Banniere-ClefsResmu-ok

Les Capuçon fêtent Korngold et Schubert

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris, Salle Pleyel. 15-X-2011. Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) : Cinq Lieder op. 38 ; Suite pour deux violons, violoncelle et piano main gauche op. 23. Franz Schubert (1797-1828) : Ganymed ; Die Forelle ; Gretchen am Spinnrade ; An Silvia ; Erlkönig ; Quintette pour piano et cordes « La Truite » D 667. Renaud Capuçon, violon ; Alina Ibragimova, violon ; Gérard Caussé, alto ; Gautier Capuçon, violoncelle ; Frank Braley, piano ; Jérôme Ducros, piano ; Alois Posch, contrebasse ; Angelika Kirchschlager, mezzo-soprano
Paris, Salle Pleyel. 16-X-2011. Erich Korngold (1897-1957) : Quintette pour deux violons, alto, violoncelle et piano op. 15. Franz Schubert (1797-1828) : Quintette pour deux violons, alto et deux violoncelles D 956. Renaud Capuçon, violon ; Aki Saulière, violon ; Béatrice Muthelet, alto ; Gautier Capuçon, violoncelle ; Alina Ibragimova, violon ; Gérard Caussé, alto ; Yan Levionnois, violoncelle ; Frank Braley, piano

Pari réussi pour les frères Capuçon et leurs amis, qui mettait Schubert et Korngold à l’honneur dans le cadre d’une édition des « Grands Solistes », Salle Pleyel. Onze partenaires, six instruments et trois concerts pour une leçon de musique de chambre. Abordé sous l’angle d’un parallèle entre les deux compositeurs autrichiens, le genre chambriste sort rehaussé et enrichi de cette confrontation, qui fait dialoguer des œuvres composées à un siècle de distance. On apprécie également la grande complémentarité des interprètes et la justesse du « casting » pour chaque œuvre.

Des deux derniers concerts, on peut dire qu’ils auront mis en évidence les qualités collectives des divers effectifs qui se sont succédé sur scène, plus peut-être que le brio individuel des interprètes. Les frères Capuçon, pour ne citer qu’eux, loin de dominer leur monde, se situent en effet dans une moyenne honorable, n’échappant pas à certains tics de jeu. Les pizz de , notamment, résonnent avec trop ampleur, tandis que ceux de sont souvent bien faibles… Mais la présence à leurs côtés de ou de est un gage d’équilibre : leurs voix à tous vont merveilleusement se répondre.

En fait de voix, c’est d’abord celle d’Angelika Kirschlager qui nous séduit par sa texture si charnelle. La mezzo autrichienne s’engage dans les Cinq Lieder op. 38 de Korngold avec une délicatesse bouleversante, faisant vivre intensément les textes de Eichendorff ou de Shakespeare. Au piano, est irréprochable, introduisant d’emblée le ton juste et nous maintenant constamment dans l’atmosphère intime de ces courtes pièces.

La Suite pour deux violons, violoncelle et piano main gauche, composée par à la demande de Paul Wittgenstein (le commanditaire du célèbre concerto de Ravel), donne lieu à quarante minutes d’une exécution sans faille, où la main gauche de Braley impressionne par sa puissance. On est subjugué par la présence enveloppante du piano, qui n’apparaît jamais diminué. Côté cordes, la violoniste russe parvient à constituer avec un excellent duo, malgré la difficulté du pupitre de Violon II, alors que ne convainc pas tout à fait, notamment dans le Groteske central, son archet manquant alors du mordant, voire de la sauvagerie, qu’exigerait cette danse de village.

On retrouve avec plaisir Angelika Kirschlager dans cinq Lieder de Schubert, choisis parmi les plus célèbres. Elle s’y montre toutefois plus empruntée que dans ceux de Korngold. La fraîcheur de La Truite ou le tourment de Marguerite au rouet s’accommodent peu de la légère préciosité qu’elle laisse percer. Accompagnée néanmoins par un toujours sans défaut, elle parvient à un excellent À Sylvia, précédant un Roi des Aulnes malheureusement trop emphatique.

En conclusion de cette soirée, Franck Braley, , et les incontournables frères Capuçon donnent le Quintette « La Truite », dont l’air du quatrième mouvement est déjà dans toutes les têtes. L’ensemble tient ses promesses, grâce en particulier à une excellente entrée en matière de Braley et une partie contrebasse de très bonne tenue, indispensable pour cadrer la débauche de thèmes qui se succèdent. Gautier Capuçon peut ainsi donner libre cours au lyrisme qu’on lui connaît, très bien secondé par Caussé à l’alto. En revanche, Renaud Capuçon passe un peu à côté de son sujet, inaudible dans les deux magnifiques modulations en mineur du deuxième mouvement, alors qu’il doit ponctuer par des croches aigues le thème grave et lent du violoncelle et de l’alto. On regrette beaucoup l’absence de ce petit motif, qui annonce déjà les frétillements du poisson. Après un Scherzo sans histoire, le Thème et variations et le Finale qui suivent sont une pure réussite. La magie de Schubert opère, encore et toujours, servie ici par des amoureux enthousiastes.

Le concert de clôture de ce cycle Schubert/Korngold était une défense et illustration du quintette. Celui de Korngold, pour deux violons, alto, violoncelle et piano, est fort bien traité par les frères Capuçon, rejoints ici par , Aki Saulière au violon et Béatrice Muthelet à l’alto. Les cinq interprètes parviennent à s’entendre sur le ton convenant à l’œuvre : encore très « fin de siècle » dans le premier mouvement, ils évoluent au cours de l’Adagio vers une forme d’expression moins lyrique, moins démonstrative et plus recherchée, suivant en cela la sobriété apparente de la partition. Le Finale prouve à l’inverse leur capacité d’extraversion : Renaud Capuçon est magistral dans les solos et développe de magnifiques accents tziganes. Les autres cordes font également preuve d’une belle virtuosité ; quant à Braley, la plénitude de son jeu et la rigueur de ses lignes font de lui la clé de voûte de la formation.

Dans le sublime Quintette pour deux violons, alto et deux violoncelles de Schubert, Gérard Caussé reprend le siège de l’altiste et celui de second violon, alors que le jeune Yoan Levionnois s’installe aux côtés de Gautier Capuçon. S’ensuit un moment d’une grâce inouïe. Dès le premier mouvement, les membres du quintette s’assemblent justement, naturellement, pour tisser une polyphonie très équilibrée. La reprise par les violons du thème des violoncelles est exécutée avec une évidence toute schubertienne. Mais c’est sans doute le deuxième mouvement, avant un Scherzo martial et un Allegretto triomphal, qui fait le plus justice à l’esprit du compositeur. En dépit des pizzicati un peu pesants du second violoncelle (Gautier Capuçon), on retrouve bien l’impression de légèreté voulue. Le tempo pris est idéal : toute la sérénité de Schubert, deux mois avant sa mort, s’y fait sentir. Les longs accords tenus en trio traduisent ainsi l’acceptation de cette fin précoce et l’entrée dans l’éternité. Dans cet Adagio, l’Ensemble Capuçon aura fait la preuve bouleversante que Schubert vit pour toujours.

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.