Carl Nielsen : chauffeur ou chauffard ?

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« Une affiche de concert jaunie par le temps et abandonnée à sa solitude dans un dossier oublié est-elle à jamais condamnée au silence ? Nous voulons croire que ce triste destin apparemment inexorable mérite de recevoir un démenti cinglant, ne serait-ce que le temps d’une lecture. » Voilà comment débute ce dossier élaboré par le président fondateur de l’Association française Carl Nielsen. Pour accéder au dossier complet : Sur les traces de Carl Nielsen

 

Apparu en plein romantisme scandinave, aura été le témoin d’un passage fulgurant des suites de l’âge d’or de la musique danoise et du classicisme viennois au modernisme viennois avec toutes les métamorphoses sociales, techniques, politiques qui les accompagnèrent. Nielsen ne se laissait pas dépasser par les changements qui s’imposaient à toute société européenne, toutefois il émettait à l’occasion des réserves sur certaines avancées technologiques.

L’usage du téléphone ne le rebutait pas, mais il considérait que le développement de l’enregistrement musical n’était pas voué à un grand avenir.

L’apparition de l’automobile éveilla en revanche en lui un enthousiasme juvénile et même une passion qui avait quelque chose de rafraîchissant après la terrible guerre mondiale qui avait ruiné ses espoirs d’une humanité meilleure et positive.

Le lien complexe à l’instant esquissé entre la tradition, Nielsen et la Seconde Ecole de Vienne revient ici, de manière certes anecdotique, avec l’intérêt que l’Autrichien Alban Berg, disciple d’Arnold Schœnberg, entretenait également avec l’automobile. Ses difficultés financières l’empêchèrent d’acheter un tel objet de grand luxe à cette époque. Des revenus plus substantiels arrivèrent, un peu tardivement certes, grâce à son opéra Wozzeck. Ils lui permirent d’acquérir en 1930 une Ford convertible, modèle A. Il semble d’après le témoignage du penseur Theodor Adorno que le compositeur s’était véritablement entiché de sa voiture.

Chez Nielsen, l’intérêt pour l’automobile arriva assez tardivement dans sa vie mais il provoqua chez lui une passion immédiate, se traduisant par exemple par l’établissement de records personnels qu’il tentait ensuite, par jeu, d’améliorer.

Au cours de l’été 1924, notre compositeur âgé de 59 ans, prit une quinzaine de leçons de conduite automobile. Pas de formation officielle comme de nos jours, mais une initiation auprès d’un policier de la ville de Skagen, située à l’extrême nord du Jutland, ville connue pour ses plages, sa lumière et la présence régulière de peintres et autres artistes de qualité depuis plusieurs décennies. Ainsi eut-il rapidement en poche une autorisation de conduire une voiture.

Ce permis lui offrit l’occasion de se déplacer pour son plus grand plaisir sur les routes sommaires du pays.

Sa toute première voiture fut une Renault modèle 1915 avec deux sièges, immatriculée K3377, qui lui fut offerte par un riche industriel danois de ses amis intimes et grand admirateur de sa musique, Carl Johan Michaelsen. Il la surnomma rapidement «la guérite» en raison de sa forme particulière. Dans une lettre à son bienfaiteur il dit tout le bien qu’il pensait de cette»Renault, petite, sûre, loyale, sensible, nerveuse et cependant modérée…».

Son intérêt pour la voiture fut probablement exacerbé par le fait que ses ennuis cardiaques l’obligeaient à renoncer à monter à cheval. Son désappointement face à cette injonction médicale et familiale fut intense et déclencha sans doute la décision généreuse de son grand ami Michaelsen touché par l’état dépressif du créateur devant le spectre d’une diminution sensible de ses capacités physiques.

Un jour, Michaelsen lui rendit visite au Conservatoire de Copenhague, l’entraîna vers la fenêtre et lui tendit les clés de la voiture qu’ils surplombaient.

Plusieurs photographies montrent un Nielsen souriant et détendu aux côtés de sa Renault (et plus tard de sa deuxième voiture).

On rapporte habituellement que conduisait partout où il se rendait, très rapidement, souvent avec peu d’égard vis-à-vis du trafic et des circonstances, notamment peu soucieux d’adapter sa conduite en fonction des réalités. Et bien sûr les routes des années 1920 n’étaient guère mieux que des chemins de ferme irréguliers, étroits et non stabilisés.

Sa conduite passionnée et à la limite du raisonnable ne déboucha jamais sur un drame. Ce fut une chance pour lui et de ses éventuelles victimes tant il était devenu de notoriété publique que son pilotage ne manquait ni de tonus ni d’audace. Il fera allusion, non sans ironie, au fait que lorsque la police elle-même vous apprend à conduire, vous pouvez renverser Satan sans scrupules.

Rapidement il fut capable de rouler de Copenhague à Skagen (environ 400 km), faisant subir à son véhicule des souffrances, jamais fatales toutefois, sur les mauvaises routes du pays. Les fréquentes intempéries ne tempéraient d’ailleurs que modérément ses ardeurs.

Une fois, Carl Nielsen et sa fille cadette roulaient dans le Nord du Jutland. A un moment le conducteur remarqua un objet avançant à une vitesse identique à celle de sa voiture et s’éloignant vers un champ voisin. Il demanda à sa fille de regarder cette chose et de lui dire ce dont il s’agissait. Rien d’autre que l’une des propres roues de la voiture qu’il était en train de piloter ! Il fallut s’arrêter en urgence, récupérer la roue et continuer le voyage avec seulement trois roues ! Faiblesse technique ou absence de ménagement de la voiture !!!

Une autre fois dans le centre de Copenhague, alors qu’il circulait hardiment sur Kongens Nytorv vers Østergade, il tourna trop près du coin gauche et loupa le virage mais personne ne fut blessé. L’incident le conduisit volontairement au poste de police voisin de la gare d’Antonigade afin d’expliquer les faits.

Il a eu également en sa possession une Morris dont il prit possession en avril 1928. Encore une occasion où il ne cacha pas sa grande joie.

Avec ce modèle il eut un accident sérieux un soir brumeux d’octobre 1930. Au moment de traverser Øster Farimagsgade (Copenhague) il ne vit pas un tramway de la ligne 14 arrivant droit sur lui. Il se retrouva à l’hôpital municipal de la capitale où il fut pris en charge pendant presque trois semaines, victime de nombreuses contusions et lésions. Sans gravité majeure heureusement ! Cette situation imposée lui interdit d’assister en personne à la création de deux commandes, deux cantates de circonstance : la cantate écrite pour l’inauguration d’une nouvelle piscine municipale située dans le faubourg d’Østerbro et la cantate écrite pour une école de commerce. Mis en cause par les autorités, il plaida coupable et fut condamner à payer une amende 50 couronnes de dommages ainsi qu’à s’acquitter d’une somme de 36 couronnes pour réparer les dégâts occasionnés au tramway.

Il est rapporté que durant un séjour de vacances en Italie le téméraire pilote danois effraya les conducteurs locaux au volant d’une Fiat d’occasion.

La conduite automobile fut manifestement une grande source de joie et de compensation pour le compositeur Carl Nielsen vieillissant et diminué par la progression d’une maladie cardiaque limitant fortement ses activités physiques. Lui qui ne fut jamais riche apprécia pleinement le plaisir d’être au volant d’une voiture, de pouvoir se déplacer partout dans le pays et se griser par le biais d’une vitesse jusqu’alors inconnue.

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