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Festival Manca : le dialogue France-Russie

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital, Musique symphonique

La XXXIe édition du Festival Manca de Nice sous l’autorité de son directeur François Paris s’inscrivait dans la perspective de l’année France-Russie et concrétisait une série d’échanges très actifs entre musiciens moscovites et français. En faisant appel au chef Igor Dronov, l’une des personnalités les plus engagée dans l’univers de la musique contemporaine en Russie, le deuxième week-end des Manca ouvrait de larges horizons sur le paysage de la musique russe d’aujourd’hui.

En relation avec les trois Centres Nationaux de Création Musicale (Reins, Lyon et Alfortville), le CIRM de Nice (organisateur des Manca) avait passé commande à deux jeunes compositeurs russes invités une année durant à travailler dans les quatre studios français. Dans le cadre de l’Atelier France-Russie, ce samedi 20 novembre au Théâtre de la Photographie et de l’Image, Alex Nadzharov et nous présentaient leur travail – deux œuvres mixtes à la pointe de la technologie – magnifiquement défendues par les membres du Studio for New Music Ensemble de Moscou. (Re)current pour violoncelle, piano, percussions et électronique de Nadzharov est une pièce éruptive et foisonnante jouant sur l’effet réactif du geste souvent improvisé des interprètes et de la partie électronique. Moins exubérante et plus bruitiste, Fluting point de se concentre davantage sur le rapport son/espace/silence qu’il colore pour finir du frémissement sensuel d’un wood-chimes.

En soirée, dans le prestigieux décor de l’Opéra, était à la tête de l’ pour un concert non moins somptueux qui mettait à l’affiche une création mondiale très attendue d’. Avec le Concerto pour violon de Ligeti en ouverture de soirée, mettait d’emblée la barre très haute, invitant sur scène le soliste moscovite de haut vol . Si l’on peut regretter parfois une qualité de timbre – tel ce subtil «grésillement» sur lequel s’ouvre le concerto – qui n’est pas toujours sous l’archet de cet éminent virtuose, la beauté du son dans l’Aria, l’ampleur et l’assurance du geste dans l’Intermezzo, la brillance du jeu dans le final rendent compte de sa prestation hors norme. L’orchestre quant à lui peine à trouver ses marques dans le Luminoso initial mais un meilleur équilibre s’instaure progressivement pour donner à entendre les surimpressions de rythmes dont joue presque malicieusement l’écriture de Ligeti et l’étrangeté des couleurs lorsque résonnent flûtes à bec et ocarinas.

Peinture (1970) d’, une pièce étonnante du compositeur russe accordant une large part aux pupitres solistes – tel ce superbe solo de contrebasson – entrait en résonance avec la création d’, Voyage par delà les fleuves et les monts : un projet qui remonte à plus de 25 ans confie le compositeur invité à présenter son œuvre lors de l’»Apéritif musical» des Manca. Le titre est celui d’une peinture sur soie du chinois Fan K’uang (Xe siècle) symbolisant «dans son surgissement et sa puissance d’élévation, l’image de la psyché du monde». Le projet dépasse la simple équivalence sonore de ce tissu soyeux ; c’est un travail extrêmement raffiné de la texture qui fonde l’écriture d’une partition semblant, chez Dufourt, aller presque au-delà de la musique. En neutralisant toute ligne mélodique et aspérité rythmique dans un flux continu aux incessantes variations – redoutable pour les musiciens qui relèvent très honorablement le défi – Dufourt creuse le rapport au temps et au timbre pour, dit-il, «faire sortir le fond des choses» : un art exigeant et une démarche radicale qui n’est pas sans exercer son pouvoir de fascination pour qui veut tendre l’oreille aux infimes sollicitations de la matière sonore.

On retrouvait Igor Dronov à la tête du Studio for new Music Ensemble – dont il est le chef principal – lors du concert de clôture à l’Eglise Saint-François de Paule. Crée en 1993 par le compositeur – à l’affiche du concert – et Igor Dronov, cet ensemble réunissait une vingtaine de jeunes et excellents instrumentistes «chantant ce soir dans leur arbre généalogique».

C’est en effet pour cet ensemble qu’ écrit en 1994 sa Symphonie de chambre n°2, une œuvre puissamment architecturée et gorgée d’énergie à laquelle les musiciens confèrent un son ample et charnu, magnifié par l’acoustique généreuse du lieu. Dans son Hommage à Honegger (2005), , né en 1955 et professeur au Conservatoire Tchaïkovski, manie avec humour et désinvolture la citation – la locomotive de Pacific 231 notamment – dans un langage toujours clairement articulé flirtant parfois avec l’ironie chostakovienne.

C’est le support audio qui «électrise» les instrumentistes dans Parataxe, une œuvre mixte donnée en création mondiale : le compositeur choisit comme matériau sonore 91 mots rares qui sont traités, désarticulés par la machine et comme répercutés par les instruments dans un jeu d’interaction musclé autant que virtuose. La compositrice , quant à elle, sélectionne douze instrumentistes et de nombreux modes de jeu – comme le battement de l’archet dans l’espace – pour X-II (Chagall’s Clock), une courte pièce finement «montée» exploitant les ressorts multiples d’un mécanisme d’horlogerie qui se dérègle.

Passant d’un univers sonore à l’autre avec un égal investissement, le collectif russe galvanisé par la direction d’Igor Dronov bouclait en beauté cet itinéraire avec Cassandra (1991) pour grand ensemble du maître . Dans une écriture de processus relevant de l’esthétique spectrale, l’œuvre captive l’écoute par la gestion très maîtrisée du parcours formel et la finesse du traitement instrumental bénéficiant d’un espace de résonance idéal.

Crédit photographique : © CIRM

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