Carl Nielsen « perd » son pantalon

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« Une affiche de concert jaunie par le temps et abandonnée à sa solitude dans un dossier oublié est-elle à jamais condamnée au silence ? Nous voulons croire que ce triste destin apparemment inexorable mérite de recevoir un démenti cinglant, ne serait-ce que le temps d’une lecture. » Voilà comment débute ce dossier élaboré par le président fondateur de l’Association française Carl Nielsen. Pour accéder au dossier complet : Sur les traces de Carl Nielsen

 

jouissait depuis bien longtemps d’une grande réputation à travers l’Europe quand il reçut en avril 1923 l’invitation à venir diriger à Londres. A l’instar de son contemporain nordique , il espérait par le biais de ses débuts londoniens établir des liens plus étroits et plus réguliers avec la Grande-Bretagne. Le compositeur, 58 ans, sa fille Anne-Marie, dite Søs, et son gendre, le violoniste hongrois Emil Telmanyi entreprennent le voyage ensemble. Søs et Emil se sont mariés quelques années auparavant, en 1918.

prends la baguette devant l’Orchestre symphonique de Londres au Queen’s Hall le 22 juin 1923. La célèbre salle, active entre 1893 et 1941, avait une capacité de 2500 places. Le programme retenu lui est entièrement réservé. La Symphonie n° 4 L’inextinguible (1914-1916), la pièce orchestrale Pan et Syrinx (1907-1908), le Concerto pour violon et orchestre (1911) ainsi que des extraits de l’opéra Maskarade (1904-1906) avec la Danse des coqs et cinq mouvements de la musique de scène d’Aladdin (Danse chinoise, Danse des prisonniers, Danse nègre, le Marché à Ispahan, Marche de fête orientale) constituent le copieux menu de la soirée.

Le soliste du concerto n’est autre que Telmanyi, devenu grand défenseur de la musique de son beau-père. Pour le soliste aussi il s’agissait d’une première apparition en tant qu’interprète en Angleterre.

Les critiques se partagèrent, se montrant plutôt sensibles aux œuvres les plus anciennes et traditionnelles du compositeur, perçu comme descendant de la tradition classique mais s’efforçant de la dépasser avec originalité. Le Times conclut : «Ce fut de part en part un programme audacieux et une musique intéressante.» The Pall Mall Gazette apprécia aussi, en opposition aux critiques plus sévères d’Ernst Newman (1868-1959), par ailleurs grand défenseur de Sibelius, dans The Sunday Times.

Lors de la première répétition, à peine monté sur le podium, le cordial et souriant Nielsen avait réussi à établir un bon contact avec la formation symphonique et lança dans son anglais approximatif : «Messieurs, je suis heureux de vous voir. J’espère que je serai aussi heureux de vous entendre !» Tous les musiciens rirent de bon cœur, satisfaits du lien établi par leur sympathique invité. Ce dernier avait «étudié» un peu d’anglais dans un manuel intitulé «L’anglais en 199 heures.» !

Le concert lui-même était patronné par la reine Alexandra, de naissance danoise puisqu’elle était la fille de Christian IX, roi du Danemark. Avec tout le cérémonial royal qui convenait, Carl Nielsen fut convié à venir prendre le thé avec la reine-mère à Marlborough House, au lendemain du concert ou plus vraisemblablement deux jours auparavant selon le spécialiste danois Ketting, soit dans l’après-midi du 20 juin, jour du premier concert de Telmanyi. L’invitation flatteuse et agréable généra cependant un trouble inattendu. On s’aperçut au dernier moment que le compositeur avait oublié d’emporter son costume sombre indispensable en l’espèce. Que faire dans l’urgence ? Il décida d’emprunter celui de son gendre. Beaucoup plus corpulent que ce dernier l’accident menaçait à l’évidence à tout instant et pour éviter le pire il tenta de garder la main sur le bouton du haut du pantalon qu’il n’arrivait pas à fermer.

Incertain, prudent et sur ses gardes, tout semblait se passer correctement et sans dommage pour notre compositeur. Mais, à un moment donné, la sœur de la reine Alexandra qui n’était rien d’autre que l’impératrice Dagmar de Russie vint se joindre à eux. Comme il convenait en pareille circonstance on demanda à l’invité de conduire ces dames au thé. Ce faisant le bouton supérieur ballant du pantalon se trouva visible de tous les participants. Et à tout moment les autres menaçaient de céder sous la pression. Fort heureusement la situation potentiellement dramatique fut évitée, en partie grâce au savoir vivre de cette bonne société. On imagine le facétieux et si modeste Carl Nielsen ayant à ses bras en même temps une reine et une impératrice ! Et un pantalon trop étroit et ouvert !

Pendant ce temps Emil Telmanyi attendait impatiemment et anxieusement dans sa chambre d’hôtel (au Cranston’s Ivanhœ situé Bloomsbury Street) son retour et surtout son costume indispensable pour son récital le soir même.

Temanyi, qui était aussi chef d’orchestre, devait donner deux récitals au Aeolian Hall, une salle de 500 places destinée à la musique de chambre les 20 et 27 juin. Lui aussi assura ses débuts en Angleterre à la fois comme soliste dans le Concerto pour violon et orchestre, op. 33 et comme interprète en récital de Prélude, Thème avec Variation, une œuvre moderne techniquement très exigeante. L’œuvre de Nielsen devait être donnée lors de la seconde soirée. On sait qu’elle lui fut inspirée en l’entendant jouer du J. S. Bach. Le compositeur s’avoua très satisfait de l’exécution du soliste qui joua aussi le Concerto pour violon de Mendelssohn avec en accompagnement le pianiste Karl Worm. Nous reviendrons dans une autre étude sur cette nouvelle partition pour violon seul dont le point final fut porté trois jours seulement avant le concert inaugural ! Il s’agit donc de Prélude, Thème avec Variations. Une œuvre marquée par une volonté créatrice la rapprochant d’une part, au plan formel, du final de son fameux Quintette à vent et d’autre part marquée par l’utilisation de dissonances, le tout l’éloignant manifestement et consciemment de l’harmonie tonale du même Quintette. Le fossé stylistique existant entre le Quintette et cette œuvre pour violon seul est frappant, alors qu’ils ne sont séparés que de quelques mois.

Cette composition prouve manifestement son attention envers certains aspects de la modernité musicale, au premier rang de laquelle se trouve la percée de l’atonalité défendue principalement par Arnold Schœnberg et ses élèves. L’Autrichien et plusieurs de ses partitions ne sont pas étrangers au Danois puisque ce dernier l’avait rencontré à Copenhague en janvier précédent lorsqu’il était venu diriger un concert de ses œuvres. La rencontre semble s’être déroulée dans un climat de franche cordialité. Pour autant l’abandon complet de la tonalité par Schœnberg n’avait pas convaincu Nielsen, même s’il prêtait attention aux inventions de son collègue avant-gardiste. A cette époque encore l’impact de la nouveauté ne touche pas encore vraiment le monde musical danois de manière catégorique. En juillet 1924 viendront dans la capitale danoise Bartók et Stravinsky. Peu à peu la jeune génération danoise prêtera une oreille plus attentive à cette modernité et commencera à délaisser le romantisme de Gade, l’humanisme de Nielsen et le post-romantisme de ses exacts contemporains.

En quittant l’Angleterre Carl Nielsen prit la direction de Skagen, station balnéaire du nord du Jutland où il possédait un pied-à-terre d’été depuis 1918. Il ne reviendra jamais en Angleterre. Cette période fut intense pour notre compositeur qui entre 1921 et 1923 vit trois de ses compositions majeures créées. La Symphonie n° 5 le 24 janvier 1922, la cantate Printemps en Fionie le 8 juillet suivant et le rapidement fameux Quintette pour flûte, hautbois, clarinette, cor et basson à l’instant évoqué, le 9 octobre. On remarque encore la composition de l’Hommage à Holberg, une cantate secondaire pour solistes vocaux, chœur et orchestre (création le 26 novembre).

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