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Deuxième festival de piano de Vilnius

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Vilnius. Deuxième festival de piano. 25 et 26 XI 2011. Salle de la Philharmonie lituanienne. Frédéric Chopin (1810-1849) : sonates n°1 en do mineur op.4, n° 2 en si bémol mineur op. 35 « Funèbre », n° 3 en si mineur op. 58. Sigismond Thalberg (1812-1871.) : transcriptions d’après Norma et La Somnambule de Vincenzo Bellini. Franz Liszt (1811-1686) : Malédiction ; Prométhée ; transcription de la marche des Ruines d’Athènes de Beethoven ; Rhapsodie hongroise n°2 ; Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Ouverture Le Roi Étienne ; marche des Ruines d’Athènes ; Mikalojus Konstantinas Čiurlionis (1875-1911) : Nocturne. Lukas Geniušas, Francesco Nicolosi, Mūza Rubackyté, piano ; Orchestre symphonique national de Lituanie. Direction : Robertas Šervenikas

Depuis l’indépendance chèrement gagnée de la Lituanie en 1990, Vilnius renaît, restaure les beaux bâtiments, les magnifiques églises baroques et offre une riche vie culturelle. Creuset intellectuel et artistique, la Lituanie est un des rares pays au monde ayant élu un chef d’état pianiste et musicologue : Vytautas Landsbergis, membre du très avant-gardiste mouvement Fluxus. Elle est la patrie, entre autres, du philosophe Emmanuel Levinas, de l’écrivain Romain Gary, du compositeur et peintre et de la pianiste Mūza Rubackyté. À l’occasion de «2009, Vilnius capitale européenne de la culture», cette dernière a fondé le Festival de Piano accompagné de master-classes soutenues par la prestigieuse fondation Rostropovitch.

En 2011, les neuf soirées, du 9 au 26 novembre, se déroulaient dans la précieuse salle blanche aux moulures dorées à l’or fin de la Philharmonie. Le hall de marbre accueillait une intéressante exposition sur Liszt offerte par la Hongrie. Cette deuxième édition recevait de grands pianistes internationaux tel l’argentin Nelson Goerner. Anniversaire oblige, ce festival était dédié à et à Čiurlionis, deux compositeurs chers au cœur de la directrice artistique .

Samedi 25 novembre, , pianiste russo-lituanien donnait en récital l’intégrale des trois seules sonates pour piano que eut le temps de composer en sa trop courte vie. La Sonate n°1 en do mineur est une œuvre de facture encore classique, composée par Chopin à l’âge de dix-huit ans. livre un délicieux et dansant menuetto, ses doigts glissant sur le clavier en une claire cascade. Dans les autres mouvements le piano, d’une intime fluidité, se fait confident des émois de ces jeunes gens, compositeur et interprète liés. La jeunesse au service de l’enchantement !

La Sonate n°2 en si bémol mineur écrite en 1839 comprend des pages parmi les plus connues du répertoire : la Marche funèbre. Lukas Geniušas se l’approprie avec une gravité naturelle et sans pathos exagéré, suscitant un sentiment énigmatique du début à la fin. À chaque moment sombre succède un lumineux, comme si après la mort, le ciel se déchirait pour laisser apparaître le paradis. Pour qui sonne le glas de cette inéluctable marche ? Hélas pour Chopin qui mourra dix ans plus tard. Sa Marche funèbre  sera transcrite et interprétée pour ses funérailles à Paris. Le finale étourdissant et tourbillonnant est offert avec une incroyable modernité presque jazzistique, avec efficacité mais sans démonstration inutile. Sobriété et noblesse au service de la musique ! La Sonate n° 3 en si mineur composée durant l’été 1844 à Nohant chez George Sand, est également un des thèmes le plus connus de Chopin. D’un grand lyrisme elle permet au pianiste d’élever le public dans les plus hautes sphères du romantisme sans emphase superflue. On y devine en filigrane les affects de l’âme polonaise. Lukas Geniušas, au jeu profond, totalement maîtrisé et paradoxalement d’une grande fraîcheur, mérite la standing ovation du public averti. Gageons que nous le retrouverons bientôt sur les scènes du monde entier. La virtuosité au service de la poésie ! Si le fidèle compagnon de Chopin était un Pleyel, le piano Fazioli (créé près de Venise en 1981), s’impose en digne successeur sur la scène de la Philharmonie Lituanienne tout au long du festival de Vilnius.

, directrice de la manifestation, a choisi de nommer le concert de clôture du 26 novembre « Un duel de légende ». Le programme est élaboré comme un jeu de construction où chaque pièce s’emboîte dans la précédente et dans la suivante, donnant tout son sens à une succession d’œuvres dont on ne saisit pas spontanément le fil rouge. Et pourtant quelle subtile logique, quelle originalité, quel humour aussi ! Lors d’un fameux duel pianistique à Paris en 1837 une femme d’esprit (la princesse Belgiojoso ou Marie d’Agoult ?) déclara : « Thalberg est le premier pianiste du monde, Liszt est le seul ». , aujourd’hui oublié, fut un virtuose et compositeur autrichien qui fréquenta tous les Romantiques et connut la gloire dans l’Europe du XIXesiècle et aux Amériques. Grâce à , nous découvrons deux transcriptions pour piano que Thalberg écrivit d’après des opéras de Vincenzo Bellini. Casta Diva célèbre aria de Norma fait soudain planer l’ombre de Maria Callas dans la salle de la Philharmonie Lituanienne. Original ! Autre surprise : la fameuse valse de la fantaisie de La Somnambule. Changeant totalement de registre, nous serre le cœur avec l’intense Malédiction de Liszt, où l’on retrouve les accents très personnels du compositeur, de ceux qui émailleront les Années de Pèlerinage. Voici que l’ entre en scène pour jouer l’ample poème symphonique de Liszt : Prométhée. Ce Titan avait auparavant inspiré que nous retrouverons plus tard dans le concert pour une ouverture rarement entendue : celle du Roi Étienne (composée en 1811, lorsque Liszt venait au monde).

Dans la Marche de Rakoczy d’Hector Berlioz, sur un thème national hongrois, l’orchestre suit son chef avec confiance. Mais ce n’est point vers l’enfer que nous conduit : sa direction espiègle est plutôt réjouissante. L’, fondé dès 1940, compte des instrumentistes de grande valeur et possède une couleur n’ayant rien à envier aux meilleures phalanges européennes. Majestueuse, Mūza Rubackyté apparaît sur scène et attaque avec un zeste d’ironie une autre marche : les Ruines d’Athènes de Beethoven, dans l’exotique transcription pour piano et orchestre de Liszt. Pour cette dynamique interprétation de l’œuvre de deux grands génies réunis, la pianiste partage avec ses compatriotes musiciens tant de complicité, de bonheur de jouer ensemble que, dès les applaudissements, un monceau de fleurs surgit de la salle et des coulisses. Belle tradition !

Pour le rappel, Francesco Nicolosi rejoint Mūza Rubackyté au clavier. En un duo endiablé et spectaculaire les quatre mains se confondent avec joie et vivacité dans des montées chromatiques dignes des galops les plus fous. Cette interprétation de la Rhapsodie hongroise n°2 de Liszt est, sans nul doute, digne de sa propre virtuosité.

Pour conclure ce festival en cette mémorable soirée, la directrice artistique se devait d’honorer son compatriote Čiurlionis, chantre de l’identité nationale, en offrant pour le centenaire de sa disparition un de ses ravissants Nocturnes.

Rendez-vous pour le troisième Festival de Piano de Vilnius, en 2013.


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