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Hommage au chef d’orchestre Kurt Sanderling

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Il était certainement le doyen de la direction d’orchestre. Bien que retiré des podiums depuis 2002, le nonagénaire restait une légende de la direction d’orchestre, dernier témoin de la grande époque des sorciers des podiums. Un coffret de référence chez Berlin Classics en 16 CDs lui est consacré.

, c’est tout d’abord une vie hors du commun. Né en 1912 en Prusse orientale, il fait ses premiers pas dans la carrière de musicien comme répétiteur à l’opéra d’Etat de Berlin (désormais Deutsche Oper) de 1931 à 1933. Il apprend le métier de chef sur le tas en observant les grands musiciens : Erich Kleiber, Bruno Walter ou Otto Klemperer. Mais cette carrière prometteuse est arrêtée par la montée du nazisme et les lois hitlériennes. De confession juive, il est démis de ses fonctions. Il collabore alors avec la Fondation culturelle juive avant de s’exiler en 1936.

Il pose ses valises en URSS, pays où vit son oncle. N’ayant pas de famille en Europe de l’Ouest et aux USA, il opta pour ce choix alors plutôt incongru ! Sanderling témoignera sa gratitude envers l’URSS « « Elle m’a sauvé de l’Holocauste et, même si j’y ai vu des choses que j’aurais préféré ne pas voir, elle m’a personnellement permis une carrière extraordinaire »[i]

Il arrive en URSS en pleine période stalinienne et en plein cœur des procès de Moscou, qui expédient les prétendus suspects vers le Goulag. Sa carrière reprend rapidement : il collabore avec l’orchestre de la radio et il dirige, à l’opéra, un Enlèvement au Sérail de Mozart. Entre 1940 et 1942, il est à la tête de l’orchestre ukrainien de Kharkov. Suite à un concert avec la Philharmonie de Leningrad, il est désigné au poste de chef invité de l’orchestre. Aux côtés du redoutable Evgueni Mravinski, il occupe cette fonction jusqu’en 1960.

Il découvre la musique de Chostakovitch dès son arrivée : il joue avec un collègue chef d’orchestre des partitions pour piano à quatre mains dont une réduction de la Symphonie n°1. L’effet de séduction est immédiat ! En 1939, il donne avec son orchestre de Kharkov, la seconde exécution de la Symphonie n°6 que Mravinski avait créé à Leningrad. La passion du chef pour la musique du compositeur sera toujours très forte et il défend ces pièces lors de ses mandats de directeur musical mais aussi en tant que chef invité à travers le monde.

En 1960, la jeune RDA veut créer à Berlin un orchestre d’élite afin de faire de la concurrence à Herbert von Karajan et à son orchestre philharmonique.  Fondé en 1952, le Berliner Sinfonie-Orchester manquait de leadership. Dans ce contexte l’arrivée du musicien est une bouffée d’oxygène. Ce retour dans son Allemagne natale est marqué par l’émotion ; lors de la première répétition avec ses nouveaux musiciens, il leur déclare avant de commencer à travailler : « je suis juif ».  Sanderling assure la direction de cet ensemble jusqu’en 1977. Il grave une série de disques pour Eterna, le label officiel de la RDA, qui marquent leur époque : un cycle complet des Symphonies de Sibelius, les Symphonies n°9, n°10 et le Chant de Terre de Mahler ainsi qu’une sélection de Symphonies de Chostakovitch : n°1, n°5, n°6, n°8, n°10 et n°15. En RDA, il assure également la direction de la de 1964 à 1967. Le rideau de fer se desserrant un peu, il fut invité à Londres, en 1972, pour diriger le Philharmonia en remplacement d’Otto Klemperer.  EMI le remarque et lui confie, en 1981, une intégrale des symphonies de Beethoven. L’enregistrement de cette somme était alors financé par la marque de cigarettes canadiennes Du Maurier ! Ce cycle, solide et très traditionnel est tombé dans un oubli quasi total. L’Angleterre fut une sorte de seconde patrie pour ce chef qui fut alors un invité très régulier des orchestres de la BBC.

En tant  que chef invité, le musicien fut un invité régulier des phalanges françaises et, en particulier, celles de Radio France et de l’Orchestre de Paris. On lui doit des concerts mémorables dans des œuvres de Brahms, Chostakovitch, Bruckner et Sibelius. Aux USA, il fut à la tête des orchestres de Los Angeles et de Cleveland alors qu’aux Pays-Bas, il était très apprécié de l’orchestre philharmonique de Rotterdam. Dans les années 1990, il réduisit progressivement ses activités, renonçant à se déplacer aux USA et au Japon avant de renoncer définitivement à diriger en 2002. Kurt Sanderling est le père de Thomas, Stefan et Michael Sanderling, trois chefs d’orchestre de grand talent.

Sa discographie est quantitativement assez modeste par rapport à d’autres chefs de sa génération, mais elle ne connaît pas de points faibles. Sanderling est un chef aux options artistiques tranchées et certainement anti-spectaculaires. Que ceux qui cherchent un hédonisme sonore à la Karajan, ou une puissance et un impact orchestral à la Solti, passent leur chemin.

De la période soviétique du chef, il reste des témoignages édités chez DGG et Melodya. Pour la firme allemande, il grava une Symphonie n°2 de Rachmaninov et une Symphonie n°4 de Tchaïkovski d’anthologie. Pour Melodya, il fut un accompagnateur attentionné des pianistes soviétiques comme Maria Yudina ou Sviatoslav Richter.

C’est en RDA, qu’il grava l’essentiel de sa discographie. Au pupitre de son orchestre berlinois, on lui doit des références précédemment mentionnées. Les cycles Sibelius et Chostakovitch (même s’il ne s’agit pas d’une intégrale) sont des pierres angulaires de la discographie. Les Symphonies de Sibelius sont ainsi minérales et granitiques et font évoluer ces partitions dans une zone musicale non identifiée en quête d’une vérité presque abstraite.  Retrouvant la musique russe, il seconda le grand pianiste Peter Rösel dans une intégrale des Concertos de Rachmaninov. Evacuant toutes facilités et référence russe, les deux musiciens se concentrent sur la logique musicale de ces  partitions.

À la tête de la , le chef laisse une intégrale des Symphonies de Brahms, très germanique, dans une conception solidement charpentée mais décantée de ces œuvres où l’orchestre saxon brille de mille feux. Avec cet orchestre, il grava aussi d’inattendues symphonies de et d’Alexandre Borodine. La Symphonie n°2 de Borodine est grave, lourde dans son traitement de la matière instrumentale, mais sévèrement burinée et puissante dans ses effets interrogatifs. À la tête du Gewandhaus de Leipzig, on lui doit une Symphonie n°3 de Bruckner, des plus importantes.

En tant que chef invité, outre le cycle des Symphonies de Beethoven, Sanderling put enregistrer une Symphonie n°9 de Mahler et une nouvelle Symphonie n°2 de Rachmaninov (Warner). À Cleveland, il remit sur le métier sa Symphonie n°15 de Chostakovitch (Erato). Sous sa battue, cette œuvre interrogative atteint des sommets dramatiques.  À la fin de sa carrière, Sanderling fut un accompagnateur recherché et il enregistra le Concerto n°1 de Brahms avec (l’un de ses meilleurs disques pour Warner) et l’intégrale des Concertos de Beethoven avec Mitsuko Ushida (Philips).

La multiplication des disques tirés de bandes radios, permirent à certains labels de multiplier les parutions. Doublonnant souvent avec des lectures studios, techniquement plus au point, ces lectures peinent à s’imposer : on peut citer une Symphonie n°10 de Chostakovitch avec l’Orchestre National de France (Naïve) ou une Symphonie n°3 de Bruckner avec le BBC Northern Philharmonia (désormais BBC Philharmonic). Le plus intéressant nous vient des labels allemands et  Hänssler  et Profil qui documentent le chef dans des Symphonies n°4 (Profil) et n°7 de Bruckner, que le chef n’a pas enregistré en studio.

Kurt Sanderling, Legendary Recordings.  Le coffret quasi-intégral, de référence : Œuvres de Sibelius, Chostakovitch, Borodine, Tchaïkovski, Mahler. 1 coffret de 16 CD Berlin Classics. Référence : 0234CC

Crédit photographique : Philharmonia Orchestra/DR


[i] Source AFP, 18 septembre 2011

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