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Lille Piano(s) Festival : diversité et dynamisme

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital, Musique symphonique

Lille Piano(s) Festival, crée par le chef Jean-Claude Casadesus et l’Orchestre national de Lille en 2004, à l’occasion de la désignation de la ville comme Capitale européenne de la culture, est une manifestation dynamique et variée. Sur le thème de Liszt (bicentenaire oblige !), et réparties en quatre lieux (Nouveau Siècle, Théâtre du Nord, Gare Saint-Sauveur et Conservatoire), de nombreuses rencontres nous ont permis de profiter de la musique sous toutes ses formes : différents types de concerts – classiques « traditionnels », en famille, jazz en live –, ateliers-découverte d’apprentissage du piano pour enfants, master class, conférences scientifiques, film d’animation accompagné au piano.

La soirée d’ouverture à l’Auditorium du Nouveau Siècle, le vendredi 17 juin, proposait deux œuvres d’envergure : Cinquième Symphonie de Beethoven transcrite pour piano seul par Liszt et Concerto pour piano et orchestre n° 2 de ce dernier. En première partie, , connu pour son interprétation des Rhapsodies hongroises, conçoit cette Symphonie comme une œuvre entièrement romantique composée par Liszt, avec des agogiques très mobiles et un élan parfois « envolé ». En revanche, en deuxième partie, interprète le Deuxième Concerto de Liszt avec une grande rigueur rythmique ; son expression, tout en étant d’une extrême délicatesse, reste parfaitement contrôlée. Deux visions opposées fort intéressantes qui auraient pu être inversées.

Dans l’après-midi du samedi 18 juin, (Prix spécial au Concours Chopin en 2000, Prix du Concours international de Genève en 2001, entre autres) interprète quelques morceaux de Liszt – Sonnet de Pétrarque n° 104, Après une lecture du Dante… – au fil de la lecture de textes contemporains dits par François Castang (présentateur de l’émission A Portée de Mots sur France Musique) : Sonnet 104 de Pétrarque ; Lenore, mélodrame d’après le poème de , traduit par Gérard de Nerval ; Après une lecture du Dante de Victor Hugo… Il règne une superbe harmonie entre la nature du texte et le choix de morceau, ainsi que l’interprétation des deux artistes. Par exemple, lorsque le rythme de la lecture se resserre, la musique prend elle aussi une accélération, comme si elle avait été écrite spécifiquement pour accompagner le texte. termine le concert-lecture avec une exécution véritablement magistrale d’Après une lecture du Dante.

En fin d’après-midi, le même jour, nous offre un récital éclectique avec des œuvres de Mozart (Fantaisie en ut mineur) et Liszt (Lacrimosa, La Lugubre Gondole, Nocturne, Richard Wagner-Venise). Un programme consacré à quelques-unes des dernières pièces des deux compositeurs, offrant une écriture libérée des traditions (un rejet de tonalité précise chez Liszt et une Fantaisie de Mozart qui devait être une bizarrerie pour ses contemporains), que le pianiste joue de façon continue, sans interruption. Tout cela nous plonge dans un univers sans frontière, produisant une sensation presque surnaturelle. Il conclut son récital avec une œuvre écrite en 2010, Whaam ! de Matan Porat – qui utilise, selon l’explication du pianiste, le même procédé que Liszt, consistant à « tromper » l’oreille des auditeurs en faisant croire qu’il y a trois bras qui jouent – suivie en bis d’une pièce de Ligeti. Une manière pour lui d’ouvrir vers l’avenir.

Après un récital à guichet fermé d’ (Mozart, Berg, Liszt, Bartók), , une fanfare avec chanteuse, formée en 2006 et inspirée par des fanfares de Serbie, propose une soirée « déjantée » à la Gare Saint-Sauveur, où les gens se massent pour danser au rythme des cuivres. Très beau moment musical « à l’Est » baignant dans une atmosphère exotique, comme on le ressentait autrefois en entendant certaines œuvres de Liszt !

Le dimanche matin, on assiste à une très belle séance cinématographique accompagnée par une brillante improvisation au piano d’Alain Baents. Il s’agit des Aventures du prince Ahmed, premier long-métrage d’animation européen, de la cinéaste allemande Lotte Reiniger (le programme précise que Walt Disney n’avait que 11 ans lors de sa présentation). Ce film, inspiré des Contes des Mille et une nuits, est entièrement réalisé en papier découpé d’une finesse surprenante. L’accompagnement d’Alain Baents est à la hauteur de cette merveille : complètement en symbiose avec l’image, sa musique est très naturelle et facile à suivre. Tout cela dénote une connaissance profonde des différents styles musicaux et une maîtrise parfaite du temps en raison du « timing » par rapport aux images qui défilent sur l’écran, que notre pianiste possède, nous semble-t-il, de manière innée. C’est un art musical renaissant avec le renouveau du film muet, mais qui reste encore trop rare et devrait être largement reconnu.

Le dimanche après-midi, après un récital au Conservatoire consacré à des extraits des Harmonies poétiques et religieuses de Liszt par , toujours magnifiquement maîtrisés, un concert de jazz par Thomas Enhco (piano, Prix du concours Martial Solal 2010 et Django d’Or 2010), Vadim Neselovski (piano, Prix du concours Martial Solal 2010), François Moutin (basse) et Louis Moutin (batterie) enflamme le Théâtre du Nord avec leurs improvisations, prolongeant le concert d’une heure avec presque une demie heure de bis. Ensuite, au même théâtre, le jeune Bulgare Evgeni Bozhanov nous impressionne véritablement avec son interprétation très personnelle de Chopin et de Liszt, dans un programme qui contient également des œuvres de Debussy et de Scriabine. Quatrième prix au dernier concours Chopin de Varsovie, sa musique est peu « conventionnelle », avec une conception de temps très particulière (accélération ou ralentissement prolongé) et une dynamique extrême. Mais le tout est si bien maîtrisé que nous sommes finalement convaincus par sa vision.

La soirée de clôture nous fait découvrir l’excellent pianiste italien dans la Symphonie Pastorale de Beethoven transcrite par Liszt pour piano seul, ainsi que Wanderer-Fantaisie de Schubert, en transcription pour piano et orchestre, toujours de Liszt. Elève d’Alfred Brendel et de Murray Perahia pour n’en citer que quelques-uns, il apparaît comme un grand héritier du germanisme, caractérisé par une solide construction, avec des soucis de détails dans une vision très large de l’œuvre. Contrairement à Bellucci en soirée d’ouverture du festival, Piemontesi respecte scrupuleusement les aspects les plus beethoveniens de la Symphonie plutôt que ceux de Liszt. Même constat pour Schubert : il met nettement en évidence la construction thématique – thème cyclique – de l’œuvre, avec une technique éprouvée contribuant à la clarifier encore plus.

Ces trois jours intenses suscitent un intérêt toujours croissant de la population locale, que prouve la file interminable devant le Théâtre du Nord avant le concert d’Evgeni Bozhanov. Dernière nouvelle : le Nouveau Siècle fera peau neuve en faveur d’une acoustique largement améliorée, et cela ne peut que réjouir les mélomanes du Nord-Pas de Calais mais aussi tous les amoureux de la musique.

Crédit photographique : Ugo Ponte © O.N.L.

 

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