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Dame Joan Sutherland, la Stupenda

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Gravement malade depuis plusieurs mois, , l’une des plus grandes voix de l’art lyrique vient de s’éteindre dans sa maison des Avants. Elle avait 83 ans. Egale aux plus grandes voix lyriques du siècle dernier, a su offrir au monde de l’opéra un renouveau de popularité, perpétuant la voie qu’avait ouverte Maria Callas. Comme la diva grecque, Joan Sutherland restera inoubliable.

Ce que Maria Callas a apporté à l’opéra avec sa fantastique théâtralité, l’a donné avec son époustouflante vocalité.

Le 8 novembre 1952, Maria Callas chante «Norma» de Vincenzo Bellini sur la scène du Covent Garden de Londres. Soirée exemplaire, distribution prestigieuse avec, entre autres, la mezzo-soprano napolitaine Ebe Stignani et le ténor Mirto Picchi. Dans le petit rôle de Clotilde, la confidente de la druidesse Norma, une cantatrice de trois ans la cadette de Maria Callas débutait une carrière commençée en Australie, quelques courtes années auparavant. Ce soir-là, dans le public du Covent Garden, personne ne pouvait imaginer que cette soprano deviendrait, quelques années plus tard, une diva que le monde vénérera à son tour?

Prenant la relève de son illustre devancière, dignement, Joan Sutherland porte sur la scène des plus importants théâtres lyriques du monde les œuvres belcantistes que Maria Callas, dans ses mémorables interprétations, avait réinscrites au répertoire d’opéra. Non seulement, Joan Sutherland reprend les rôles de la diva grecque, mais elle va ajouter sa propre contribution à l’élargissement du catalogue. C’est «Alcina» de Haendel, «Esclarmonde» et «Le Roi de Lahore» de Jules Massenet.

«La Stupenda»! C’est ainsi que le public des fanatiques de Joan Sutherland la surnommera bientôt. Tout au long de son immense carrière, cette extraordinaire cantatrice prouvera que ce surnom n’était pas usurpé. C’est le délire, au tomber du rideau de sa «Lucia di Lammermoor» de Donizetti à la Scala de Milan, en avril 1961. Un an plus tard, toujours à Milan, c’est le triomphe de sa Reine Marguerite de Valois dans «Les Huguenots» de Giacomo Meyerbeer. Une interprétation, de nos jours, encore inégalée. Les succès s’ajoutent aux succès. En 1963, elle aborde «Norma», rôle mythique entre tous depuis l’image imprimée à ce personnage par Maria Callas. Là encore, sa performance est unaniment acclamée. Les rôles s’additionnent aux rôles avec un égal bonheur. «La Traviata» de Giuseppe Verdi, «La Sonnambula» et «I Puritani» de Vincenzo Bellini, «Semiramide» de Gioacchino Rossini, tant et tant d’héroïnes chantées à la scène avec son talent immense.

Un tel métier de scène se double naturellement d’une très grande carrière discographique. Celle de Joan Sutherland comprend pratiquement tous les opéras qu’elle a chantés sur scène. Nombre d’enregistrements «pirates» permettent aussi d’apprécier les performances d’un soir. Ils diffèrent rarement en qualité de ce que Joan Sutherland a enregistré en studio. Malgré l’instrument vocal époustouflant dont elle se sert admirablement, son humilité devant les œuvres qu’elle interprète force l’admiration. Preuve d’un professionnalisme exacerbé au service de la seule musique. Les incroyables qualités vocales de Joan Sutherland lui permettent d’affronter aussi bien les rôles de soprano dramatique comme «Norma», «Aida», «I Puritani», que ceux d’agilité pure comme dans «La Fille du Régiment», «La Veuve Joyeuse», etc. Acteur non négligeable de cette construction lyrique est son propre mari, Richard Bonynge, véritable sculpteur de sa voix.

L’incroyable longévité de sa carrière reste un mystère devant lequel ses admirateurs n’ont eu qu’à se réjouir. Sa première apparition scénique importante date de 1952, sa dernière de 1991, soit près de quarante ans de scène..

Véritable légende, Joan Sutherland n’était pour autant pas particulièrement fière de sa carrière. Contente de son succès, certes mais, elle restait d’une humilité extraordinaire. A l’encontre de son mari, elle n’était pas non plus fétichiste de ses rôles. Leur chalet des Avants sur Montreux regorgeait des robes et des bijoux de scène de la diva. Un trésor que conservait jalousement Richard Bonynge aux côtés de sa collection d’épinettes et de clavecins. C’est Joan Sutherland qui a voulu se séparer de tout ce «bric-à-brac» lors d’une vente aux enchères à Londres. Elle organisa cette vente en posant comme condition qu’elle puisse intervenir durant la vente pour que certaines pièces aillent à de ses fans moins fortunés que les collectionneurs. C’est ainsi que lorsque certains articles prenaient l’ascenseur des enchères, elle stoppait soudain les mises pour désigner cet amateur ou cet autre pour que l’objet de ses désirs lui soit attribué à un prix encore décent.

Pour l’anecdote, Joan Sutherland avait une mauvaise mémoire. Elle peinait à apprendre les mots qu’elle devait chanter dans les opéras. Elle se souvenait que lors d’une représentation d’Alcina, perdant la concentration, elle eut un «blanc» terrible. Ses collègues continuèrent de chanter, elle resta muette. Prenant une pose «walkyrienne», une main sur la poitrine et l’autre pointant vers la fosse d’orchestre, elle attendit immobile jusqu’au moment où elle se souvint de sa partie. Tout le monde cherchait à retenir ses rires. A l’entracte, le chef est venu la voir pour lui demander pourquoi elle avait pris cette attitude sévère convaincu que son soudain silence venait d’une erreur de l’orchestre ou de ses collègues !

Pour la mémoire collective, il faut écouter ses enregistrements en public pour se rendre compte du déchaînement des applaudissements que ses prestations généraient. Hormis Maria Callas et Renata Tebaldi, il ne semble qu’aucune autre cantatrice n’a soulevé un tel enthousiasme chez les amateurs de musique lyrique.

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