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Québec : Eugène Onéguine, une grande réussite

La Scène, Opéra, Opéras

Opéra de Québec. Salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre de Québec. 22-X-2011. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Eugène Onéguine, opéra en 3 actes et 7 tableaux. Livret du compositeur et Constantin Chilovski, d’après le poème d’Alexandre Pouchkine. Mise en scène : François Racine ; Décors : Peter Dean Beck ; Costumes : Malabar ; Éclairages : Serge Gingras ; Collaboration pour les danses : Nadia Raticz. Avec : Tatiana Larina, Tatiana ; Margarita Gritskova, Olga ; Sonia Racine, Madame Larina ; Emilia Boteva, Filipievna ; Dmitry Trunov, Lenski ; Jean-François Lapointe, Eugène Onéguine ; Hugues Saint-Gelais, Monsieur Triquet ; Michel Cervant, Un Capitaine ; Alexander Savtchenko, Le Prince Grémine ; Pierre-Étienne Bergeron, Zaretski. Choeur de l’Opéra de Québec (chef de chœur : Réal Toupin). Orchestre symphonique de Québec. Direction : Daniel Lipton

Eugène Onéguine est assurément l’une des œuvres phares parmi les opéras de Tchaïkovski. Les passions qui traversent et transpercent les personnages sont pareils aux grands vents froids qui balaient la steppe sibérienne en rendant les cœurs glacials. Il y a, certes, des affinités à établir d’une part, entre le « climatique » et le psychologique et d’autre part, les paysages et les âmes tourmentés. En d’autres termes, l’œuvre n’aurait pu naître sur un autre sol et pourtant sa portée est universelle. Opéra intimiste par son caractère nettement introspectif, les personnages principaux sont en quête d’absolu et sans doute de reconnaissance. La vie se chargera d’éventer les secrets, d’anéantir les illusions de jeunesse, d’interdire toute fusion amoureuse.

La mise en scène de François Racine, d’une grande clarté de lecture, apparaît d’emblée très émouvante par une direction d’acteurs toujours efficace. Des protagonistes aux plus petits rôles, tous sont impliqués jusqu’à la moelle et tiennent admirablement leur rôle. Les décors de sont de véritables fresques – forêt sombre, grands espaces, chambre de Tatiana mais aussi salle de bal, – tous ces tableaux prennent vie sous les éclairages toujours judicieux de . Rien à dire côté costumes signés Malabar, surtout pour les femmes Tatiana et Olga, sinon qu’ils sont seyants. Les changements de décors sont toujours bien faits et dans les temps. Au tableau du Palais du Prince Grémine, on ne participe pas directement au bal. Une gaze enveloppe et voile la scène pendant tout l’entracte musical. Onéguine, subrepticement, reste au dehors de la pièce, comme étranger à ce qui l’entoure. Économie de moyens pourrait-on dire, de nous priver ainsi de la danse mais idée lumineuse de nous faire passer du côté d’Onéguine. Cela est d’une grande efficacité dramatique.

D’entrée de jeu, Olga est une sémillante jeune fille, incarnée par la mezzo-soprano russe . Belle présence sur scène, enjouée comme il se doit, la voix est chatoyante. Elle use de ses charmes et cela lui réussit. Toute l’attention est d’abord tournée vers elle, au point d’éclipser sa sœur Tatiana. Son fiancé, le ténor Dmitry Trunov, a malheureusement un timbre peu séduisant et nasillard. Il donne tout de même la mesure de son talent dans son grand air précédant le duel. C’est un Lenski crédible, un poète ivre d’idéal, sans compromis, mais qui manque un peu de panache.

La soprano Tatiana Larine joue le rôle de…Tatiana Larine ! Est-ce le destin qui en a voulu ainsi ? On aurait aimé bien y croire. Force est de constater qu’elle manque de magnétisme. Pourtant, sur elle repose le pivot du drame. Fade au premier tableau, elle ne parvient que par moments, à nous toucher dans sa détresse. Nous sommes loin de ressentir les affres d’une femme coulée dans de la porcelaine fragile, prête à se briser. La voix est exsangue et manque cruellement de puissance, souvent couverte par l’orchestre. De la scène de la lettre à la rencontre avec Onéguine jusqu’au duo final, le carburant lui manque pour alimenter la passion, le tourment amoureux, le conflit intérieur, la honte.

Nous avons eu droit à un Onéguine de luxe avec le baryton , un rôle extrêmement exigeant, décidément fait à sa mesure. Il sait équilibrer les zones d’ombres du personnage qu’on ne peut résumer à un simple désœuvré, vide d’émotions, en mal de vivre. Le baryton québécois réussit à s’infiltrer dans les veines du héros pouchkinien, dans un savant mélange de violence contenu et de rage au cœur. Il réussit à nous convaincre de toute la complexité du personnage, jusqu’à la victimisation du héros et le prix à payer au nom de la liberté. Une performance extraordinaire qui en fait un des meilleurs Onéguine du moment.

Le reste de la distribution se situe à un très haut niveau. Les chœurs sous la direction de Réal Toupin sont soignés, bien en situation et toujours excellents. Le maestro , un habitué de l’Opéra de Québec, éminemment envoûté par la partition, ne peut contenir son exubérance face au chef-d’œuvre lyrique de Tchaïkovski. On le comprend.

C’est assurément l’une des meilleures productions de l’Opéra de Québec. Une grande réussite. Courez-y.

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