Création mondiale de O Mensch ! de Pascal Dusapin

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Théâtre des Bouffes du nord. 15-XI-2011. Pascal Dusapin (né en 1955): O Mensch !, sur des poèmes de Friedrich Nietzsche. Pascal Dusapin, conception et mise en scène ; Thierry Coduys, dispositif électroacoustique et vidéographique ; Olivier Bériot, costumes ; Sébastien Michaud, lumières. Avec Georg Nigl, baryton ; Vanessa Wagner, piano

Au départ, a demandé (hors de toute commande) à de lui écrire quelques lieder, à insérer dans un récital. En s’acquittant de cette tâche, le compositeur a senti le projet s’éloigner du territoire initial. In fine, la demande s’est élargie à quatre-vingt minutes pour voix seule et piano.
Vagabondant dans l’œuvre de , y a prélevé des fragments, auxquels il a donné une ligne dramaturgique non narrative. Dans cette libre déambulation parmi la poésie nietzschéenne, il conduit interprètes et spectateurs dans un chemin qui s’ouvre avec la matérialité de la vie et se referme avec une présence déréalisée, à la lisière de la déraison.

L’acteur représente, non pas Nietzsche mais un être humain, un arpenteur crépusculaire, tour-à-tour ironique, cinglant, attristé, cruel, endolori, violent et de mauvaise foi. Arpenteur traduit, imparfaitement, le Wanderer, plusieurs fois nommé dans le « livret ». Assurément, avec O Mensch !, Pascal Dusapin a composé son propre Winterreise.

En son genre, O Mensch ! se situe entre le cycle de lieder, un monodrame et un opéra de chambre. Un cycle de lieder : en vingt-sept chants, le vocaliste offre autant d’affects et de climats, dont chacun serait un feuillet détachable. Un monodrame car O Mensch ! porte une substantielle part expressionniste et fait remonter des effluves d’Erwartung (pour la relation avec la Nature) et de Pierrot Lunaire (pour sa crépusculaire ironie). Enfin, un opéra de chambre tant l’œuvre projette sa force de représentation, comme dans Le carnet d’un disparu de Leoš Janáček.

Avec O Mensch !, Pascal Dusapin accentue une tendance perceptible dans ses œuvres récentes (notamment Passion [deux personnages et un univers montéverdien s’y concentrent dans le seul théâtre des affects] ou Quatuor à cordes n°7) : un désir d’ascèse, une urgence à ne retenir que le strict nécessaire de l’expression artistique. Cette ascèse ne concerne pas seulement le nombre des interprètes (un plateau vocal ramassé à un seul chanteur ; et un groupe instrumental concentré à un unique piano) mais l’écriture elle-même. Abandonnant certains traits, tels les tremolos, qui identifiaient sa musique, Pascal Dusapin offre, à l’auditeur, un langage modal nu de tout artifice et un matériau harmonique moins polyphonique que hétérophonique, à la lisière de la monodie. Ce pari audacieux est gagné : un suspense s’établit et ces quatre-vingt minutes de musique passent en un souffle. Et encore, cette première mondiale n’a-t-elle pas révélé sa part visuelle, si consubstantielle : dès les premières secondes de la représentation, le projecteur d’images a refusé de fonctionner. Malgré un subtil travail lumineux et une statue indonésienne qui, sorte de vigie posée à cour, en retrait, garde la conscience, la vigilance, la mémoire et les savoirs, l’écriture scénographique tient trop au travail d’images, pour que le rédacteur de cette chronique ait assisté à autre chose qu’à une version de concert. Affirme mais ne regrette pas : la fermeté de l’écriture n’en a été que plus saillante.

s’est lové, avec une grâce infinie, dans ce matériau que Pascal Dusapin lui a offert. Baryton et ténor, chanteur et comédien, il est de ces rares interprètes dont la rayonnante disponibilité à l’inouï se transmet immédiatement au spectateur. Autrement dit un chanteur impeccable, certes déjà familier de l’univers d’un compositeur dont il a déjà créé deux opéras (Faustus, The Last Night et Passion). D’identiques éloges s’adressent à , également familière de l’univers de Pascal Dusapin : quoique n’ayant aucun trait véloce à jouer, elle donne, aux successions d’accords et de matériaux résonnants, une virtuosité de couleurs, d’articulations et de dynamiques qui érigent la partie pianistique en un langage à lui-seul.

Après quatre soirées au Théâtre des bouffes-du-nord (le projecteur aura sûrement recouvré la santé), O Mensch ! sera également donné à La Comédie de Reims (dans le cadre du festival Reims scènes d’Europe), à l’Opéra de Rouen et à la Scène nationale d’Orléans. À ne pas manquer.

Georg Nigl © Marthe Lemelle

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