Création du premier opéra de Pierre Thilloy d’après Koltès

La Scène, Opéra, Opéras

Metz. Opéra-Théâtre de Metz-Métropole. 23-III-2011. Pierre Thilloy (né en 1970) : Le Jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet, opéra en cinq tableaux – opus 189, d’après la pièce éponyme de Bernard-Marie Koltès. Mise en scène : Jean de Pange. Décors et costumes : Mathias Baudry. Vidéo : Tommy Laszlo. Lumières : Hugo Oudin. Avec : Tara Venditti, Ophélie ; Élizabeth Vidal, Gertrude ; Jacek Laszczkowski, Hamlet ; François Le Roux, Claudius. Stéphane Escoms, clavier et machines ; Guillaume Flamen, DJ. Ensemble Siddhartha (septuor à cordes, percussions et accordéon), direction : George Pehlivanian.

Le Jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet

Il était temps que les compositeurs d’aujourd’hui s’intéressent à l’œuvre de Bernard-Marie Koltès, et c’est à cet autre Messin, , qu’est revenu l’honneur d’adapter pour l’opéra la pièce éponyme Le Jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet. S’inspirant en partie des rythmes et de la musicalité inhérents à la phrase de Koltès, le jeune compositeur propose un texte haletant, d’une grande concision dramatique et d’une poéticité encore accrue. Si la mise en musique privilégie généralement l’intelligibilité du livret, quitte à recourir quand il le faut à la voix parlée, la partition sait également se faire extrêmement lyrique, comme le montre par exemple le sublime air de Gertrude après le duo avec Hamlet ; c’est sur une longue vocalise tendue à l’extrême qu’affleurent les tensions accumulées, et que se dévoile l’hystérie à peine contenue d’un personnage devenu, dans cette réécriture du drame shakespearien, le véritable pivot de l’action. L’orchestration, confiée à un effectif relativement réduit mais incroyablement présent, contribue à créer le climat d’angoisse de ce huit-clos à quatre personnages ponctué notamment de marches funèbres scandées par des rythmes d’une rare violence. Mélangeant habilement cultures savantes et musiques populaires, le compositeur fait la part belle à ses deux percussionnistes mais également, non sans une certaine dose d’irrévérence qui sans doute n’aurait pas déplu à Koltès, à un accordéon, à des claviers électroacoustiques et à un DJ. Sans doute dans un souci de bousculer certaines traditions bien ancrées dans le monde lyrique – et on pense bien entendu à la distribution de l’Hamlet d’Ambroise Thomas, cet autre compositeur messin… –, c’est à une voix de mezzo-soprano que confie le rôle de la diaphane Ophélie, le personnage de Gertrude étant quant à lui confié à une soprano colorature. Tara Venditti, actrice subtile et raffinée mais chanteuse parfois un peu terne, compose ainsi un personnage véritablement tragique, victime encore plus des manipulations de Claudius et de Gertrude que de l’indifférence d’Hamlet. Élizabeth Vidal est tout simplement époustouflante dans le rôle de la reine un rien décadente, autant par l’engagement de son jeu que par sa maîtrise absolue d’une tessiture vocale meurtrière, dont elle sait déjouer tous les pièges. En Claudius, impressionne surtout par sa diction parfaite et par la qualité de son jeu, tandis que l’Hamlet de déçoit un peu, notamment par la dureté de sa voix de ténor – que n’a-t-il chanté le rôle dans son registre, tellement aérien, de sopraniste ! – et de la relative faiblesse de sa diction française. L’acteur reste néanmoins très convaincant, et parvient à camper un personnage désenchanté tout à fait crédible dans sa rage et dans sa violence toutes koltésiennes.

Le jeune metteur en scène , grand habitué du théâtre parlé de Koltès, propose bien plus qu’une simple direction d’acteurs, et on a vu à quel point les quatre personnages excellaient par la qualité de leur jeu. Revisitant un des mythes fondamentaux du théâtre tragique, et optant pour une esthétique apparemment inspirée du cinéma et du thriller américain, il situe l’histoire d’Hamlet dans un building de Manhattan habité par les grands de ce monde. Mais fort heureusement cette vision «contemporaine» du mythe ne sombre à aucun moment dans l’anecdotique ou dans le référentiel, et elle contribue bien davantage à en souligner l’universalité et l’intemporalité. Par l’utilisation d’un groupe de figurants, dont les agissements renforcent par effet de miroir les errements et les errances des quatre personnages principaux – notamment dans ces inquiétants tableaux où l’on devine des gestes suspects derrière un rideau rouge-sang –, il rend encore plus terrifiant ce huit-clos suffocant d’une durée de plus de deux heures.

Autre artisan de cette réussite, le chef qui, à la tête de l’, parvient à tisser et à tresser des sonorités parfois atypiques, parfois dérangeantes, mais toujours investies de la plus grande pertinence.

Une belle soirée de théâtre lyrique, qui ferait honneur à d’autres scènes de l’Hexagone ou d’ailleurs.

Crédit photographique : (Hamlet), (Claudius), (Gertrude) © Philippe Gisselbrecht – Metz Métropole

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