Plus de détails

Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Alexandre Nevski, cantate op.78 ; Zdavitsa, cantate op.85. Larisa Andreyeva, mezzo-soprano. Chapelle chorale Académique d’Etat Yourlov de Russie (Chef de chœur : Alexandre Yourlov – Alexandre Nevski, Youri Ukhov – Zdavitsa). Orchestre symphonique d’Etat de l’URSS, direction : Evgeny Svetlanov. 1 CD Melodiya. Référence MEL CD 10 01831. Code barre : 4600317118311. Enregistré en 1966 et 1980. Durée : 52’50

 

Les Clefs ResMusica

Quand le bouillonnant enregistre à 38 ans la cantate Alexandre Nevski de à la tête de l’Orchestre symphonique d’Etat de l’URSS en 1966, la Grande Guerre patriotique s’est achevée seulement 20 ans auparavant. Pour interpréter cette cantate tirée du film de propagande commandé à Eisenstein,  qui chante la victoire de la Russie éternelle sur les chevaliers teutoniques, Svetlanov n’a pas besoin de répéter aux musiciens sa phrase coutumière : « Vous devez jouer comme si votre vie en dépendait ». Tous les musiciens ont vécu les événements tragiques de la guerre, et rares sont ceux qui n’ont pas perdu de proches parmi les 26 millions de morts côté soviétique.

Au moment de chanter la victoire d’Alexandre Nevski sur la glace du lac Peïpous le 5 avril 1242, lorsque le prince russe orthodoxe stoppa définitivement la croisade catholique menée par les chevaliers allemands, les interprètes ont en mémoire leurs propres sacrifices accomplis pour abattre l’hydre hitlérienne. Le film d’Eisenstein avait été réalisé fin 1937 en réponse à la montée de tension politique avec l’Allemagne nazie. La scène d’anthologie de la bataille du lac est non seulement magnifiée par une musique fabuleuse, elle est aussi une terrible anticipation des batailles hivernales qui allaient se jouer quelques années plus tard. Au premier rang de celles-ci, la bataille décisive de Stalingrad durant l’hiver 1942-1943, 700 ans après celle menée par Nevski. Avec un tel poids historique, comment l’Orchestre d’Etat d’URSS et la Chapelle chorale de Russie n’auraient pas joué comme si leur vie en dépendait ?

Près d’un demi-siècle s’est désormais écoulé depuis cet enregistrement, et la rudesse, l’intensité d’écorché vif, la fierté farouche de cette interprétation ne pourront jamais être égalées : les micros n’ont pas capté de la musique, ils ont capté l’Histoire vécue par ses témoins, et sublimée par l’art. Sublimée mais non pas sublime, car cette musique mobilise des forces profondes et inquiétantes, qui ne peuvent jaillir avec cette force que parce qu’elles ont été canalisées par la peur, la frustration, le joug, mais aussi… le sexe. Eisenstein a décrit comment la scène de la bataille du lac a été  « modelée sur le processus d’une expérience intime» « la palpitation ardente d’un cœur excité dicta le rythme des sabots bondissants » et la musique de Prokofiev, en connivence profonde avec les images, reproduit elle-même des figures érotiques, montée du désir, coït, orgasme : 12 minutes de déchaînement des pulsions vitales de l’être humain restituées sans filtre par Svetlanov.

L’intervention de la mezzo-soprano dans le sixième mouvement Le champ des morts est une autre grande réussite de cet enregistrement. Ce chant d’amour et de consolation, Larisa Andreyeva le vit et nous le rend avec une magnifique ambiguïté, à la fois mère qui pleure ses enfants, jeune fille qui cherche son bien-aimé (ce que suggèrent les vers), et deuil d’un peuple. On pense à Elisabeth Schwartzkopf en 1953 (avec Ackermann, EMI) chantant Im Abendrot (Soleil couchant) le dernier des Quatre derniers Lieder de Richard Strauss composé en 1948, et sa conclusion « Serait-ce déjà la mort ? ». Même musique infiniment triste et belle, même association de deuil et d’amour pour une tragédie commune, revécue versant russe et versant allemand.

Après un tel sommet, la cantate Zdavitsa composée en l’honneur de Staline est certes anecdotique mais pas inintéressante. L’introduction orchestrale et globalement la première moitié de l’œuvre ne manquent pas d’atmosphère, et permettent d’expliquer que Sviatoslav Richter ait pu affirmer qu’il s’agissait « d’un vrai monument, mais un monument à la propre gloire de Prokofiev ». Le dernier tiers et final sombre dans le néant, ce n’est même plus de la mauvaise musique, il n’y a plus que des formules musicales toutes faites, des jeux de combinaisons mécaniques et sans invention, propres à ravir les autorités et à montrer à qui veut l’entendre que Prokofiev, le grand compositeur, s’était pour sa part absenté.

La pochette cartonnée est plus soignée que la remastérisation qui offre un confort sonore précaire, qu’on pourra qualifier de… soviétique. Un enregistrement qui est une icône de l’Histoire du XXème siècle.

(Visited 716 times, 1 visits today)

Plus de détails

Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Alexandre Nevski, cantate op.78 ; Zdavitsa, cantate op.85. Larisa Andreyeva, mezzo-soprano. Chapelle chorale Académique d’Etat Yourlov de Russie (Chef de chœur : Alexandre Yourlov – Alexandre Nevski, Youri Ukhov – Zdavitsa). Orchestre symphonique d’Etat de l’URSS, direction : Evgeny Svetlanov. 1 CD Melodiya. Référence MEL CD 10 01831. Code barre : 4600317118311. Enregistré en 1966 et 1980. Durée : 52’50

 
Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.