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La musique coule dans ses veines… Après avoir passé quelques années à Genève où elle a obtenu tous ses diplômes, Juliette Granier revient à Paris avec dans ses bagages, son piano inséparable et des projets plein la tête. ResMusica l’a rencontrée pour vous la présenter et vous révéler quelques traits de la personnalité de cette pianiste d’avenir.

Notre dossier : Art du clavier

 

ResMusica : Comment êtes-vous venue à la musique et en particulier au piano ?
: J’ai 3 ans et demi, je fais mes premières notes sur un petit clavier électronique puis très vite on m’offre un piano droit. C’est ma mère qui a décidé de m’initier. Je partageais aussi la musique avec mon père, lui à la guitare et moi au piano. Je me suis toujours sentie très à l’aise avec ce média, le destin semble avoir choisi le bon instrument pour moi. Mon entourage a ensuite tout fait pour que je continue de manière plus suivie.

RM : Il n’y avait alors que le piano dans votre vie ?
JG : J’aimerais vraiment avoir le potentiel pour chanter sur scène, le chant lyrique me plairait beaucoup. J’évite par contre de l’imposer à mes amis ! (rires) J’aime chanter pour moi du jazz, je compose aussi mes thèmes. J’aurais aimé chanter du Puccini sur scène. J’aurais aimé savoir le violoncelle parce qu’on peut vibrer, et que le son est chaud (rires), le violon pour jouer dans les champs, mais le piano reste l’instrument qui m’a conquis pour ses harmonies, l’aspect rythmique, la construction. Aussi pour l’immensité du répertoire, les époques qu’il couvre, pour le son en lui-même. Au début, j’ai beaucoup lutté. J’avais du mal à me discipliner jusqu’à 11 ans, et je me suis donc posé la question d’arrêter. Mais je me suis dit que si je choisissais quoi que ce soit d’autre, j’en mourrais. A partir de là on oriente les études en fonction, on cherche un professeur, on fait des voyages à Paris toutes les semaines pour prendre des cours, la question ne se pose plus. Tous les doutes sont balayés. Et on choisit de nouveau le piano comme on choisit jour après jour une personne qu’on aime – au sens conjugal – et à chaque fois ce choix est renforcé.

RM : Quelle musique entendiez-vous à la maison ?
JG : Quand j’étais enfant, toutes les activités que je pratiquais – peinture, écriture – se faisaient en musique. C’était Mozart, Tchaïkovski, Ravel, Chopin, la musique russe. Pour les fêtes familiales, et sur K7, la musique traditionnelle espagnole. Vivaldi aussi, dont j’ai pleuré la mort lorsqu’on me l’a apprise, je voulais le rencontrer ! (rires) Mais nous écoutions aussi bien de la world music ou les Beatles et je me souviens avoir voulu insister pour partir à Broadway dans le but d’y chanter et danser avec ma troupe comme Nikka Costa, ce qui était évidemment ni raisonnable ni financièrement possible!

RM : Parlez-nous de votre premier récital…
JG : Mes premières apparitions en public ont été dans les auditions à l’âge de 4-5 ans. Puis, j’ai joué un concerto de Mozart à 9 ans avec l’orchestre du conservatoire. Le premier récital soliste a eu lieu lorsque j’avais 12 ans puis la même année le Concerto de Chopin n°1 en mi mineur, que l’on joué en France et en Espagne. Je me souviens d’une angoisse phénoménale, car j’avais peur de ne pas assurer ce concert, pour la mémoire et sa relative difficulté. Tous mes amis d’école étaient dans l’orchestre! J’ai enchaîné ensuite naturellement sur les concerts, à 14 ans, je jouais beaucoup en public pour une enfant de mon âge, et souvent loin de chez moi, ce n’était pas facile, j’étudiais encore au Conservatoire de Perpignan. Par la suite, parallèlement à des études littéraires par correspondance, j’ai quitté ma famille pour étudier deux ans au Conservatoire Supérieur Régional de Paris. Et enfin, je suis partie à Genève…

RM : Comment s’est fait le choix de Genève ?
JG : On m’avait conseillé Dominique Weber, ex-assistant et élève de Léon Fleisher. J’ai entendu un de ses récitals, un des plus beaux concerts auxquels j’ai jamais assisté. Je me suis dit qu’il fallait absolument que je travaille avec cet homme qui me bouleversait totalement. Pendant mon audition, Weber se lève, monte un étage, et demande au Directeur du Conservatoire de Genève de créer une place d’élève pour moi au-delà du numerus clausus. Je suis restée à Genève jusqu’en 2010, cinq ans d’études avec la formation la plus rêvée : harmonie, orchestration, musique de chambre, musique contemporaine… J’ai eu mes diplômes d’enseignement, de virtuosité et de soliste, qui sont maintenant des masters alignés sur les accords de Bologne. Et en improvisation, j’en suis très fière ! (rires) Ce n’est pas une discipline qui est couramment enseignée ni valorisée.

RM : Vous recevez aussi le prix Brolliet …
JG : Oui. On a estimé qu’il était assez rare qu’un élève arrive à faire tout ça à la fois. Ma famille n’est pas particulièrement riche, je travaillais pour financer mes études. On m’a décerné ce prix qui ne l’est pas chaque année et reste à l’inspiration du jury, pour capacités exceptionnelles d’élève ayant réussi à mener de front plusieurs disciplines.

RM : Puis vous décidez de quitter Genève pour Paris …
JG : Après quelques concerts en Suisse, j’ai pensé que Genève, malgré sa stature mondiale dans d’autres domaines, ne m’offrirait pas le même potentiel de vie culturelle qu’on trouve à Paris, simplement par la taille de la ville, sans parler de la France en général. Paris est aussi une ville tellement centrale au niveau de la production musicale. Je voulais plus d’occasions de me faire écouter, de me faire produire, trouver un agent, (ce qui est fait!), jouer … J’avais aussi une soif immense de pouvoir aller écouter mes collègues, d’avoir accès aux musées, aux expositions et surtout à toute l’étendue culturelle parisienne qui est un peu irremplaçable quand même! Je suis très curieuse, alors quand je coince quelqu’un qui est bon dans son domaine, je ne le lâche pas avant que ma curiosité ne soit satisfaite (rires).

RM : Avez-vous une œuvre que vous appréciez plus particulièrement dans votre répertoire ?
JG : Si vraiment je devais sacrifier tout le reste, je garderais Bach, Schumann et les musiciens russes : Scriabine, Rachmaninov et Prokofiev. Je ne peux pas choisir une œuvre. Par rapport à la réponse que j’ai du public, c’est le répertoire où il semble qu’il se passe quelque chose. Vraiment. Je me sens particulièrement proche de ces musiques. En même temps, j’avais programmé la sonate n°7 de Beethoven dans un récital, assez peu jouée, que je trouve très riche. A l’issue du concert, un critique a déclaré que j’étais une vraie Beethovenienne. Et pourtant je ne vous ai pas cité Beethoven. (rires)

RM : Vous êtes aussi très attirée par les musiques traditionnelles …
JG : Oui, le premier souvenir remonte à l’écoute d’une K7 des Voix Bulgares. Après, quand j’entendais par hasard ces musiques, elles me parlaient au cœur, d’une musique, d’une patrie qui n’est pas la mienne mais qui me touche et me fait danser n’importe où. Je parle des musiques d’Europe centrale : Pologne, Bulgarie, Macédoine, Grèce, Rodhopes, Hongrie, Slovaquie, Slovénie, Moldavie, Roumanie, jusqu’en Russie ou Ukraine. Çà peut être local, folklorique, juif ou gitan. Petit à petit, j’ai commencé à les écouter, les épier pour découvrir leurs thèmes, comme pour une recherche musicologique. Au travers d’une rencontre dans la rue avec des Gitans à qui tu demandes de jouer le plus possible d’œuvres de leur pays (ou de jouer pour la mort d’un maître né en Transylvanie, Gyorgy Sebok). Il n’y a pas que dans les concerts ou dans les bibliothèques, je fouille dans les vinyles qui n’ont jamais été réédités, je les déniche aux puces… Je cueille les thèmes, les enregistre avec ce que j’ai sous la main ou alors je les note sur un bout de papier. A Genève j’ai créé un groupe, My Red Shtetl, pour lequel j’ai collecté des mélodies les plus émouvantes que l’on a transposées et jouées avec piano, alto, contrebasse, percussions et chant…

RM : C’est important pour vous d’élargir votre univers musical ?
JG : La musique est mon sang. Je ne peux juste pas écouter une seule musique (dite «classique») parce que dans toutes il y a des rythmes extraordinaires, un traitement de l’harmonie et une perception du temps propres, une manière de restituer une énergie. Comment, en fait, l’humanité s’est traduite en musique ? Dans toutes ses variations… Fascinant de retrouver tous ces éléments de vie, d’harmonie, de textures d’instruments, de timbres, comment on utilise la voix etc… Ça me bouleverse. (…) Aussi, et c’est très important, ça fertilise régulièrement ta perception de la musique. J’écoute et cherche (merci internet!) des musiques, qui vont du Cambodge à la Polynésie, de Son House à la Colombie originelle, de l’Islande à l’Afrique du Sud. J’ai loué une fois un reportage de Scorsese «Du Mali au Mississippi» qui retrace les origines du Blues, où l’on peut voir des gamines qui viennent du Mali et du Niger. Elles chantent en cœur en répondant à une femme : «What the mess !? Go !… Yes ma’am !» C’est puissamment rythmique, ce n’est pas encore de la musique, ça va le devenir. L’aspect historique est très émouvant, puisque cela sourd du contexte de l’esclavage, il y a déjà une forme musicale qui s’ébauche et derrière tu te demandes concrètement pourquoi, en tant que musicien, ça te prend aux tripes. Tu peux aller l’étudier dans les musiques hongroises traditionnelles, d’accord, mais dans le monde entier en fait, pour toutes les musiques encore vivantes, forgées pendant des siècles et préservées oralement. Comment hypnotisent-ils l’assistance? Comment le rythme est construit? Comment les interprètes le maintiennent ? Comment ils le font vivre ? Et leur gamme, leurs intervalles préférés, comment sont-ils articulés, comment soulignent -ils un angle de la phrase? Ils sont souvent à la fois créateurs et interprètes. Nous, les musiciens classiques, sommes presque relégués au rang de testamentaires. Ça devient extrêmement important quand je me mets au piano. Tu dois percer le mystère pour pouvoir le recréer, être à la fois le magicien qui crée, et la personne qui reçoit. Quand tu es exigeant et veux savoir, tu n’es jamais tranquille! (rires)

RM : C’est aussi une autre manière d’aborder le répertoire dans lequel vous vous sentez particulièrement heureuse ?
JG : Dans Schumann, il y a une personnalité dont je suis proche, très changeante dans le caractère et le discours. Comme ce comportement m’est transparent, je l’aborde sans difficulté. C’est profond sans vouloir être philosophique, alors que ça l’est. Il y a des moments d’extrême tendresse, ce côté volubile que j’aime beaucoup, et des harmonies incroyables. J’ai un bonheur immense à jouer toutes ces pages. Il y a une énergie comme une source qui ne s’arrête jamais, une grande vitalité. Du côté de la musique russe, je suis amoureuse de la période 1890-1950. C’est le parfum des harmonies qui me trouble. On laisse à regret le romantisme, pour la puissance de l’orchestration, cassé parfois par le côté marionnette, colorée, désarticulée et tristement souriante. Tu peux avoir un piano tonitruant, percussif, utilisant tout l’ambitus des notes et tout à coup te retrouver dans une atmosphère de sous-bois, flottante, presque marécageuse, puis ça redevient chatoyant, voire lyrique sans complexes. Ironique, puis sincère. C’est une palette d’harmonies et d’accords extrêmement étendue et poétique. Et puis il y a toutes ces incursions de musique populaire aux thèmes savoureux!

RM : Vous travaillez sur quoi en ce moment ?
JG : Je travaille mes programmes de récital pour les approfondir, comme tous les musiciens. J’entretiens ces œuvres et les découvertes que je fais sur moi-même. Mais je ne cesse de fréquenter les pièces qui m’attirent, pour le jour où je les jouerai. Je travaille aussi divers concerti pour des auditions ou des concerts, un programme de sonate avec violon en collaboration avec une violoniste suisse. J’ai aussi un projet de captation pour la télévision par Karl More Productions sur lequel je suis en train de choisir le programme, rien n’est défini, alors j’ai commencé à creuser, au sens de Mallarmé, les œuvres que je vais enregistrer et voudrais créer.

RM : Comment est né ce projet de disque ?
JG : Philippe Breniaux du Studio Alys m’a entendue et contactée. Lui et le preneur de son, Pascal Perrot (qui a travaillé beaucoup pour Deutsche Grammophon ou EMI )ont tout simplement aimé ce que je fais. Philippe m’a dit : «on veut travailler avec toi». Je n’allais pas dire non ! (rire).

RM : On va terminer cet entretien par un mini questionnaire de Proust. Si vous étiez un tableau ?
JG : L’Arlequin rouge de Picasso ou la Dentellière de Vermeer. La Dentellière pour le calme inhérent, la paix qu’amène cette femme qui est intemporelle, son absence au monde, son calme presque inhumain, la caresse amoureuse du regard du peintre, la lumière, les couleurs évidemment, la précision de la facture. L’Arlequin, c’est un peu le Polaroïd de ce que peut être l’artiste, ce gamin adolescent, un peu comme l’amoureux dans le Tarot, entouré d’un rouge passionnel… Je suis restée une heure à Berlin pour le regarder. Cet Arlequin a un regard un peu désabusé, un peu triste. Comme il est jeune on suppose qu’il a la vie devant lui. Mais en même temps, il a un immense retour sur lui-même. Ce rouge qui est sensé être plein de vigueur, plein de passion devient un rouge presque triste comme tu peux avoir en musique des plages entières en majeur qui sont tristes. Les proportions du tableau sont extraordinaires. Le gamin est assis sur ce qui semble être une table, il n’y a que du rouge autour. Comme toujours chez Picasso il y a un rythme extraordinaire, tu ne peux pas ajouter ou retrancher un trait ou un demi-millimètre, parce que toute la tension interne est parfaite. J’admire Picasso pour ça.

RM : Si vous étiez un roman ?
JG : L’Idiot de Dostoïevski ou alors Narcisse et Goldmund de Hermann Hesse. L’Idiot parce que c’est un personnage absolument sincère et du coup il a une force inconsciente d’être martyre, dans une ambiance presque christique, ça me bouleverse. Dans Narcisse et Goldmund c’est la thématique qui m’inspire. L’adolescent qui part seul à l’aventure en ayant décidé de ne pas rentrer dans les ordres et l’ordre en soi. Il rejette la chasteté et se jette volontairement dans le monde des sens, c’est un voyageur, un errant. Toute la leçon de sa vie est d’accepter que les choses passent et qu’on ne puisse pas les retenir. C’est pour moi la leçon la plus dure à apprendre.

RM : Si vous étiez un film ?
JG : Sans hésiter, La Reine Margot de Patrice Chéreau… Pour le traitement des plans, la fluidité de la caméra. Elle suit tous les gestes, elle met en valeur tout ce qui est charnel et sensuel. Derrière, il y a la bande originale par Goran Bregovic qui est admirable.

RM : Un héros ou une héroïne ?
JG : Cyrano de Bergerac !

RM : Un seul disque à emmener sur une île déserte ?
JG : C’est trop dur ! (rires) … Après réflexion, des compilations de récitals de Martha Argerich, Vladimir Horowitz et Maria Callas. Mais comment remplacer chaque moment de contact au divin par un seul morceau?

RM : Une personnalité politique ?
JG : Aucune. Je citerais plutôt Sœur Emmanuelle ou Mère Térésa, et toutes ces femmes anonymes qui s’engagent au quotidien pour faire le bien aux côtés des plus démunis, sur le terrain.

RM : quels sont vos prochains rendez-vous ?
JG : Je prépare un concert qui aura lieu le samedi 6 novembre au Reid Hall à Paris.

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La musique coule dans ses veines… Après avoir passé quelques années à Genève où elle a obtenu tous ses diplômes, Juliette Granier revient à Paris avec dans ses bagages, son piano inséparable et des projets plein la tête. ResMusica l’a rencontrée pour vous la présenter et vous révéler quelques traits de la personnalité de cette pianiste d’avenir.

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