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Henning Kraggerud, violoniste

Artistes, Entretiens, Instrumentistes

Dans la génération des Maxim Vengerov, Vadim Repin et autres Gil Shaham, on compte aussi le violoniste norvégien Henning Kraggerud qui n’a pas volé sa place au panthéon. Il passe allègrement de son Garneri del Jesú à l’alto et à la composition ou de Sibelius à Mozart, avec ce qu’il faut dans la tête et dans les doigts pour toucher juste. Digne héritier du légendaire Olé Bull, héros norvégien et violoniste contemporain de Paganini, qu’il incarna à l’écran en 2006, sa carrière internationale le mène parfois en France et là, il ne faut pas le rater. Il pense qu’on ne peut «épingler la vérité avec des mots» mais ses mots à lui sont éloquents et sa fièvre exploratrice, on la devine contagieuse.

Notre dossier : Cordes et archet

 

ResMusica : Il y a une longue tradition de violon folklorique en Norvège, a-t-elle nourri le violoniste classique que vous êtes? 
: Je pense que la musique folklorique est à la base de la plupart des musiques. Mozart et Brahms sont beaucoup plus proches du folklore qu’on ne le pense. Il y a également énormément de folklore inspiré, dérivé, de la musique dite classique. De la musique baroque en Amérique du Sud par exemple et en Norvège aussi où le violon folklorique est encore très populaire.

RM : Qu’y a-t-il de typiquement norvégien dans votre éducation musicale?
HK : Alors sans oublier que l’on parle de clichés… Ce qu’il y a de beau en Norvège c’est que cela a toujours été un pays plutôt naïf. Je veux dire qu’enfant, on ne fermait jamais les portes des maisons, etc… En fait la Norvège a toujours été très méfiante à l’égard de la modernité. Par exemple si l’on employait un langage trop élaboré les gens pensaient que l’on voulait attirer l’attention. On peut parfois sentir cela dans la musique. Dans Sibelius aussi, ce n’est pas une musique maniérée. Il y a toujours eu un idéal de simplicité qui explique cette défiance à l’égard de ce qui est trop moderne et qui pourrait nous perdre et donc nous éloigner de la sincérité, c’est un stéréotype bien sûr. On retrouve cela dans littérature, des phrases plutôt courtes qui laissent l’émotion remplir les silences du langage. Ce n’est vrai qu’en partie car la musique de Grieg et de Sibelius a toujours recherché la modernité. Je peux tout à fait aimer une musique aussi anti-norvégienne et sophistiquée que Ysaÿe par exemple. Il me semble qu’il représente ce que cet état d’esprit a de meilleur, à la fois très sophistiqué mais aussi vécu très profondément.

RM : Après les Sonates pour violon seul d’Ysaÿe, pourquoi avoir enregistré un compositeur norvégien inconnu [Naxos]?
HK : Sinding était très célèbre il y a cent ans et je pense qu’il a écrit de la très bonne musique. Il est sorti du répertoire parce qu’il a été faussement accusé d’être nazi et parce qu’après la guerre, la musique tonale et “romantique” n’était plus à la mode. Mais Schœnberg lui-même à la fin de sa vie confessa avoir pris une mauvaise voie mais vous vous imaginez bien que ses suiveurs n’ont rien voulu entendre. La musique classique a beaucoup souffert d’avoir été confondue par la plupart avec la musique atonale. Tout le monde chante des mélodies à ses enfants. Il me semble que la force vitale, naturelle de la musique a glissé du classique vers la pop et a continué avec les Beatles, etc… Alors qu’en littérature, quand on a annoncé la mort du roman, bien évidemment personne n’a suivi. En musique, l’atonalité a très largement été suivie sauf dans la musique de film et beaucoup de compositeurs on survécu grâce à elle.

RM : Vous composez vous -même, comment réagissez-vous quand on vous dit que la mélodie n’est pas assez «avant-garde»?
HK : Je pense qu’il n’a jamais été question de cela. Regardons la différence entre Mozart et Stamitz? L’écriture n’est pas si différente. C’est juste que chaque petit tournant, chaque petite harmonie est bien mieux réussie chez Mozart. J’ai entendu tant de compositeurs de ces dernières décennies et je n’arrive pas à les distinguer les uns des autres. Le mieux c’est d’écouter un compositeur expliquer sa musique mais souvent j’aime ses mots et je n’aime pas sa musique.

RM : Vous avez une passion pour les partitions originales manuscrites que vous collectionnez, que vous ont-elles dévoilé? 
HK : J’essaye de les consulter le plus possible pour essayer de me faire mes propres opinions. La graphologie vous donne déjà des indications sur le processus de composition. Mozart a parfois une main très sûre, parfois moins. L’état d’esprit, la joie par exemple sont présents dans l’écriture.

RM : Les émotions y transparaissent…
HK : Oui et la continuité de la musique. Il n’y a pas d’erreurs chez Mozart mais s’il y en a, elles sont dans le Concerto pour violon n°4. Il a dû faire une grande pause et quand il est revenu, il a commencé à écrire quatre mesures d’un autre concerto (le N°3) avant de réaliser, tout à coup, qu’il n’écrivait pas le bon morceau! Là, vous avez la preuve qu’il avait deux ou trois pièces à l’esprit au même moment! Bien sûr que cela vous influence quand vous jouez…

RM : Cela sert aussi d’argumentation face aux chefs d’orchestre trop autoritaires…
HK : Ces informations sont alors très utiles. Je suis pour suivre son propre cœur car il me semble malhonnête vis à vis du compositeur de faire des choses anti-naturelles. Par exemple, dans le cas du Concerto pour violon de Brahms, il y a une forte pression de la tradition pour jouer le premier mouvement très lentement parce qu’il y est indiqué «Allegro ma non troppo». Je le joue moi-même plus vite que la tradition et j’ai retrouvé récemment les tempi de Joseph Joachim qui sont rapides! C’est pourtant lui qui a demandé à Brahms de rajouter «ma non troppo», une politesse faite au soliste pour qu’il ne se casse pas le cou deux pages plus tard. On doit se remettre dans le contexte de l’époque, les tempi de Joachim sont plus rapides que ceux d’aujourd’hui mais il était contemporain de Wieniawski, Vieuxtemps et de ces violonistes fous qui jouaient probablement aussi vite qu’ils le pouvaient!

RM : Êtes-vous un adepte de la recherche de véracité historique?
HK : Si on est à la recherche d’une vérité unique, c’est problématique. Mais si on a pour but d’ouvrir les portes autour de la musique pour y puiser l’inspiration alors c’est intéressant. C’est une des raisons pour lesquelles je me suis tourné vers les partition originales. On ne peut pas dire que ce que faisaient les baroqueux il y a vingt ans était «faux» et que ce que l’on fait aujourd’hui est «vrai». Parce que cela veut dire que dans vingt ans, ils auront trouvé d’autres techniques et tout ce qui se fait aujourd’hui sera «faux», c’est un cercle vicieux. Certains ont fait des choses magnifiques, non pas parce qu’elles sont véridiques mais parce qu’elles sont magnifiques. L’exemple de Beethoven est très intéressant. Certains musiciens accordent leurs instruments plus bas parce que Beethoven devrait soit- disant sonner un demi-ton en dessous. Mais j’ai trouvé cette citation de Beethoven quand il répond à un critique qui lui dit : «Le diapason était plus bas avant, il a augmenté depuis Bach» et, en vrai génie, Beethoven lui répond : «Cela n’a aucune importance car en même temps que le diapason monte, l’esprit humain s’élève avec lui». Alors si on veut être en accord avec l’esprit de Beethoven c’est une erreur absolue de baisser le diapason !

RM : Quel est votre premier geste quand vous êtes face à une nouvelle pièce?
HK : Je lis les réductions pour piano car souvent elles sont de la main-même du compositeur. Je ne commence pas par le violon.

RM : Vous aimez enseigner, quel autres conseils donnez-vous à vos élèves?
HK : En effet, enseigner est une responsabilité et un accomplissement bien plus grand que de réussir un bon concert. J’ai développé des méthodes d’enseignement différentes pour aider les étudiants à trouver leur propre voie. Avec un peu de chance, après quelques années, ils deviennent leur propre professeur. Mon professeur en Norvège ne m’a pas lessivé le cerveau, il me poussait à chanter et à improviser et encore aujourd’hui, je commence chaque jour par une improvisation. J’ai trouvé un conseil très précieux d’Ivan Galamian (1903-1981) que je retiendrais toujours et que je donne souvent : «Si tu te bats contre ton corps, n’oublie pas que c’est une bataille qui n’a jamais été gagnée».

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