chaux de fonds2018 728x90

Les arbres du canal de Riquet

À emporter

Seilh, Orangerie du château de Rochemontès. 29 I 2012. Une soirée chez Riquet. Marin Marais (1656-1728) : Suite à deux dessus et basse continue en mi mineur : prélude, rondeau, menuet, passacaille ; La Fête champêtre pour viole et théorbe ; François Couperin (1668-1733) : Extrait du troisième Concert Royal : Allemande, muzette ; Extrait du huitième Concert Royal : Air tendre, Sarabande, Air léger, Air de bacchantes ; Louis Couperin (v. 1626-1661) : Fantaisie ; Robert de Visée (v. 1650-1665 – après 1732) : Allemande « La Royale ». Texte et lecture de et par Maurice Petit.Les Passions Montauban : Jean-Marc Andrieu, flûte à bec ; Nirina Betoto, violon ; Marjolaine Cambon, viole de gambe ; Florent Marie, théorbe.

Ce concert lecture où le génial ingénieur Pierre-Paul Riquet, fatigué à la fin de sa vie, raconte à ses amis et compagnons de travaux la grande aventure que fut la construction du Canal du Midi, inaugurait une nouvelle saison musicale péri toulousaine, organisée par Catherine Kauffmann-Saint-Martin, qui troque là sa casquette d’attachée de presse musicale pour celle d’organisatrice de concert. Le lieu est superbe, une orangerie en chartreuse XVIIIe siècle dans un parc surplombant la Garonne, et l’idée de commencer par l’évocation du grand œuvre de Pierre-Paul Riquet s’avère judicieuse. On reste quelque part en famille puisque la petite fille de Riquet, Catherine Salvy de Lombrail, épousa Gabriel Amable du Bourg, propriétaire de Rochemontès, qui est à quelques foulées de son refuge de Bonrepos. Par ces concerts de l’après-midi, la pétulante « Folle de musique » entend offrir au public un climat différent des salles de concert habituelles, selon l’idée d’un dimanche à la campagne. Le pari était osé, mais le succès est au rendez-vous puisque, faute de place, il a fallu refuser du monde dans la pourtant vaste et belle salle de l’orangerie.

On parlera plus de scénographie que de mise en scène, le narrateur et les musiciens se présentant en costume grand siècle sous un portrait en médaillon de Riquet. L’ingénieur anobli reçoit un musicien de ses amis, lequel revient de Versailles avec des partitions que de « jeunes compositeurs prometteurs » du nom de , ou font entendre à la cour. Un dialogue socratique s’établit entre le vieil ingénieur et le musicien, qui ponctue le récit de pièces du temps. La fiction opère et les répliques empreintes d’humour se font plus naturelles que lors de la création en 2010.

Si l’on apprend que l’office de fermier général avait assuré une fortune confortable à Riquet, il l’engagea totalement pour financer lui-même la réalisation de son projet pharaonique, risquant la ruine à plusieurs reprises. Selon une belle constance historique, l’administration de M. Colbert, circonspecte sur le projet, n’a pas été avare de tracasseries en tout genre pour s’en attribuer les vertus par la suite… Les rires du public signifiaient que les époques et les mœurs se ressemblent.

Au-delà de la technique, on apprend le côté visionnaire de Riquet, en avance sur son temps au point de vue social, qui se souciait du bien être des ouvriers et rémunérait les journées perdues pour maladie ou intempéries… Ses dernières recommandations à son fils furent de « planter des arbres et surtout des fleurs  afin de consolider les berges » tout le long du parcours. Une pensée douloureuse à l’heure où ces arbres atteints des maladies provoquées par la civilisation contemporaine doivent être abattus pour la plupart. Gageons que l’État saura enfin honorer sa mémoire en préservant et replantant cette voie royale !

Parmi les nouveautés apportées par les musiciens, une suite à deux dessus (flûte à bec et violon) et basse continue en mi mineur de , le grand violiste du roi. La sécheresse de l’acoustique et la condensation du public posent quelques soucis de justesse aux dessus dans le prélude, mais la flûte de Jean-Marc Andrieu et le violon de Nirina Betoto établissent rapidement un dialogue d’une suave élégance. On goûte le babil concertant du quatuor dans des extraits du troisième et du huitième Concert royal de .

Favorisée par l’acoustique sèche, la subtile basse continue est à la fête. La viole de Marjolaine Cambon développe des trésors de délicatesse dans le précieux duo de La fête champêtre de Marais avec le théorbe de Florent Marie, qui révèle une belle sensibilité émotionnelle dans l’allemande La Royale de , saluant la disparition de l’ingénieur visionnaire avant même l’achèvement de son projet.

La réplique prêtée à Riquet : « Il n’est pas dans nos usages de faire salon » donne à rire devant un public choisi constitué de notabilités régionales, mais s’ils riaient de bon cœur aux lazzis contemporains, tous ont apprécié la formule et le répertoire comme une heureuse découverte. Ce programme intime sied au lieu dans l’esthétique comme dans l’esprit.

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.