Beethoven et Strauss par Khachatryan et Nelsons

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Salle Pleyel. 19-I-2012. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour violon et orchestre en ré majeur Op.61. Richard Strauss (1864-1949) : Eine Alpensinfonie (Une Symphonie alpestre), poème symphonique op.64. Sergey Khachatryan, violon. Orchestre de Paris, direction : Andris Nelsons

En choisissant le duo - pour un deuxième programme consécutif consacré à Beethoven et Strauss, l’ ne risquait pas le bis repetita tant le style plus osé, fougueux, animé parfois jusqu’au décousu, de nos deux jeunes artistes contrastait avec le magistral classicisme tout en sérénité qu’avaient imprimé le vétéran Herbert Blomstedt et son partenaire d’alors, le pianiste Till Fellner, à leur propre concert.

Autant le dire tout de suite, le concerto de Beethoven entendu ce soir était tout sauf « passe partout » tant il était marqué par la personnalité des deux artistes, ce qui peut être passionnant quand les deux sont sur la même longueur d’onde, mais plus perturbant quand ce n’est pas le cas. On eu la sensation ce soir que la deuxième option l’emportait avec un soliste qui joua tout en finesse et délicatesse, avec des pianissimo extraordinaires de pureté et de tenue, des aigus quasi magiques (il joue, non ! il maitrise admirablement son Guarneri « Ysaÿe » de 1704), sur un tempo relativement retenu, mais variable (de quoi rendre furieux les adeptes de la stabilité métronomique), usant (abusant ?) d’un rubato appuyé et de respirations marquées, dans une vision plus musique de chambre que majestueuse et glorieuse (ne dit-on pas que ce concerto est « l’Empereur » des concertos pour violon). Et justement, on eu l’impression que Nelsons aurait bien aimé faire « Empereur », car, s’il respecta le jeu de son soliste lorsqu’il devait l’accompagner, il se lâcha plus nettement dans les longs moments d’orchestre y mettant une force, une puissance, un poids non sans lourdeur, usant d’accents franchement appuyés, qui finalement rompaient la continuité du discours. Et, à notre sens, s’il est un point où l’interprétation de ce soir, dans son ensemble, a péché, c’est bien celui-là, car même le soliste, dans sa volonté de varier sans arrêt (avait-il peur d’ennuyer sinon ?) finit lui aussi par en faire trop. Le Larghetto, attaqué franchement largo, qui changea de tempo à l’entrée du soliste pour s’accélérer légèrement, fut pain bénit pour qui trouva là un terrain idéal pour exprimer toutes ses qualités musicales et violonistiques, avec un jeu d’une rare pureté sonore en même temps que d’une sophistication de phrasé un poil trop marquée par moment. Après ça le Rondo final fut plus banal, on y retrouva, peut-être à un degré moindre, le même hiatus entre soliste et orchestre qu’au premier mouvement, mais on n’y trouva à aucun moment l’esprit ludique et malicieux inhérent à ce mouvement. Il faut toutefois croire que nos réserves stylistiques et musicales ont pesé bien peu face à la performance violonistique, il est vrai brillantissime, de ce jeune homme d’à peine 27 ans, dans l’appréciation du public présent qui lui fit un triomphe appuyé, renouvelé après la Sarabande de la Partita n°2 de Bach littéralement en apesanteur offerte en bis.

Morceau de bravoure symphonique s’il en est, la Symphonie alpestre allait être l’occasion pour de montrer sa maitrise straussienne pour laquelle il jouit d’une belle réputation internationale. Et on ne dira pas qu’il déçut, du moins techniquement, car sa maitrise sur l’orchestre fut au niveau, mais, à l’image de la première partie de ce concert, la ligne directrice nous a paru moins nette, et finalement c’est l’esprit de cette œuvre qui nous a manqué, à aucun moment nous nous sommes cru in situ vivre les différentes péripéties contées par . Cette vision dénuée d’ambiance (Nuit du début plate, Lever du soleil expédié …), sans le moindre suspens (Calme avant la tempête), ne nous effraya pas (Orage et tempête), ni ne donna la chair de poule (Coucher de soleil). Elle avançait tout en force, un peu trop droit, un peu trop simple et un peu trop vite (ce n’est pas qu’une question de tempo) pour rendre toute la richesse jouissive que cette musique contient en elle. Et l’orchestre n’y a peut-être pas encore le naturel (avec la facilité apparente qui va avec) des formations qui ont cette musique dans leur gênes comme Berlin, Vienne ou Dresde, pour apporter ce petit plus qui aurait aidé ce soir.

Finalement ces deux soirées consécutives Beethoven-Strauss auront presque été le négatif l’une de l’autre, la première toute en maitrise et sérénité, où la parfaite cohérence et la continuité du discours régnaient en maître, peut-être au détriment de la tension dramatique, la seconde plus contrastée, avec sans doute plus d’intentions interprétatives, mais moins de cohérence et de continuité. Mais dans les deux cas, le triomphateur fut l’ qui s’est montré globalement excellent, avec des solistes remarquables, en particulier chez les bois, mais même les cuivres, mis à rude épreuve par , montrèrent un niveau qu’on ne leur a pas toujours connu. S’il continue sur cette voie il risque de devenir le plus intéressant des orchestres de la capitale et de réapparaitre sur la carte des grands orchestres européens.

Crédit photographique : Nelsons Andris © Marco Borggreve

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