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Edith Canat de Chizy, compositrice

Artistes, Compositeurs, Entretiens

Après Thierry Escaich, c’est à Edith Canat de Chizy qu’échoit le prestigieux siège de compositeur en résidence à l’Orchestre national de Lyon pour la saison 2010-2011. Originaire de la capitale des gaules, l’ancienne élève de Maurice Ohana et d’Ivo Malec, aujourd’hui membre de l’Institut et enseignante au CRR de Paris, proposait en avril deux œuvres en création : Pierre d’éclair, pièce pour orchestre et Pour une âme errante interprétée par l’organiste Loïc Mallié. Pour l’occasion, alors que sort en parallèle un disque de ses œuvres pour orchestre, la compositrice nous a accordé un entretien dans lequel elle revient, avec une rare éloquence, sur ses années de formation et nous éclaire sur le rapport plus qu’intime qui la lie à la musique et à la création.

 

ResMusica : Pourriez-vous imaginer un monde sans musique ?
Edith Canat de Chizy : Difficilement maintenant. Vous savez un compositeur travaille tout le temps même quant il ne travaille pas. Tout ce qu’on voit, qu’on écoute et les différentes formes d’expression artistique nourrissent notre imaginaire. Je crois qu’un compositeur est toujours en éveil, que son inconscient travaille. Un monde sans musique ? Non… De toute façon je suis née dedans.

RM : Parlez nous de cette imprégnation musicale qui fut la vôtre, et ce grâce à votre famille ?
ECdC : Pour moi, c’est très important et cela a été un substrat. Mes sœurs faisaient du piano, ma tante était mon professeur de violon, mon grand-père faisait du quatuor à cordes et mon père et ma mère étaient de grands mélomanes. Comme nous vivions dans un appartement assez petit, j’avais mon berceau à côté du piano avec lequel mes sœurs travaillaient. C’est une expérience primaire fondamentale. De là, j’ai été au concert extrêmement tôt, mon père m’a initiée en me racontant à trois ou quatre ans des histoires comme L’Apprenti-sorcier, L’Oiseau de feu.. Et puis j’ai fait de la musique de chambre très jeune, ici à Lyon.

RM : Votre famille [NDLR : «vieille famille lyonnaise» dixit la compositrice] était-elle en contact avec des artistes ?
ECdC : Précisément parce que mon oncle dirigeait la Société de musique de chambre et dont les concerts avaient lieu Salle Molière. Très souvent il y avait des réceptions après où les artistes étaient invités. Je me souviens du Beaux-Arts trio, d’Henryk Szeryng. J’ai vraiment baigné dans une ambiance musicale et ma famille comptait de nombreux amateurs au sens noble du terme -des gens qui se réunissaient pour faire de la musique pour leur plaisir. Le revers de la médaille c’est que mon père s’est opposé à ce que je fasse de la musique ma profession pour des questions de bienséance. J’avais dans l’idée à 10 ans qu’une fois que je serai libéré de cette emprise, je me consacrerai à la musique. Je me souviens encore de ma tante qui était mon professeur de violon venue demander à mon père de me faire entrer au Conservatoire de Lyon. J’ai entendu derrière la porte que mon père s’y opposait fermement… mais je savais déjà que je ferai ce que je voudrai.

RM : Quant avez vous mis à exécution votre «dessein» ?
ECdC : Je me suis arrangée pour partir à 19 ans. Comme dans l’optique de mon père, il fallait faire de brillantes études intellectuelles, j’ai commencé une licence histoire de l’art. Après transfert de mon dossier à Paris, j’ai étudié à l’Ecole du Louvre. Puis j’ai entrepris une licence de philosophie, discipline qui me passionnait. A l’issue ces études, j’ai définitivement opté pour l’écriture et une carrière professionnelle, et je suis entrée au CNSM.

RM : Qu’avez vous appris au contact de votre professeur Maurice Ohana [NDLR : La compositrice lui a consacré avec François Porcile une biographie chez Fayard] ?
ECdC : Particulièrement et principalement la liberté d’écriture. Pour moi ça été un apprentissage de la liberté, chose qui a été son parcours. C’était une période difficile, où s’affrontaient plusieurs esthétiques dominantes. Dans ce monde musical très agité, j’ai eu la chance d’avoir cet exemple et cette exhortation à rechercher mon monde personnel et à n’écrire que ce que je voulais vraiment.

RM : Quels étaient les compositeurs «contemporains» que vous admiriez ? Boulez, Stockausen, Xenakis, Messiaen ?
ECdC : Boulez, je dois dire que je suis passée complètement à côté. Au CNSM, j’ai eu également comme professeur Ivo Malec. Je suis issue de l’aventure électro-acoustique et je fais partie, des compositeurs avant tout attirés par l’exploration sonore. Dans mon écriture, j’ai réinjecté les techniques de la musique électro-acoustique (mixage, mise en boucle, incrustation… ). Parmi les compositeurs qui m’ont beaucoup marqué, il y a eu Xenakis, Berio, Ligeti pour des raisons différentes. Ni Messiaen, ni Dutilleux n’ont été des modèles encore moins la descendance Boulez ou l’école de Vienne. A l’époque, il y avait deux courants bien distincts, deux démarches à l’inverse, l’une qui partait d’un système de hauteurs extrêmement précis, l’autre de l’expérience sonore… aujourd’hui j’ai l’impression que ces deux chemins se recoupent. J’ai oublié de citer Varèse. Je renvois mes élèves du CRR aux entretiens avec Charbonnier, notamment sur les questions de forme : «Il faut que les compositeurs sachent qu’ils n’écrivent plus avec des notes mais avec des sons». Il a des formules formidables.

RM : A partir de quand trouve t’on, en tant que compositeur, sa propre voie ? 
ECdC : Cela vient petit à petit. Déjà pour moi une œuvre engendre l’autre, elle sert de matrice. Malec nous mettait dans la tête qu’il fallait avoir son propre langage très tôt, ce que je nommais le petit manuel du parfait compositeur. C’est idiot car on a forcément au début des influences, un appui. Au fur et à mesure de l’écriture, on sent qu’il y a des lignes forces qui se dégagent et c’est comme cela que l’on devient soi même. Mais il faut en avoir l’envie et en ressentir la nécessité. Autrement on est ballotté d’esthétique dominante en esthétique dominante, avec tous les revirements. Pour certaines avant-gardes, je suis néo-classique et vice versa. J’insiste beaucoup auprès de mes élèves en leur répétant «Soyez-vous même».

RM : Vous avez reçu un certain nombre de prix, vous faites partie de l’Institut de France, de l’Académie des Beaux-Arts. N’est-il pas paradoxal pour un créateur d’être couronné d’honneurs ? 
ECdC : Honnêtement, je ne les ai jamais recherchés. Cela s’est trouvé sur ma route et encore quelquefois je suis étonné du regard des autres. Je n’en tire aucun honneur et encore moins un sentiment de supériorité. Un compositeur se remet en permanence en question.

RM : Que représente pour vous le «travail en résidence» ?
ECdC : J’ai eu plusieurs résidences : Arsenal de Metz, Orchestre de Pau, Festival de Besançon… A chaque fois, il est question de rencontre avec les musiciens, les chefs d’orchestre mais aussi avec les structures, les établissements, les collèges, les écoles de musique, les CRR. Le fait d’expliquer comment on procède sa musique a un effet retour sur soi-même, permet de prendre de la distance, de se situer et de situer sa musique.

RM : Pensez-vous que la France souffre d’un déficit en éducation musicale ?
ECdC : Je peux d’autant le dire que j’ai dirigé deux conservatoires. Paradoxalement, il y a beaucoup de demandes, les conservatoires sont pleins- mais cela ne débouche pas sur un intérêt pour la musique d’aujourd’hui. Parmi les professeurs il y en a très peu qui savent solliciter leurs élèves à la musique d’aujourd’hui. Ils restent dans leur créneau classique, scolaire… sauf quelques conservatoires comme celui de Perpignan. Je trouve qu’il y a un repli frileux sur une musique qu’on connaît déjà. Les français ont un rapport particulier à la musique. Ohana disait que les français étaient un peuple de mots pas de notes…

RM : Et les collèges, lycées ?
ECdC : Regardez ce que donnent les résultats du Grand prix des lycéens. Cela va toujours dans le même sens, on aimerait qu’ils sortent d’une écoute un peu facile. A Besançon, j’ai eu une expérience formidable avec un professeur de musique qui faisait écouter à ses élèves pleins de choses. C’est tellement rare. Je pense aussi que les jeunes sont victimes d’un matraquage -radio, télé, pub- qui tue le désir de connaître autre chose.

RM : Quelles sont les formes musicales qui vous conviennent le mieux ?
ECdC : J’ai trois pôles d’intérêt : l’orchestre dans lequel je me sens très à l’aise, les cordes de part mon instrument d’origine -j’ai fait du quatuor à cordes très tôt- et puis les voix. Concernant l’Opéra, quant on a un programme original et qui n’est pas grand public, on a beaucoup de mal à le faire passer. Les directeurs d’opéra veulent quelque chose qui plaise, qui se reçoit facilement, où le public retrouve les formes traditionnelles. J’ai un projet d’opéra original mais beaucoup de mal à le faire accepter [NDLR : il sera impossible d’en savoir plus… la compositrice préférant garder le silence sur ce projet].

RM : A quelqu’un qui ne connait pas votre musique, comment la définiriez-vous ?
ECdC : Je dirais que c’est une musique essentiellement mouvante. Je travaille beaucoup sur la dialectique entre l’immobilité et le mouvement. Cela se retrouve dans Pierre d’éclair, l’antinomie étant déjà dans le titre. Beaucoup de changements de tempo. J’essaie de trouver une métrique extrêmement mouvante en réutilisant des procédés de la musique électro- acoustique. Une musique avec un parcours ou une direction. Intéressante est la question de la relation du compositeur avec la mémoire, avec la musique qui l’a précédé. Gérard Pesson m’a un jour confié qu’il était toujours en relation avec la musique du passé, qu’il retraite et s’approprie et qui ressort dans sa musique. Il me disait qu’il était atteint de la maladie du fredon, qu’il avait toujours quelque chose en tête. Moi, j’ai l’attitude inverse. Je me méfie de la musique du passé j’ai peur qu’elle m’envahisse trop par rapport à mon univers personnel. Chaque compositeur gère cette dialectique de manière différente.

RM : Si vous deviez vous retirer dans une grotte ou sur une ile déserte, quelle œuvre d’un autre compositeur emmèneriez-vous avec vous ?
ECdC : Le Sextuor à cordes en si bémol de Brahms, avec cet andante magnifique. J’ai beaucoup d’affinités avec Brahms et aussi avec Beethoven dont j’aime l’énergie et le sens des ruptures comme dans la Septième symphonie.

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