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Le swing du Siècle d’Or

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Toulouse. Auditorium St-Pierre des Cuisines. 20 XI 2010. « Le Jazz et la pavane », création entre cuivres anciens et un quintette de jazz. Bombarde : Credo de la messe du Manuscrit d’Apt (XIVe siècle) ; Diego Ortiz (vers 1510-1570) : quatre Recercadas pour sacqueboute et trombone, cornet et trompette, cornet et sacqueboute, trompette et trombone ; Juan Vasquez (c. 1500-C. 1560) : diminutions et improvisations sur le villancico Con que la Lavarè ; Michangelo Rossi (1601-1656) : Toccata settima, duo clavecin/piano ; Tarquinio Merula (vers 15995-1665) : improvisation sur la basse de ciaccona Su la cetra amorosa ; Andrea Falconiero (1585-1656) : improvisations sur les basses obstinées de passacaille et ciaccona ; Mateo Flecha (1481-1553) : extraits des ensaladas El Fuego et La Negrina. Jean-Pierre Canihac, cornet à bouquin ; Daniel Lassalle, sacqueboute ; Florent Tisseyre, percussions ; Yasuko Bouvard, orgue et clavecin ; Claude Egéa, trompette ; Denis Leloup, trombone ; Pierre Barreda, contrebasse ; Fabien Tournier, batterie ; Philippe Léogé, piano et adaptations

C’est une drôle de rencontre, assurément originale et très efficace, qu’ont imaginé toulousains avec un quintette de jazzmen autour du pianiste Philippe Léogé. Pour et ses compères, la revalorisation de la lutherie et des répertoires anciens n’exclut surtout pas un intérêt constant pour la musique de notre temps. C’est ainsi que les chevaliers de la sacqueboute et du cornet à bouquin recherchent en permanence de nouveaux territoires musicaux. D’ailleurs leur rencontre avec le compositeur brésilien Marco Padilha, lors de leur dernière tournée en Amérique latine en octobre 2009, fut des plus fructueuses. Ils en ont conçu L’Amour oublié, hommage à Paul Verlaine, qui a été créé à Muret en octobre dernier avec la soprano . Il ne leur est donc pas incongru de s’aventurer en terre de jazz afin de croiser et mêler des styles musicaux séparés de quatre siècles, même si cela tient de la gageure. Mais depuis plus de trente ans, les musiciens toulousains aiment relever les défis.

Cela faisait plusieurs mois que tenait à ce projet, qui a exigé un important travail d’adaptation et la musique étant avant tout partage, ils nous ont démontré que cela fonctionne parfaitement. Si cela relève d’une idée de sale gosse rêvant de rajouter des moustaches à la Joconde, la démarche s’avère cohérente pour un résultat musical étonnant et réjouissant.

Entre musiques de la Renaissance pré baroque et jazz, le lien est évident s’agissant de l’improvisation. On appelait cela ornementation ou diminution entre 1400 et 1600, mais il s’agit du même principe que celui qui fonde la création jazzistique. Jean-Pierre Canihac définit cette démarche par une liberté laissée à l’interprète pour transmettre ses propres émotions à partir d’un sujet proposé. La structure est très voisine s’agissant du soutien rythmique, à l’orgue, clavecin et percussion pour le cornet et la sacqueboute, à la basse et la batterie pour le piano.

À partir de ce postulat, les huit musiciens s’en sont donné à cœur joie autour des «standards» ou tubes de la musique ancienne, remis au goût du jour par Les Sacqueboutiers sur des grilles d’improvisation élaborées par le pianiste Philippe Léogé. Experts en ornementation dans leur répertoire, les «anciens» donnent l’original dont s’emparent les jazzmen pour le triturer dans tous les sens avant de remettre le thème sur ses pieds.

Ainsi, avec une audacieuse harmonie bourrée de contretemps et de hoquets, la Bombarde issue du Credo de la messe du manuscrit d’Apt (XIVe siècle) sonne de façon étrangement contemporaine. Les Recercadas de deviennent l’objet d’étonnantes paraphrases de duos instrumentaux, tournant parfois au duel.

Il s’agit d’une délirante rencontre entre générations où le trombone croise son ancêtre la sacqueboute et la trompette reconnaît ce qu’elle doit au cornet à bouquin. Ces croisements deviennent savoureux et parfois nostalgiques dans villancico Con quel la lavarè de Juan Vasquez. La Toccata settima de Michelangelo Rossi, chère à Yasuko Uyama Bouvard, qui alterne entre clavecin et orgue positif avec de superbes couleurs, donne lieu à un stupéfiant duo/duel avec le piano de Philippe Léogé où l’on trouve une association des contraires, tant dans la rythmique que la sonorité.

Pièce fétiche de la bande à Jean-Pierre Canihac, la basse de ciaccona Su la Cetra amorosa de Tarquinio Merula est le théâtre d’une dispute débridée entre le cornet et la trompette à laquelle un ébouriffant solo de batterie, façon big band, met autoritairement un terme. La passacaille et la ciaccona d’Andrea Falconiero est sujette à d’éblouissantes improvisations partant comme les fusées d’un feu d’artifice. Enfin, tous se retrouvent dans l’harmonie autour de la célèbre ensalada de Mateo Flecha El Fuego, un autre grand tube des Sacqueboutiers. Et pour faire le bœuf, ils gratifient un public aux anges en malmenant une chacone d’, qu’il ne reconnaîtrait assurément pas.

Tout au long de la soirée, les musiciens se sont exprimés en toute liberté, dialoguant selon un bonheur communicatif. Ils ont volontairement cassé le cloisonnement des genres pour créer une osmose musicale au service d’une émotion intemporelle. Au-delà des «terroristes baroqueux» d’il y a quelques décennies, il s’agit de frayer maintenant avec les voyous du jazz à l’instar du violoniste Didier Lockwood avec la soprano Caroline Casadessus.

Crédit photographique : photo © DR

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