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L’étonnante polyphonie de Domenico Scarlatti

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Domenico Scarlatti (1685-1757) : Stabat Mater à 10 voix ; Missa Quatuor Vocum dite Messe de Madrid ; Cibavit nos ; Te Deum. Ensemble Jacques Moderne ; Hendrike Ter Brugge, violoncelle, Michel Maldonado, contrebasse ; Manuel de Grange, théorbe ; Laurent Stewart, clavecin ; Emmanuel Mandrin, orgue. Direction : Joël Suhubiette. 1 CD Ligia Digital Lidi 0202219-10, code barre 3 487549 902199. Enregistré en l’église de Sancerre du 29 mai au 1er juin 2010. Notice bilingue (français / anglais). Durée totale : 55’

 

Heureuse année 1685, qui vit naître en des endroits différents, trois génies majeurs de la musique baroque ! Jean Sebastien Bach et Georg Friedrich Haendel ne se sont jamais croisés (sauf dans le roman Concierto Barroco d’Alejo Carpentier), mais Haendel et se sont rencontrés et peut-être même affrontés dans les salons romains au tout début du XVIIIe siècle. Tous trois ont brillé dans la musique vocale profane comme sacrée, ainsi que dans la musique instrumentale et l’opéra pour Haendel, mais Scarlatti le jeune est le seul à avoir embrassé avec autant de bonheur des genres aussi différents que l’opéra, l’oratorio, la cantate (jusque dans sa période espagnole de maturité), la musique sacrée et surtout un impressionnant corpus pour clavier, qui occulte le reste de son œuvre.

La musique sacrée de Domenico est donc œuvre de jeunesse et l’on sent les années d’apprentissage par une forte influence et un goût prononcé du style palestrinien, qui était alors recommandé par la contre-réforme de l’Église romaine. Peut-être pourrait-on y voir une résistance à la pyrotechnie vocale de son père ou plutôt la base d’une solide formation avant les audaces et les nouveautés de ses cantates et surtout ses sonates pour clavier ?

C’est qu’avant de s’établir auprès des cours ibériques de Lisbonne puis Madrid, fut formé le plus sérieusement du monde par son père Alessandro, une gloire du baroque italien, qui l’aurait volontiers installé à Florence ou Venise. Il obtint ses premiers postes importants à Rome, à la cour de la reine Marie Casimir de Pologne, puis il travailla à Sainte-Marie Majeure aux côtés de son père et on le retrouve maître de chapelle à la chapelle Giulia à Saint-Pierre entre 1714 et 1719.

C’est vraisemblablement à cette époque qu’il composa cet ambitieux Stabat Mater, qui constitue l’œuvre principale de ce beau disque de l’Ensemble tourangeau . Peu joué en concert et rarement enregistré, le Stabat Mater représente l’œuvre maîtresse de la production vocale de Scarlatti. Unique dans sa dimension et sa complexité d’écriture, il laisse supposer que le compositeur disposait de chanteurs pour le moins qualifiés. À la différence de la tradition polychorale alors en usage à Rome, les dix voix forment des parties indépendantes au sein d’un unique corpus sonore.

Plus près de la profession de foi et de l’adoration que de la déploration mariale, dans la tradition du dolorisme baroque, l’ouvrage possède une profondeur dramatique, une unité stylistique d’une grande richesse harmonique utilisant une belle variété de timbres. Si le texte médiéval de Jacopone da Todi a largement inspiré les compositeurs du XVIIIe siècle, la partition de Domenico Scarlatti se distingue de cette abondante production.

Soutenu par la direction dynamique, précise, à la fois recueillie et chaleureuse de et l’opulent continuo (violoncelle, contrebasse, théorbe, clavecin, orgue) qui sait se faire discret, les dix chanteurs de l’Ensemble transmettent avec ferveur la douce clarté du texte sacré dans un bel équilibre de voix. Ils savent donner une liberté de respiration à l’écriture contrapunctique de Scarlatti.

Plus rare encore au disque, la Missa Quatuor Vocum dite Messe de Madrid par une retranscription dans un manuscrit de la chapelle royale espagnole en 1754, est moins originale dans son écriture. Plus sobre et plus homogène, elle se réfère pleinement au style ancien. La même mélodie se répète systématiquement dans les différentes parties, selon le principe de la messe cyclique renaissance. Elle ne manque toutefois pas d’élégance avec une sonorité plus sobre et plus douce.

Le programme est complété par un bref motet Cibavit nos d’une grande pureté d’écriture, interprété de façon très naturelle. On ne peut passer sous silence le Te Deum à double chœur de quatre voix, peut-être conventionnel, mais d’une belle expressivité. S’agissant de l’unique pièce de ce genre qui nous reste de Scarlatti, on peut supposer qu’il correspond à la relation de La Gazetta de Lisboa du 1er janvier 1722 relatant l’exécution à l’église Saint Roch d’un Te Deum du célèbre Domenico Scarlatti «élégamment composé et distribué entre plusieurs chœurs» en présence de «toute la noblesse de la cour et d’une foule innombrable».

Ce disque soigné enrichit utilement un répertoire peu fréquenté. D’ailleurs la belle version du Stabat Mater par l’ensemble William Byrd, dirigé par Patrick O’Reilly en 1999, qui faisait référence, pourrait s’en trouver détrônée. L’Ensemble Jacques Moderne semble plus homogène avec des tempos vifs et des voix affirmées. La superbe prise de son d’Éric Baratin sert au mieux ces œuvres rares.

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Domenico Scarlatti (1685-1757) : Stabat Mater à 10 voix ; Missa Quatuor Vocum dite Messe de Madrid ; Cibavit nos ; Te Deum. Ensemble Jacques Moderne ; Hendrike Ter Brugge, violoncelle, Michel Maldonado, contrebasse ; Manuel de Grange, théorbe ; Laurent Stewart, clavecin ; Emmanuel Mandrin, orgue. Direction : Joël Suhubiette. 1 CD Ligia Digital Lidi 0202219-10, code barre 3 487549 902199. Enregistré en l’église de Sancerre du 29 mai au 1er juin 2010. Notice bilingue (français / anglais). Durée totale : 55’

 
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