exploite différents registres du spectre sonore par l’opposition de masses et la circulation du son à travers les pupitres d’un bel effet spatial. Dans un temps plus long et une investigation progressive de l’espace, le deuxième relève davantage d’un propos dramatique sous-jacent, fleurant le mystère sous l’archet très sensible des huit interprètes: Delphine Biron, Honorine Schaeffer, Pierre Cordier, Thomas Duran, Sylvain Rolland, Dimitry Tsypkind, tous sous l’autorité du geste de Marc Coppey. La seconde partie du concert rendait un double hommage; à Pierre Boulez d’abord avec Messagesquisse pour violoncelle solo et six violoncelles; à ensuite, mécène et ami de Boulez, puisque nous entendions trois des douze pièces pour violoncelle commandées par à une pléiade de compositeurs pour honorer les 70 ans de cet homme grâce à qui tant d’œuvres nouvelles purent voir le jour.

Marc Coppey joue par coeur les Trois Strophes sur le nom de (soit Mib, La, Do,Si, Mi, Ré) d’, un classique du répertoire pour violoncelle du XXème siècle qui déploie sans doute l’une des plus belles palettes sonores de l’instrument. Moins souvent joué, Transpositio ad infinitum pour un violoncelliste virtuose, sur le nom de Paul Sacher du compositeur suisse allemand pousse plus avant les recherches sur le timbre, amorçant une trajectoire en ligne brisée très spectaculaire que Marc Coppey détaille avec une précision d’orfèvre. Dans Messagesquisse, Pierre Boulez se distingue en adjoignant au soliste six violoncelles périphériques, coup de génie par lequel le compositeur préfigure le dispositif électronique d’Anthèmes II. La pièce ne dure que sept minutes, jouant entre rigueur sérielle et délire sonore. Endossant la double responsabilité de chef et de virtuose, Marc Coppey en livre tout à la fois la fulgurance et « la chair nue de l’évidence ».

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