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Le Poème Harmonique à l’espagnole

À emporter, CD, Musique d'ensemble

Luis de Briceño (dates de naissance et mort inconnues) : Villano: El cavallo del marqués – Al Villano se le dan, Pasacalle: Que tenga yo a mi mujer, Tono françes: Ay amor loco, Españoleta, Romance: Ay ay ay, todos se burlan de mi, Çaravanda: Andalo çaravanda, Pasacalle, Danza de la Hacha, Villancico: Venteçillo murmurador, Folia: Serrana si vuestros ojos et Seguidilla: Dime que te quexas. Francisco Berxes (dates de naissance et mort inconnues) : Tono Humano: Ay, qué mal. Anonymes : Jácara: Para tener Nochebuena, Tono Humano: Lloren mis ojos, Villancico: No soy yo, Gaitas, Canario et Air espagnol: El baxel esta en la playa. Le Poème Harmonique : Vincent Dumestre, guitare baroque et direction ; Claire Lefilliâtre, soprano ; Isabelle Druet, mezzo-soprano ; Mira Glodeanu, violon ; Lucas Peres, basse de viole ; Thomas de Pierrefeu, contrebasse ; Thor-Harald Johnsen et Massimo Moscardo, guitares baroques ; Marie Bournisien, harpe espagnole ; Joël Grare, percussions. 1 CD ALPHA 182. Code barre : 3 760014 191824. Enregistré à l’Église Évangélique Allemande à Paris du 21 au 25 mars 2011. Livret en français, espagnol, anglais et allemand. Durée totale : 71’08

 

Les Clefs Resmusica

Intitulé El Fenix de Paris, le nouvel album du Poème Harmonique contient, dans une large mesure, des compositions de , une pièce de Francisco Berxes (dont on ne connaît rien aujourd’hui) et quelques titres d’auteurs anonymes. Nous obtenons un programme intéressant, composé de chansons pour une et pour deux voix, ainsi que des danses pour instruments. Les œuvres de Briceño, très mélodiques, se caractérisent par un aspect ludique, paysan même alors que la composition de Berxes fait penser, à cause de son style et de ses fortes émotions, aux œuvres de madrigalistes italiens à commencer par Claudio Monteverdi.

La guitare, rivale du noble luth, fut un instrument encore peu connu et parfois même méprisé dans la France de la première moitié du XVIIème siècle. C’est qui fut la première personne à avoir essayé d’y promouvoir la guitare, la plus pratiquée alors en Italie et en Espagne. Quand est-il né et mort ? On n’en sait rien. Probablement d’origine galicienne, Briceño devait s’installer en France, un pays ayant subi les guerres de Religion, vers les années 1610. Il épousa une Française, Anne Gaultier, dont il avait deux fils. Une chose la plus importante et curieuse : Briceño fit publier à Paris en 1626, sans doute à ses frais, son Método mui facilissimo para aprender a tañer la guitara a lo Español (Méthode la plus facile pour apprendre à jouer de la guitare à l’espagnole). Il s’agit d’un petit recueil, commenté en espagnol, de pièces notées en tablature de guitare baroque à cinq cordes, ou plus précisément cinq « chœurs », d’où une seule corde simple et les quatres étant doublées à l’unisson, ce qui augmentait l’amplitude sonore de l’instrument.

Étant donné que le système de tablature de Briceño est très spécifique, il varie assez des notations habituelles et, sur certains points, reste encore indéchiffrable. Comme le relève Thomas Leconte de Centre de musique baroque de Versailles dans un commentaire inclus dans le livret de l’album, « la notation de Briceño s’apparente à la tablature française, par un système de lettres précisant la position de la main gauche sur le manche fretté (a = corde à vide ; b = 1re case ; c = 2e case, etc.). Selon ce système, Briceño fournit seize accords majeurs et mineurs, ou positions d’accord qui pour lui suffisent pour accompagner tout type de pièces à l’espagnole, selon le style rasgueado, c’est à dire par accords battus (par opposition au style punteado, plus mélodique et contrapuntique). Chacun des accords est identifié par un numéro (de 1 à 9) ou un signe distinctif (au-delà de 9), qui indiquent au guitariste, dans le cours des pièces, l’accord qu’il doit battre, le sens de la battue étant précisé par deux signes, la ronde et la blanche. La tablature est complétée par une petite méthode pour accorder correctement les cinq chœurs de la guitare (método para templar la guitarra). »

Luis de Briceño fut le troisième Espagnol à avoir proposé une tablature pour la guitare. Seuls Juan Carlos Amat (Guitarra española y vandola, 1596) et Juan Aranies (Libro segundo de tonos y villancicos… con la cifra de la guitarra española a la usanza romana, 1624) l’avaient précédé. Le fait d’avoir fait paraître un tel ouvrage en France à l’époque de la guerre de Trente Ans, où les relations franco-espagnoles devenaient de plus en plus tendues, était un acte de vaillance. D’autant plus que cette France a vu naître des détracteurs de la culture espagnole, pour ne mentionner que Pierre Trichet qui dédaignait l’enthousiasme de certains de ses compatriotes pour la guitare. Par contre, Luis de Briceño loua avec quelques excès les considérables qualités de sa guitare, instrument « souverain […], plaisant, apaisant, réconfortant, doté même de vertus curatives pour les âmes troublées… Moins capricieux que le luth, moins fragile, plus facile à réparer, à accorder, la guitare est idéale en toute occasion pour chanter, jouer, danser, sauter, courir et frapper des pieds », comme écrit Thomas Leconte. Le verbe « danser » avait, à l’avis de Briceño, une double signification puisqu’il s’agissait des termes « danzar » et « bailar » qui distinguaient la danse noble (danza) de la danse populaire (baile).

Il est à noter que ces simples mélodies, qui auparavant devaient être chantées par de gens ordinaires dans leur domicile, sont ici interprétées par des voix d’opéra, la soprano et la mezzo-soprano , qui chantent à la voix modulée et non pas à la voix naturelle. Il nous semble que cela n’était pas forcément le cas à l’époque. La voix de la soprano est à notre avis un peu étouffée dans les registres bas et la plus belle dans les registres aigus ; celle d’ est transparente, respirante et vivante.

Comme toujours chez l’Alpha, l’édition de l’album est très belle. Le livret contient deux essais érudits, les informations détaillées sur les pièces exécutées, les textes chantés avec leur traduction trilingue (en français, anglais et allemand) et un portfolio. Bref, une remarquable parution et un enregistrement à marquer d’une pierre blanche.

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