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Thomas Hampson, baryton

Artistes, Chanteurs, Entretiens, Opéra

Prophète en son pays, le baryton américain Thomas Hampson cultive le raffinement : il a donné aux américains le goût du Lied et de leur patrimoine vocal avec un vaste projet Song of America. En France, c’est plutôt l’homme de théâtre que l’on connait même si ses affinités avec Mahler ne nous ont jamais échappé. Entretien parisien (enfin!) avec un américain érudit à la formule élégante. Un immense musicien qui a lancé une Académie du Lied à Heidelberg. Sa réflexion, portée par des valeurs reçues d’Elisabeth Schwarzkopf, est plus que jamais d’actualité…

Notre dossier : Art lyrique

 

ResMusica : Vous êtes américain mais vivez en Europe depuis longtemps. L’Europe semble vous suivre partout même en Californie où vous aviez étudié avec le baryton français Martial Singher…
 : Même dans l’État de Washington où j’ai grandi, il y a une région appelée la Petite Suisse. Je suis allé étudier à la Music Academy of the West de Santa Barbara où Lotte Lehman avait ouvert une académie d’été. Martial Singher était très connu en France avant la guerre. C’était une personne incroyablement intéressante et artistique pour qui la scène était une fête. Il était un de ces «beaux monstres» comme il le disait lui-même. Sa manière de chanter et les raisons profondes pour lesquelles il chantait étaient encore plus extraordinaires que sa voix. C’était un grand pédagogue et c’était même amusant d’étudier avec lui parce qu’il y avait toujours un après-midi où il sortait ses photos et ses souvenirs.

RM : Comment a-t-il et comment Elisabeth Schwarzkopf – avec qui vous avez également travaillé – a-t-elle, respecté votre identité ? 
TH : Parce qu’une personne comme Elisabeth Schwarzkopf emportait partout avec elle son personnage, on pense qu’elle aurait voulu tailler une poignée de jeunes à son image. Il n’y a rien de plus faux. Je ne l’ai jamais vue transformer quelqu’un en autre chose qu’en lui-même. Je sais combien elle pouvait être dure, combien elle était difficile et perfectionniste et certaines personnes – qui n’imaginent pas l’exigence de ce métier – pouvaient trouver ses remarques horriblement déplacées, cruelles et parfois même insultantes. Ce n’est pas mon cas.

RM : Qu’avez vous appris à ses côtés ? 
TH : Elle attendait de ceux qui arrivaient dans sa sphère de travailler dur, aussi dur qu’elle-même. A ses côtés j’ai appris à soigner le détail et des révélations du type «ça c’est important!». Nous avons eu une entente profonde et ses observations, toujours brillantes, astucieuses et extrêmement précises étaient toujours liées à la recherche de liberté, de vérité et d’honnêteté. Je trouve que notre génération est très arrogante dans son rapport au passé. La manière dont Elisabeth Schwarzkopf chantait et que l’on caractérise volontiers aujourd’hui de maniérée, d’intellectuelle et d’affectée était saisissante de véracité dans sa manière de comprendre notre dimension poétique et littéraire. Je pense que c’était le début d’une prise au sérieux de la littérature à la fois d’opéra et de récital. Avec Dietrich Fischer-Dieskau, Hermann Prey… elle a inculqué cette idée que le chant exprimait quelque chose. Qu’il n’est pas seulement question pour un chanteur d’exhiber ce qu’il sait faire.

RM : Que le chant était «cosa mentale», une activité intellectuelle ?
TH : Notre époque est préoccupée par le naturel immédiat – la soprano qui peut à la fois chanter et pleurer dans Vissi d’arte est la championne. «Elle m’a touché» est devenu plus important que ce que je dirais moi, en tant que professionnel : qu’elle ne sait pas chanter, qu’elle devrait chanter plus legato, que faire des phrases de quatre mesures est plus important que de souligner absolument tous les mots. La source poétique est importante.

RM : Dans l’une de vos master-classes publiques, pourquoi dites-vous à l’une de vos étudiantes : «Ne chante pas pour le public!» ?
TH : Dans un Liederabend [ndlr : récital de lieder], chaque lied comporte un dialogue inhérent. L’»animateur» de cette soirée (rires) est le chanteur. C’est une situation formidable parce que vous êtes en conversation avec vous-même toute la soirée. Le public – qui a parfois payé très cher et a fait beaucoup d’efforts pour être présent – est venu faire un voyage avec vous dans une sorte d’imaginaire collectif. Mais chacun est seul dans cette aventure et c’est ce qui fait tout l’intérêt d’un récital! Pas un instant je ne me préoccupe de convaincre qui que ce soit, c’est une dépense vaine de votre énergie. Ce que j’essaye de faire par contre, c’est de m’effacer.

RM : En fait, subrepticement, vous éduquez le public…
TH : La première chose que je dis c’est que je ne cherche pas à enseigner au public quoi que ce soit. Ce qui est un parfait mensonge mais seulement parce que c’est une chose merveilleuse à vivre! J’aimerais beaucoup que les gens puissent mieux comprendre ce que veut dire être chanteur et non seulement compatir avec la souffrance et l’exercice. En fait, tout être humain peut s’identifier au simple processus physique du chant. Je suis concentré sur mon jeune collègue mais je suis bien conscient qu’il y aura des moments où le public se dira aussi «aha !». Il peut enfin réaliser combien de choses doivent être intimement associées pour pouvoir être libérées. C’est le moment auquel nous sommes tous addicts et à bonne raison!

RM : Et soudain une soirée de lieder devient plus excitante qu’une soirée d’opéra…
TH : Un Liederabend ça se passe dans votre tête et tout le monde devient metteur en scène. Il faut aller à un récital avec une certaine ouverture d’esprit. Si vous voulez vous amuser du son curieux que peut produire un être humain, il faut être présent. C’est comme aller à une exposition Fragonard sans rien comprendre à la couleur ou à la gestuelle. J’aimerais encourager les gens et leur dire que l’utilisation des mots et du langage musical est bien plus qu’une simple association de texte et de musique. C’est un monde d’imagination, d’émotions et de prise de conscience de soi extrêmement intéressant.

RM : Un monde d’images? Visualisez-vous ce que vous chantez ? 
TH : Absolument et j’encourage tout le monde à aller dans les musées. De temps en temps il faut se débarrasser de ces images, vider la pièce, repeindre les murs et accrocher de nouveaux tableaux.

RM : A quoi ressemble votre musée Mahler personnel ? L’avez-vous re-décoré depuis vos débuts avec Leonard Bernstein ? 
TH : Je pense que mon musée a plus de pièces aujourd’hui. Les lieder de Mahler, et spécialement Des Knaben Wunderhorn [CD paru chez Deutsche Grammophon] sont très pittoresques. Il est difficile de les chanter et de ne pas visualiser des prairies ou des enfants en train de jouer dans les champs… Ce n’est pas pour rien que Mahler salue Bruno Walter dans le train de Toblach et en lui disant, à propos des Dolomites qui sont les plus extraordinaires édifices de granite que vous verrez de votre vie : «Ne perd pas ton temps à les contempler, je les ai déjà composées!». La raison pour laquelle j’aime ces chemins de vie c’est qu’ils ne font qu’un avec le monde naturel, qu’ils prennent la vie à bras le corps. On ne doit pas mettre Mahler sur un trop grand piédestal, il n’était qu’un être humain. Il nous montre tout simplement un chemin plus long mais que nous pouvons tous emprunter. C’est ce que j’aime chez ces grands compositeurs. Maintenant, cela veut-il dire que l’on doive cantonner ces lieder à un phénomène viscéralement naturaliste et à ce qu’étaient les années 1900? Bien sûr que non. Pendant un récital j’essaye de m’amuser.

RM : Comment vous êtes-vous rapproché de Mahler et de son processus de composition ? En collectionnant ses manuscrits ?
TH : J’ai quelques belles pièces de Mahler, comme pour tous les compositeurs qui comptent beaucoup pour moi j’ai quelque chose qui porte leur écriture. Mais par exemple, je ne suis pas sûr que l’on apprécie aussi profondément qu’on le devrait cet événement catastrophique dans sa vie, en 1901, quand il a failli mourir. On peut dire qu’il a «frôlé la mort» mais cela implique qu’il aurait observé une expérience sans qu’elle le touche vraiment. Je ne pense pas que Mahler ait jamais frôlé quoi que ce soit. Je pense que, soit cela faisait partie de sa vie, soit cela ne faisait pas partie de sa vie. Et ce moment où il a frôlé la mort a été un moment apoplectique. Un moment initiatique où Mahler a regardé la mort en face et qu’on ne peut sous estimer. De cette expérience sont nées des recherches très symboliques sur l’essence et le sens de la vie qui l’ont conduit à Rückert, le poète de choix d’un certain courant philosophique dont il s’est senti proche et qu’il a associé à Gœthe.

RM : Quand on touche à quelque chose d’aussi profond, cela doit être difficile de ne pas y plonger ? 
TH : C’est un équilibre très difficile surtout que je ne pense pas que l’on doive se préoccuper de la façon dont on l’extériorise. Voilà le père endeuillé, le philosophe éclairé… Je suis très irrité quand je vois cela dans un récital et surtout quand je me vois moi-même le faire! Je ne bouge pas beaucoup sur scène, j’ai besoin que mes orteils restent en place pendant que l’être physique trouve sa source d’énergie. Je suis très attaché à cela. Donc, ce n’est pas tellement la manière dont je le présente mais plutôt la manière dont vous vous le comprenez et le vivez. Je travaille à cela tous les jours.

RM : Quel est le plus beau compliment que vous ayez reçu ? 
TH : Ah, je suis un vrai chanteur ! On ne retient que les critiques! Je crois que ce qui me touche est associé au fait que le public expérimente ce qu’il pense être la vérité dans ce qu’il a entendu versus «j’aime votre façon de chanter». Ce n’est pas tant ce que les gens disent mais ce besoin d’établir un contact et de dire «merci». C’est alors que je me sens vraiment faire partie de ce grand flux de vie dans cette grande communauté de gens qui se demandent : «Quelle est la meilleure manière de vivre». Je crois que l’on trouve dans les arts beaucoup d’informations et d’orientations pour répondre à cette question et que le lied est le journal intime de l’expérience humaine universelle.

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