Carl Nielsen et la tragédie du Titanic

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« Une affiche de concert jaunie par le temps et abandonnée à sa solitude dans un dossier oublié est-elle à jamais condamnée au silence ? Nous voulons croire que ce triste destin apparemment inexorable mérite de recevoir un démenti cinglant, ne serait-ce que le temps d’une lecture. » Voilà comment débute ce dossier élaboré par le président fondateur de l’Association française Carl Nielsen. Pour accéder au dossier complet : Sur les traces de Carl Nielsen

 

Paraphrase de sur « Plus près de Toi, mon Dieu » pour la commémoration de la tragédie du Titanic.

L’année 2012 verra la commémoration du centenaire d’un drame qui bouleversa le monde entier : le fameux et invincible paquebot de ligne britannique ultra-moderne, le Titanic, après avoir heurté violemment un iceberg au sud-est de Terre-Neuve, sombrait dans l’Atlantique Nord le 15 avril 1912. Il effectuait en grande pompe et avec force publicité son voyage inaugural à partir de Cherbourg et Southampton.

Le retentissement émotionnel fut immédiat, immense et international. Les journaux du monde entier en firent part à leurs lecteurs par le biais de gros titres en première page.

L’accident provoqua la mort d’environ 1500 voyageurs et personnels de bord. Le bateau transportait au total 2206 personnes.

La légende, mais est-ce vraiment une légende, dit que les ou des membres de l’orchestre de salon du Titanic jouèrent alors l’air bien connu intitulé : « Plus près de Toi, mon Dieu ». D’autres avancent que le dernier air joué fut Songe d’automne. D’autres encore pensent que l’on ne joua aucune musique à ce moment-là et dans ces circonstances terribles. En tout cas l’on sait que ces instrumentistes aimaient jouer cet air. En particulier leur leader, le britannique Wallace Hartley, familier de deux des versions (Horburyet Proprior Deo), qui périt aussi cette nuit-là. N’avait-il pas antérieurement souhaité que l’on joue cet air pour ses funérailles ! La petite formation comportait huit membres.

appelé en aide aux familles victimes

Parmi les nombreuses nations touchées par ce drame le Danemark eut à déplorer la disparition de nombreux ressortissants nationaux. Dans l’optique de lever des fonds et venir en aide aux familles des disparus, les autorités danoises décidèrent de faire appel à l’un des musiciens et compositeurs les plus populaires du pays en la personne de Carl Nielsen (47 ans).

Ce dernier jouissait alors d’une immense réputation, en Scandinavie surtout. Il venait de connaître en très peu de temps la création de sa Symphonie n°3 sous-titrée Sinfonia Espansiva et de son Concerto pour violon et orchestre. Il travaillait à l’élaboration d’une série de chansons pour voix et piano destinées à rencontrer également le succès. Notamment, entre 1912 et 1915, il écrivit ses« Hymnes et chants sacrés » pour le nouveau recueil d’hymnes de l’église danoise. Avec ce travail il prouvait combien il était capable d’écrire des chants efficaces avec des harmonies simples et des lignes chantantes adéquates.

C’est la Société orchestrale de Copenhague qui organisa un concert au bénéfice des familles des musiciens employés à bord du paquebot de luxe. Elle en fit part au public dans un texte publié dans le plus grand journal de Copenhague Politiken, dans sa livraison du 8 mai 1912. C’est également elle qui sollicita la participation du compositeur le plus en vue du Danemark. On lui demandait de diriger ce concert devant se tenir dans le hall aménagé de l’ancienne station ferroviaire de la capitale danoise. En dépit de sa surcharge de travail ce dernier accepta la proposition.

Carl Nielsen ne franchira jamais les océans contrairement à son homologue finlandais Jean Sibelius qui traversera l’Atlantique pour se rendre à New York à bord du cargo allemand Kaiser Wilhelm II en mai 1914. Il bénéficiait d’une grande réputation en Amérique sans comparaison avec celle, bien modeste, du Danois.

L’empathie sincère de Nielsen pour la misère humaine et la douleur qu’inflige la destinée de chacun explique sans doute en grande partie qu’on lui ait proposé de venir en aide à sa manière à ceux qui furent touchés par cette tragédie épouvantable. Peu après la catastrophe lui vint la proposition suivante. Pouvait-il réaliser une adaptation de cet hymne qui aurait été entendu par les naufragés avant ou pendant l’évacuation et leur installation à bord des chaloupes de survie dont on sait à présent que le nombre disponible était étrangement et ridiculement faible. Certains durent s’élancer dans l’eau glaciale de l’Atlantique Nord, d’autres n’osèrent pas ou furent retenus prisonniers ou piégés par les désordres survenus sur le paquebot réputé insubmersible.

Plus près de Toi, mon Dieu. De quoi s’agit-il ?

Cet hymne religieux, un choral chrétien du 19e siècle, que tout un chacun connaissait ou avait déjà entendu fut composé par l’Américain Lowell Mason (1792-1872) sous le titre de Bethany en 1856. Le texte, inspiré de la Genèse, était de la poétesse anglaise unitariste Sarah Flower Adams (1805-1848). Elle l’écrivit dans sa maison de la ville de Loughton (Essex) en 1841. Signalons que la toute première mise en musique revenait à la sœur de Adams, la compositrice Eliza Flower pour le recueil de William Johnson Fox : Hymnes and Anthems.

Cet hymne avait été imprimé dans plusieurs journaux scandinaves de l’époque et il figurait aussi sur des cartes postales commémoratives vendues au bénéfice des endeuillés. On imagine que si cet hymne a été joué c’est sans doute avec la mélodie connue (« Horbury ») de John Bacchus Dykes (1823-1876) composée en 1861 et imprimée sur les cartes postales anglaises de l’époque à l’instant évoquées.

Sous quelle forme devait se manifester la participation du compositeur ? C’est dans la hâte qu’il écrivit une Paraphrase pour orchestre de vents sur cet hymne. Il coucha un certain nombre d’indications sur une petite partition au crayon avec relativement peu de précisions quant à l’instrumentation. Il semble qu’il en confia l’avancement à un compositeur et corniste de ses relations, appelé Julius Reesen (1854-1932). Le travail sur la Paraphrase fut achevé le 18 mai 1912.

Le concert devait se tenir le 21 mai courant. On avait prévu qu’il se déroulerait dans le hall de l’ancienne station ferroviaire de Copenhague réorganisé pour l’occasion. Un événement inattendu conduisit à l’annulation de l’exécution de cette Paraphrase et du reste du concert, à savoir la mort soudaine du roi du Danemark Frederik VIII survenue le 14 mai. Né en 1843 il avait 69 ans. Il fut alors décidé de repousser simplement le concert d’une dizaine de jours. Mais divers évènements conduisirent en définitive à le reporter à une date ultérieure sans autre précision.

Il faudra attendre trois années, précisément le 22 août 1915, pour que la pièce soit exécutée lors d’un grand concert (« concert monstre ») en plein air tenu dans les jardins du Palais Rosenborg (Park Kongen Have) de Copenhague. Les bénéfices devaient revenir au fond de pension de la société organisatrice, la Société orchestrale de Copenhague. Un immense orchestre à vent de 200 musiciens avait été réuni pour l’occasion. L’éminent chef, ami et défenseur de Carl Nielsen, Frederick Schnedler-Petersen (1867-1938) devait en assurer la direction aux côtés de Nielsen lui-même, invité à diriger seulement sa Paraphrase. Cette Paraphrase, présentée semble-t-il comme spécialement écrite pour ce concert, fut ovationnée par les quelques 30 000 spectateurs présents ainsi que le rapportèrent plusieurs journaux contemporains.

Cette époque était troublée pour Nielsen qui vivait séparé de sa femme le sculpteur Anne-Marie Carl-Nielsen et séjournait fréquemment chez ses amis intimes à Fuglsang (Lolland). Il se rendit à Copenhague pour diriger cette partie du concert et repartit sans tarder pour l’île de Lolland.

Dans un courrier du 28 août adressé à son ami intime Bodil Neergaard, Carl Nielsen indiqua que le concert s’était très bien passé et que les auditeurs avaient beaucoup apprécié sa modeste contribution. On pense qu’il n’y a pas eu d’autre exécution de la Paraphrase du vivant du compositeur.

La partition et ses différentes parties ont été perdues. Il ne reste plus que la modeste partition du compositeur contenant en fait assez peu d’indications relatives à l’instrumentation. De plus, il n’est pas absolument prouvé et certain qu’il était l’auteur de cette instrumentation. L’avait-il confiée à une autre personne ? Probablement, on l’a vu. A cette époque il était extrêmement occupé, notamment par la défense de sa Symphonie n° 3, qu’il devait présenter lui-même aux Pays-Bas.

Nielsen a probablement utilisé comme base de son apport la mélodie de Lowell Mason de 1852. Il existait aussi en 1912 deux autres airs sur ce texte : celui élaboré par Sir John B. Dykes déjà évoqué et celui de sir Arthur Sullivan (1842-1900) intitulé « Proprior Deo » (Nearer to God) de 1872. Ce même Sullivan composa une seconde version de l’hymne sur un air nommé « St Edmund ». Parmi les autre versions citons« Liverpool » de John Roberts.

Lequel d’entre eux a été joué sur la bateau ? La question fit couler beaucoup d’encre et après diverses analyses on admit que l’air choisi par Nielsen était le bon comme le conclut le journal danois Nationaltidendedu 18 mai 1912. Ce dernier assurait que l’air en question était en définitive celui de Dykes.

Cette courte Paraphrase de trois à quatre minutes environ, notée Andante, devait servir d’introduction au chant de l’hymne lui-même. Le compositeur ne l’utilise pas mais indique à quel endroit il doit être commencé.

Elle débute par un tempo lent et recueilli rappelant le mouvement lent de la Symphonie n° 2 « Les Quatre tempérament » ; suit un puissant fortissimo fff, tous cuivres dehors, signant la collision ; une section sinistre aux timbales figure la terrible plongée du navire vers les profondeurs.

Œuvre de circonstance, elle a probablement stimulé l’imagination et la sensibilité du public de la création sans appartenir au meilleur de l’inspiration et du génie de Carl Nielsen.

On a rapporté que Nielsen n’était vraiment satisfait de l’aspect programmatique de la partition. Choix par trop manifeste en effet lorsque est représenté le moment de la collision entre le navire et l’iceberg. Les choix musicaux pour figurer l’impact ne lui plaisaient point vraiment : court motif de type choral, chromatisme progressif, long diminuendo, choc entre les tonalités de mi et fa dièses… Ainsi que d’autres choix techniques figurant la fatale descente. Il semble même avoir éprouvé quelque difficulté à reconnaître la paternité de l’œuvre !

La Paraphrase existait jusqu’à il y a peu sous la forme de deux reconstructions au moins. Car il était admis que le matériau original avait été perdu. Les diverses reconstitutions se basaient, on l’a dit, sur la courte et incomplète partition au crayon de Nielsen.

Discographie

Trois versions ont été enregistrées.

L’une est due à Wayne D. Gordon dans un enregistrement du Royal Northern College of Music Wind Orchestra placé sous la direction de Clark Rundell. Elle figure sur un CD Chandos (CHAN 10038) enregistré en 2002 et intitulé « Nordic Wind Band Classics » avec desœuvres de Geirr Tveitt, Einojuhani Rautavaara, Aulis Sallinen, Hugo Alfvén et Ole Schmidt.

Une autre interprétation a été réalisée sous la direction de Douglas Bostock dans un CD assuré par le Royal Liverpool Philharmonic Orchestra chez Classico (CLASSCD 297) lors d’une gravure de janvier 2000 proposant aussi la Symphonie n° 3 (avec des versions alternatives), Hélios et des chansons pour voix et orchestre. Cette version contrairement à la précédente donne l’hymne lui-même et suit de plus près les indications disponibles de Nielsen en ce qui concerne l’instrumentation. Puisqu’il n’existe pas d’indication précise on s’est appuyé sur une pièce hymnique de Weyse, une pièce instrumentée par Nielsen pour Paaskeaften (Soir de Pâques, FS 156) dans les dernières semaines de sa vie. Cette musique de Nielsen fut créée en 1931 lors d’une soirée Grundtvig au Théâtre royal de Copenhague.

La présente reconstitution est de la main du musicologue danois Knut Ketting.

Signalons qu’il existe une autre version de la Paraphrasesans précision du nom du responsable musicologue grâce à un enregistrement de Gennady Rozhdestvensky pour Chandos (CHAN 9287) daté de novembre 1993. Il y dirige l’Orchestre symphonique de la Radio danoise avec d’autres œuvres orchestrales de Nielsen : Hélios, Rhapsodie symphonique, Saga-Drøm, Soirée à Giske, Air folklorique bohémien-danois, Ouverture rhapsodique : Un Voyage imaginaire aux îles Féroé et Pan et Syrinx.

Epilogue

La récente édition, complète et revisitée, du catalogue Nielsen – Carl Nielsen Udgaven – fait mention de la redécouverte de l’ensemble de la partition (et surtout des parties) originale de Nielsen, recopiée de la propre main de Julius Reesen. Ce document préservé est bien celui utilisé par le compositeur lorsqu’il dirigea la Paraphrase en 1915. Des ajouts et modifications provenant de Reesen ont pu être identifiés sur la partition (ils n’existent pas sur les diverses parties), ce qui a autorisé une publication définitive très fidèle aux souhaits de Carl Nielsen.

On en espère une prochaine gravure, authentique cette fois.

 

* Paraphrase sur « Naermere Gud til dig » (Narer my God to Thee/Plus près de Toi, mon Dieu), pour vents, FS 63, 1912

 

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