Banniere-ClefsResmu-ok

Herbert von Karajan et Carl Nielsen

Aller + loin, Dossiers

« Une affiche de concert jaunie par le temps et abandonnée à sa solitude dans un dossier oublié est-elle à jamais condamnée au silence ? Nous voulons croire que ce triste destin apparemment inexorable mérite de recevoir un démenti cinglant, ne serait-ce que le temps d’une lecture. » Voilà comment débute ce dossier élaboré par le président fondateur de l’Association française Carl Nielsen. Pour accéder au dossier complet : Sur les traces de Carl Nielsen

 

Qui pourrait oublier le rôle essentiel joué par dans la propagation universelle de la musique classique tout au long du 20e siècle ?

Son exceptionnelle carrière, portée et amplifiée par la nouvelle médiatisation de sa personne et de sa manière de diriger ont renouvelé le genre orchestral. A travers son physique avantageusement présenté, ses activités extra-musicales fascinantes et sa gestique impressionnante face à une formation orchestrale, il a attiré des dizaines de milliers d’auditeurs bientôt touchés et amoureux d’un répertoire très large,  impeccablement traité.

Après avoir rappelé les grandes lignes de la fabuleuse carrière artistique d’ nous nous interrogerons sur les rapports qu’il a entretenus avec le compositeur danois mort en 1931 alors que lui-même, déjà très connu et apprécié, était âgé de 23 ans. Et, pour être déjà plus incisif, sur la quasi-absence de lien intime avec ce puissant créateur, le plus important de toute la Scandinavie. Bien sûr, on excepte là Jean Sibelius, Finlandais et donc non Scandinave, pour lequel Karajan manifesta une authentique passion et une profonde compréhension.

Parcours du chef d’orchestre

Notre propos à présent consiste à présenter à grands traits le parcours de de chef d’orchestre de Karajan, le plus connu, le plus célèbre, le plus médiatique parmi tous ceux de sa génération.

Lorsque Herbert von Karajan voit le jour à Salzbourg le 5 avril 1908, , largement quarantenaire, jouit depuis longtemps d’une immense réputation dans son Danemark natal. Violoniste parmi les seconds violons de l’Orchestre du Théâtre royal de Copenhague, Nielsen a déjà entamé une carrière de chef d’orchestre, mais surtout il s’est fait largement connaître, sinon toujours reconnaître, comme le compositeur danois le plus important de sa génération.

Les débuts officiels du chef autrichien datent de 1929 avec l’interprétation de Salomé, l’opéra de Richard Strauss à Salzbourg.

Nielsen est alors à la tête d’un magnifique corpus symphonique, de trois concertos originaux, de chansons extrêmement  populaires… Incontestablement on le considère comme le grand compositeur vivant de son pays. Sa musique orchestrale, mais pas uniquement, a été présentée dans de grands centres musicaux européens. Ceux des pays nordiques bien sûr (Copenhague, Oslo, Helsinki, Göteborg, Stockholm) mais également à Amsterdam, Londres, Paris, Francfort.

Lorsque Karajan quitte son poste de premier maître de chapelle à l’Opéra d’Etat  d’Ulm en 1934, Carl Nielsen est mort depuis trois années déjà. En Allemagne et Autriche son œuvre n’est pas totalement inconnue ; elle ne bénéficie pas non plus d’une grande réputation.

L’année précédente, celle de l’accession d’Hitler au pouvoir (1933), Karajan fait ses débuts au Festival de Salzbourg en conduisant La Nuit de Walpurgis de Felix Mendelssohn. En 1935 il est nommé chef de l’orchestre symphonique du Théâtre d’Aix-la-Chapelle devenant le plus jeune chef d’orchestre germanique. On l’invite à venir diriger à Stockholm, Bruxelles et Amsterdam. En 1937, il effectue ses débuts à la tête de l’Orchestre philharmonique de Berlin et à l’Opéra national dans l’opéra de Beethoven Fidelio. Tristan und Isolde de Wagner dirigé à Berlin en 1938 lui apporte un réel succès, qu’une certaine presse locale qualifie de « Miracle Karajan ». De cette époque date son opposition au fameux chef allemand Wilhelm Furtwängler, qui était irrité de la montée de son jeune rival, et dont la jalousie était excitée et alimentée par une autre rivalité entre Joseph Goebbels (le chef de la propagande du Reich), soutien de l’Orchestre philharmonique et Hermann Goering (second personnage du régime), défenseur de l’opéra national, dans le but de contrôler la vie musicale et plus largement artistique de l’ensemble du Reich.

Nous rapportons un épisode douloureux, au plan artistique et à celui des conséquences, qui se situe en 1939. Lors d’un concert de gala donné en l’honneur des monarques yougoslaves, Karajan, suite à l’erreur de l’un des chanteurs,  perd le contrôle de la direction des Maîtres Chanteurs de Nuremberg de Wagner alors qu’il dirigeait sans partition comme à son habitude. Les chanteurs se taisent, les musiciens arrêtent de jouer, la confusion s’étend, le rideau tombe. Hitler est furieux. En s’adressant à Winnifred Wagner il déclare : « Moi vivant, Herr von Karajan ne dirigera jamais à Bayreuth ». Les sanctions n’iront pas au-delà de cette menace car Karajan reste à la tête de l’Orchestre de la Staatskapelle de Berlin (Opéra national). En 1942, lui qui avait eu du mal à obtenir son adhésion au NSDAP (le parti nazi), en est exclu pour avoir épousé une femme ayant… un quart de sang juif !

Dénazifié en 1947, Karajan est engagé par Walter Legge comme chef permanent du Philharmonia Orchestra à Londres. A l’occasion de la réouverture  du Festival de Bayreuth en 1951 il est invité à diriger un légendaire Tristan et Isolde, qu’il réitèrera en 1952. Le décès de Wilhelm Furtwängler en 1954 lui ouvre l’accès à l’Orchestre philharmonique de Berlin qui le nomme chef à vie en 1955. La même année, il donne son premier concert à New York lors d’une grande tournée aux USA (qu’il renouvelle l’année suivante). Porté par le succès, dès 1956 il prend la direction artistique du Festival de Salzbourg et y imprime sa marque jusqu’en 1988. En 1957, il prend la succession de Karl Boehm comme directeur artistique de l’Opéra d’Etat de Vienne où il officie jusqu’en 1964. Karajan crée le Festival de Pâques de Salzbourg en 1967 tout en gardant en main les destinées du Festival de Salzbourg !

Il marque également l’histoire du disque en enregistrant au disque en 1971 l’intégrale du Ring de Wagner.

Survient un épisode de trois ans au cours duquel Karajan est nommé directeur artistique de l’Orchestre de Paris (1969-1971). Il dirige comme chef invité l’Orchestre philharmonique de Vienne en 1977 (pour la première fois depuis la brouille de 1964). Au cours des années 1980, il est un des pionniers de l’enregistrement numérique et de l’arrivée du disque compact. Il se partage entre Berlin et Vienne au début des années 1980, qui sont marquées par des conflits avec les musiciens berlinois. Le monde entier peut le voir et l’écouter en direct lors  du Concert du Nouvel An au Musikverein de Vienne en 1987.

Viennent ensuite des années très pénibles marquées par le déclin physique et la douleur permanente. Son dernier enregistrement reviendra à la Symphonie n° 7 de Bruckner avec l’Orchestre philharmonique de Vienne pour son label fétiche à l’étiquette jaune  Deutsche Gramophone.

Il décède à Anif, près de Salzbourg, le 16 juillet 1989 à l’âge de 81 ans.

Karajan et le disque

Légendaire, adulée, mondialement connue, cette figure médiatique, sur le devant de la scène musicale pendant six décennies (1929-1989), a abordé un très large répertoire. Ses lectures approfondies des chefs-d’œuvre et ses orchestres, les meilleurs du monde pour beaucoup d’observateurs, ont gagné une réputation universelle et ont largement contribué à faire connaître les plus  inoubliables musiques sorties de l’esprit des plus remarquables créateurs.

Son immense répertoire s’étendait de la période baroque jusqu’à la musique du 20e siècle. Karajan a dirigé un nombre impressionnant de concerts en Allemagne, en Europe et dans plusieurs grands centres artistiques mondiaux. Il a également enregistré nombre de partitions et certaines à plusieurs reprises. Les compositeurs qu’il a défendus avec talent et conviction ne peuvent être tous cités dans cette brève présentation. Qu’il nous soit permis de signaler sans intention d’exhaustivité ni  ordre de préférence, quelques noms parmi les plus notables. On compte environ 80 noms régulièrement mentionnés dans toute histoire de la musique, du concert ou de l’enregistrement. Tomaso Albinoni, Jean-Sébastien Bach, Béla Bartók, Ludwig van Beethoven, Alban Berg, Hector Berlioz, Georges Bizert, Alexande Borodine, Benjamin Britten, Anton Bruckner, Frédéric Chopin, Dmitri Chostakovitch, Claude Debussy, Antonin Dvorak, César Franck, Joseph Haydn, Paul Hindemith, Arcangelo Corelli, Arthur Honegger, Johann Nepomuk Hummel, Engelbert Humperdinck, Franz Lehar, Ruggero Leoncallo, Franz Liszt, Gustav Mahler, Pietro Mascagni, Felix Mendelssohn-Bartholdy, Modeste Moussorgsky, Wolfgang Amadeus Mozart, Jacques Offenbach, Carl Orff, Johan Pachelbel, Sergueï Prokofiev, Giacomo Puccini, Sergueï Rachmaninov, Maurice Ravel, Camille Saint-Saëns, Franz Schmidt, Arnold Schoenberg, Franz Schubert, Robert Schumann, les Strauss autrichiens, Richard Strauss, Igor Stravinsky, Piotr Ilitch Tchaïkovski, Giuseppe Verdi, Richard Wagner, Anton Webern…

Cette liste, certes  un peu longue et incomplète, a pour simple but de démontrer la qualité incomparable des créateurs défendus par Herbert von Karajan. On peut ajouter à ce répertoire de très fameuses personnalités, trois nordiques parmi les plus réputées. On peut lister un Norvégien avec Edvard Grieg (1843-1909), un Finlandais avec Jean Sibelius (1865-1957) et un Danois avec Carl Nielsen (1865-1931). Dès à présent, il s’impose que le traitement réservé à ces trois nordiques plus que fameux, s’est révélé parfaitement inégal.

Karajan et la symphonie Inextinguible

Nous ne reviendrons pas sur les affinités profondes liant le chef autrichien à Jean Sibelius. Liens puissants et d’une sincérité reconnue par tous les commentateurs et autres auditeurs subjugués par ses interprétations inspirées et inspirantes. Plusieurs concerts et enregistrements discographiques, notamment des symphonies, de Finlandia, de Tapiola de Jean Sibelius en témoignent sans conteste. Moins fréquemment Karajan rend justice à Grieg, soit au concert, soit sur disque, en dirigeant essentiellement le Concerto pour piano en la mineur.

Le traitement réservé à la musique de Carl Nielsen ne bénéficie aucunement des mêmes égards. Il semble en effet, d’après nos recherches à confirmer cependant, qu’il ne l’a jamais dirigé en concert. Il en néglige toute programmation en dépit de ses passages à Copenhague (1943, 1962, 1965), Göteborg (1937), Stockholm (1938, 1939), Helsinki (1963), Bergen (1965) ou Oslo (1962).

Et, très tard dans sa carrière il ne dirige l’enregistrement  que d’une seule symphonie, la Symphonie n° 4 « Inextinguible ». Nous sommes en 1982. Karajan est âgé de 74 ans. Pour quelle raison cette décision si retardée ?

La plus probable tient sans doute en la méconnaissance de l’œuvre orchestrale du compositeur danois mais sans doute plus encore en raison d’une absence d’affinité suffisamment forte pour l’inciter à s’investir dans l’une des principales symphonies de Carl Nielsen.

Pour quelle raison ce choix non guidé par l’intérêt purement artistique ?

Depuis 1965 principalement, la musique de Nielsen connaît un regain de succès grâce aux enregistrements programmés par d’excellents orchestres mondiaux guidés par de grands chefs d’orchestre très réputés dont l’influence  joue une part conséquente dans cette reconnaissance ébauchée  trente ans après la disparition du créateur danois survenue le 2 octobre 1931. Les comptes-rendus des concerts et des gravures ne pouvaient pas ne pas parvenir aux oreilles d’Herbert von Karajan et plus encore à celles des dirigeants de sa maison de disques Deutsche Gramophone. Confier une symphonie de Nielsen au plus célèbre des chefs d’orchestre du moment ne pouvait qu’ouvrir un marché trop peu exploité par le label jaune allemand.

Les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Berlin et leur chef à vie se sont donc lancés dans l’aventure avec semble-t-il un enthousiasme nouveau et stimulant. Coup de fraîcheur bienvenu dans un climat d’œuvres rabâchées sans cesse. Dans ces années le Berliner Philharmoniker était assez unanimement considéré comme la meilleure phalange de la planète.

La vedette incontestée de la musique classique, celle qui a réalisé environ 900 disques et en a vendu autour de 120 millions pouvait-elle raisonnablement oublier d’inclure à ses réalisations un témoignage aussi essentiel concernant l’un des plus grands symphonistes du 20e siècle ? Le chef d’orchestre Georg Solti avait dit de Nielsen qu’il représentait « l’autorité musicale la plus puissante depuis Wagner ». A ce titre, et à d’autres, il fallait l’inciter à occuper ce créneau et du mieux possible. « Der Chef », comme il aimait se faire appeler allait-il donner le meilleur de lui-même dans la réalisation de ce nouveau projet. Allait-il mener son orchestre vers les sommets avec sa sonorité et ses timbres merveilleux, ses intonations irréprochables, ses dosages dynamiques fascinants. Le « son Karajan » serait-il une nouvelle fois au rendez-vous ?

Le Berliner Philharmoniker et Herbert von Karajan enregistrent la Symphonie n° 4 dite Inextinguible de Carl Nielsen à la Philharmonie de Berlin en février 1981. L’enregistrement est commercialisé par le label Deutsche Gramophone en 1982.

Sortie en LP sous la référence : 2532 029. Durée des 2 parties: 17’56 + 20’33 (=38’ 29).

Transfert sur CD n° 28944 55182  DDD. Durée des 4 sections : 13’ + 4’57 + 11’47 + 8’48.

On pourrait reprocher à la version Karajan de ne pas respecter suffisamment la singularité du discours nielsenien, d’être trop germanique, un peu à la manière de Gennady Rozhdestvensky (Chandos, 1992), considéré comme trop russe. L’un et l’autre demeurent à distance de l’idiome si particulier de la musique de Carl Nielsen. Et, pour poursuivre les comparaisons, on pourrait avancer la lecture trop prosaïque, trop américaine peut-être, de Leopold Stokowski, pourtant à la tête d’une formation connue pour sa défense et son illustration de haute qualité des symphonies de Nielsen, l’Orchestre symphonique national de la Radio danoise, lors d’un concert enregistré en 1967 (disponible aussi en DVD VAI 4437).

Dans le Bulletin n° 1 de l’Association Française Carl Nielsen (A.F.C.N.) nous écrivions début 1985 dans l’article «Discographie critique des symphonies de Carl Nielsen » (pages 14 à 21) : « Si l’Orchestre philharmonique de Berlin peut sembler irréprochable, son chef Karajan, ne lui insuffle pas l’esprit de Nielsen qui passe ainsi à côté de l’essence même de l’œuvre et l’on reste sur une grande déception. Dommage. L’ensemble sonne trop allemand ou pas assez danois… comme l’on voudra. Il s’agit d’une lecture neutre et on a du mal à y croire ».

En réécoutant pour le présent article cet enregistrement précis l’on peut se demander si la sévérité de notre compte-rendu est encore de mise. Manifestement les différents pupitres du Berliner Philharmoniker fournissent un son merveilleux, plein, dense et la lecture de la partition techniquement ne génère pas de reproche majeur. Ce qui demeure critiquable de la même manière, c’est l’absence du climat caractéristique de la symphonie danoise. Ses traits si typiques de Nielsen, Herbert von Karajan les avait pourtant trouvés de manière convaincante avec les symphonies de Sibelius. Avec Nielsen, il fournit un beau travail au niveau des timbres opulents, des dynamiques bien maîtrisées, des timbaliers percutants et efficaces sans pour autant parvenir aux niveaux des réalisations exceptionnelles de Thomas Jensen (Danacord, 1951), Ole Schmidt (Unicorn, 1973), Herbert Blomsted (EMI, 1975). Elle égale ou surpasse, selon les critères retenus, les lectures de  Léonard Bernstein (CBS), John Barbirolli (PTR), Jean Martinon (1976)… Bien sûr, nous n’aborderons pas les gravures ultérieures à l’enregistrement de Karajan.

Faut-il s’étonner du manque d’attention et de réalisation du chef autrichien envers Carl Nielsen ? Sans doute le hasard des rencontres, des intérêts musicaux et des concordances musicales l’ont-il tenu à distance trop respectable de l’essence même de l’orchestre de Nielsen. On peut avancer que l’esthétique de Carl Nielsen oscillant entre l’héritage du romantisme et le flirt discret avec la modernité des années 1920 n’est pas en soi la cause du désintérêt du chef qui sut à maintes occasions défendre avec le même talent la musique baroque, le romantisme, le post-romantisme et l’Ecole de Vienne.

Nous concluions en 1985 : « Quant à la version Karajan, elle aura l’avantage principal de faire découvrir le compositeur à ses nombreux inconditionnels ». Cela vaut encore aujourd’hui bien évidemment !

 

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.