Éditos

Faire du vieux avec du vieux

 

Edito

La mise en ligne de la prochaine saison de l’Opéra national de Paris confirme les craintes qui étaient apparues dès la nomination de Nicolas Joël. Un changement de cap était évident : se recentrer sur le grand répertoire, redonner à la musique la première place, redevenir un théâtre de saison et non un festival permanent, faire revenir les « grandes » voix.

Puis il y eut des polémiques avec l’application de la clause de « non concurrence » pour les chanteurs (un soliste engagé à l’ONP pendant la saison ne peut être engagé sur une autre scène parisienne), la première de Mireille avec son immense champ de blé (nous défions quiconque d’en trouver un en Provence), l’engagement de chanteurs en toute fin de carrière ou sous-dimensionnés, la reprise de très anciennes productions, etc. Des avancées aussi, avec l’entrée au répertoire d’opéras véristes (Andrea Chénier, Francesca da Rimini), post-romantiques (Die Tote Stadt) ou néoclassiques (Mathis der Maler) qui n’ont malheureusement pas vraiment trouvé de public, les engagements de Roberto Alagna, Matti Salminen, Ludovic Tézier ou Sophie Koch, l’emploi systématiques des jeunes recrues de l’Atelier lyrique ou de chanteurs hexagonaux pour les seconds rôles, la nomination de en directeur musical ou la reprise en main du chœur par Patrick-Marie Aubert, etc.

Néanmoins la saison à venir est d’une tristesse infinie. Où sont les opéras du XXeSalome une fois de plus (mais dans une autre production, signée André Engel, encore plus ancienne que celle de Lev Dodin reprise en 2009), Lulu dans la production certes excellente de Willy Decker (dont on doute qu’il soit présent), Pelléas et Mélisande (toujours une reprise, de Bob Wilson, dont on pourra cette fois s’assurer de la présence aux répétitions), Arabella (importée de l’Opéra de Graz) et un énième Amour des trois oranges. Bref des grands classiques du XXe ou lorgnant désespérément vers le passé. On regrette qu’une scène de cette envergure ignore encore la production de De la maison des morts créée à Aix-en-Provence en 2007 et qui a tourné dans toute l’Europe ou se refuse à programmer les œuvres de Henze, Berio, Ligeti, Zimmermann, Saariaho, Dusapin, Bœsmans ou Birtwistle, à l’inverse de Bruxelles, Amsterdam ou Londres. En création mondiale, Philippe Fénelon est appelé une fois encore à la rescousse, après Salammbô, Judith, la reprise de Faust (créé à Toulouse), il est en passe de devenir le Meyerbeer du XXIe.

On se demande aussi où sont les nouvelles productions ? Faust (de Gounod cette fois) qui fait son grand retour sur la scène parisienne (avec dans la fosse un autre grand revenant, Alain Lombard), mais Jean-Louis Martinoty ne risque pas de faire oublier la production historique de Lavelli, inventeur du Méphisto en queue de pie. La Forza del destino, quoique coproduite avec Barcelone, et Manon mis en scène par Colline Serreau (finalement la seule surprise de la saison), trois spectacles sur dix-neuf, c’est un peu maigre.

Puis viennent les erreurs récurrentes. Les morts à deux reprises mettront en scène, l’ONP plutôt que de jeter l’argent par les fenêtres par des résurrections hasardeuses pourrait parier sur la jeune génération (Benoît Bénichou, Sandrine Anglade, Philippe Calvario ou Massimo Gasparòn). Les mêmes artistes copieusement hués sont réengagés. D’autres dont la voix n’est plus qu’un souvenir trouvent encore dans l’immense vaisseau de Bastille des premiers rôles. Tout ça pour… 105 à 180 € pour un siège au parterre ou au premier balcon ! À titre de comparaison, le prix maximum est de 105 € à Bruxelles, de 107 € à Amsterdam ou 126 € à Berlin.

Il reste quelques chanteurs au talent incontestable (Larissa Diadkova, Evgeny Nikitin, Laura Aikin, Roberto Alagna, Klaus Florian Vogt, Renée Fleming, Anne-Sofi von Otter…), quelques « paris » sur l’avenir (Ellena Tsallagova, Stanislas de Barbeyrac, Jean-François Borras, Paul Gay, Saimir Pirgu, Nahuel Del Pierro…), quelques prises de rôles attendues (dont Patricia Petibon en Donna Anna) et quelques chefs de premier plan (Adam Fischer, Asher Fisch, Alain Altinoglu) ou maîtrisant leur répertoire (Daniel Oren, Bruno Campanella, Marco Armiliato). Mais pour une scène d’envergure internationale, dont les moyens excèdent de loin toutes les autres maisons d’opéra de France, on reste franchement sur notre faim.

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