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Kirill Karabits, chef d’orchestre

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Avec Andris Nelsons et Vasily Petrenko, Kirill Karabits fait partie de la génération montante des chefs d’orchestre. Nommé comme ses confrères à la tête de formations britanniques, c’est à la France qu’il doit le lancement rapide de sa carrière, grâce à un concours de jeune chef associé de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France. A la veille de ses retrouvailles avec ces musiciens pour un concert Chostakovitch et Rachmaninov avec Alina Ibragimova, ResMusica a rencontré ce chef trentenaire, francophone et francophile, étonnamment naturel, décontracté et direct.

 

ResMusica : Paavo Berglund nous a quittés il y a quelques jours, le 25 janvier. Il avait été Directeur musical de l’Orchestre de Bournemouth de 1972 à 1979. L’avez-vous connu ?
KiKa : Le jour de sa disparition, nous ne savions pas alors qu’il était mort, je dirigeais à Bournemouth pour la première fois la Symphonie n°5 de Jean Sibelius, sur un matériel de partition annoté de sa main. Je l’ai connu quand j’étais l’assistant d’Ivan Fischer à Budapest, j’avais assuré la répétition avant qu’il arrive. On ne savait jamais ce qu’il pensait, Il pouvait vous dire des choses horribles dans les yeux, et ce n’était pas parce qu’il s’était mal levé le matin, il était très droit comme ça. Il a enregistré l’intégrale de Sibelius avec Bournemouth, il est une référence pour moi dans ce répertoire. Quand je dirige Sibelius, je pense toujours à lui.

RM : Andris Nelsons à Liverpool, Vasily Petrenko à Birmingham (lire notre entretien) sont comme vous à la tête d’orchestres au Royaume Uni. Ce pays a-t-il une recette pour attirer les jeunes chefs prometteurs ?
KiKa : Je ne sais pas… les jeunes chefs sont moins chers, c’est pour le côté pratique… Les orchestres anglais  sont rapides et efficaces. En Allemagne c’est difficile de travailler une œuvre avec un orchestre, de le faire sortir de ses règles, de ses traditions. Les orchestres anglais sont flexibles, ce sont des instruments parfaits. Ils n’aiment pas les dictateurs, mon titre n’est pas directeur mais Principal conductor, c’est-à-dire Chef principal. Je ne décide pas de la nomination d’un supersoliste, c’est une décision partagée. Ce qui compte, c’est le moment du concert. On a peu de temps pour répéter, les conditions ne sont pas parfaites, alors on fait la musique à l’instinct. En Allemagne, il faut tout décider et construire ensemble. En Angleterre, on n’a pas le temps de construire, ils sont tellement rapides…

RM : Comment situez-vous l’Orchestre de Bournemouth sur le plan musical ?
KiKa : Cet orchestre a fait plein de musique scandinave, il a un style dans ce répertoire, c’est sûr. Pendant la première répétition les musiciens font des propositions, et il faut les accepter, ne pas se battre. L’orchestre a toujours été précurseur : il a assuré les créations anglaises de la Symphonie n°3 de Sibelius, dirigée par Sibelius, et des Symphonies n°1, 2 et 3 de Tchaïkovski. Ils ont une sonorité pour Tchaïkovski. Avec les musiciens russes c’est trop lourd, il y manque de l’élégance, qui vient de l’influence française. Il faut alléger…

RM : Vous avez enregistré deux disques de musique russe chez Onyx, comment travaillez-vous avec l’orchestre pour obtenir ce son ?
KiKa : Le son est le mélange du chef et de l’orchestre. La collaboration dans l’instant, c’est ce que je recherche. Quand on sait ce qu’on veut, on va pousser dans un sens et ce qui vient à la fin est tout le contraire ! Mais c’est plus difficile de réagir à ce que disent les musiciens, de les écouter.

RM : Etre à l’écoute des musiciens est plus difficile ?
KiKa : La difficulté est de pouvoir être ouvert et échanger.

RM : C’est lié au fait d’être un jeune chef ?  
KiKa : Non, c’est toujours dur, à tout âge, car l’orchestre cherche tout de suite à voir ce que veut le chef. On peut savoir ce qu’on ne veut pas, pas ce qu’on veut. Un professeur me disait : je peux vous apprendre comment ne pas diriger, mais pas comment diriger.

RM : Votre contrat à Bournemouth était initialement prévu jusqu’en 2012, et il a été prolongé jusqu’à la saison 2015/2016. La relation a été bonne dès le premier contact?
KiKa : Quand vous êtes invités pour la première fois, vous n’avez pas de traitement particulier, on m’avait juste donné une liste d’hôtels et j’avais choisi le plus proche, un Holiday Inn, qui n’était vraiment pas terrible. Je me demandais ce que je faisais-là. Et puis la répétition de la Symphonie n°6 de Tchaïkovski s’est faite d’un coup, et j’ai passé une semaine magnifique.

RM : Des projets avec l’orchestre?  
KiKa : Oui, nous allons enregistrer l’intégrale des symphonies de Prokofiev, et avant les concertos avec Truls Mørk. C’est important de ne pas être coincé, on programme des œuvres de la période classique et même baroque, avec les cordes en boyau. Ce répertoire n’est pas nouveau pour Bournemouth, il y a eu le Bournemouth Sinfonietta qui était dirigé par Roger Norrington !

RM : Quel est le but d’enregistrer ces disques ?  
KiKa : Même si on dit que l’industrie du disque ne marche pas, c’est le seul moyen de présenter l’orchestre ailleurs. Ensuite on peut faire les choses bien pour Prokofiev, car sa musique est très spontanée, et ça va bien correspondre à l’esprit de l’orchestre. Troisième point, ça permet de faire quelque chose qui dure. Un jour je vais partir et je veux laisser quelque chose, comme Berglund a fait l’intégrale de Sibelius. Ce n’est pas facile, mais il faut laisser un peu de risque dedans. C’est comme de la publicité : sur Radio 3, à l’émission « CD Reviews », les critiques comparaient notre enregistrement avec celui d’Abbado, et nous étions très bien placés.

RM : Vous avez enregistré Rodion Chtchedrine, un compositeur encore mal aimé notamment en France…  
KiKa : C’était mon premier enregistrement à Bournemouth, mon père était lui-même compositeur et un ami de Rodion. Sa musique est très variée, et on a du mal à imaginer et à accepter que tout a été écrit par le même compositeur. Rodion était très surpris comme moi par son voyage anglais. On a fait une rencontre avec le public, ils ont amené des programmes de concert de tournées russes, dont certains dataient de 1961. Les Anglais prennent soin des choses matérielles.

RM : Et la France, que vous retrouvez à l’occasion d’un concert avec le Philharmonique de Radio-France ? Y avez-vous des projets ?  
KiKa : Tout ce que j’ai, c’est grâce au Philharmonique, l’Angleterre est venue après. Il y a eu ce concours pour devenir jeune chef associé, je ne parlais pas un mot de français, le seul sur 150 candidats. J’ai gagné le concours ce qui me permettait de faire un enregistrement pour le programme Alla breve, et j’avais un concert avec mon nom à l’affiche, mais qui a été annulé par une grève. Cette grève était annoncée, mais je ne pouvais pas imaginer qu’on pouvait annuler un concert. Et il été annulé après la générale ! On disait « pauvre Kirill », alors on m’a donné plein de choses à diriger, puis le contrat a été renouvelé pour un an, puis encore un an supplémentaire alors que normalement il ne pouvait être prolongé qu’une seule fois.

RM : Vous regrettez que ça ce soit arrêté ?
KiKa : Quand vous êtes jeune chef associé en France, toute votre vie vous restez jeune chef. Je n’ai pas dirigé le Philharmonique depuis, mais j’ai dirigé à Toulouse, Lille, à Strasbourg et Lyon. Je ne sais pas comment ça va se passer, les orchestres en France ne sont pas prévisibles. Mais ça va être sentimental pour moi, c’est sûr.

RM : Le courant passe bien avec les orchestres français ?
KiKa : J’adore Paris, j’y ai passé huit ans, et ce qui me plaît c’est le dialogue des cultures. Je ne suis pas français, et mes idées plaisent parce qu’elles sont différentes. Les musiciens français n’aiment pas être en groupe, les Anglais et les Allemands aiment être ensemble, dans le même car, jouer ensemble. Il y a en France un esprit individuel qui fait que les musiciens peuvent faire des solos d’une qualité qu’on ne trouvera pas en Angleterre, les bois, les harpistes, c’est fascinant.

RM : Vous allez accompagner Jean-François Zygel dans un concert familial, le rajeunissement du public de musique classique vous préoccupe ?
KiKa : On a fait avec Bournemouth une soirée dans une boite de nuit avec l’orchestre suivi d’une heure avec le petit-fils de Prokofiev, DJ Gabriel Prokofiev! Ils veulent continuer, mais ça coûte cher et les subventions sont difficiles. Il faut investir, mais il faut avoir quelque chose pour investir.

RM : Vos grands projets pour les cinq ans à venir ?
KiKa : Je veux m’installer plus dans l’opéra. Je fais mes débuts au Bolchoï en avril, et je retourne à Glyndebourne pour La Bohème cet été, j’y avais dirigé déjà en 2008.

RM : Glyndebourne, lieu mythique!
KiKa : C’est un de ces autres endroits étranges, spécial, très anglais. Un théâtre au milieu des champs et des moutons. Au début ce n’était pas évident car je devais donner beaucoup de représentations mais une fois dans la fosse vous sentez que les musiciens vont vous suivre. Et plus vous voulez, plus ils vous suivent. C’était dans Eugène Onéguine. Je n’avais pas eu la possibilité de répéter, je les ai rencontrés dans la fosse.

RM : Vous n’avez eu aucune répétition?
KiKa : Non, nous n’avons fait aucune répétition. Vladimir Jurowski avait fait les sept premières, et je faisais les sept suivantes. Un peu comme un rôle d’assistant, sauf que le rôle de l’assistant n’est pas de faire la moitié des représentations. Je ne pouvais pas faire comme Jurowski, alors j’ai tout changé, au fur et à mesure, en apprenant à se connaître. Et finalement c’était bien.

RM : C’était une expérience extrême !
KiKa : Oui, c’était extrême. Je me suis dit que je n’avais rien à perdre. Je n’ai pas regretté de faire comme je voulais. Ce ne sont pas les musiciens qui décident, mais ils peuvent décider de bien jouer ou de ne pas bien jouer ! Ce métier n’est pas si compliqué si vous êtes honnête avec vous-même, et que vous avez un rapport honnête avec les musiciens. Si les musiciens n’aiment pas ce que vous faites, vous vous demandez où est le problème. En même temps ça serait bizarre si on vous comprenait tout le temps, alors que les mentalités sont si différentes. Il faut s’adapter. Dès qu’on entre les musiciens savent qui vous êtes, c’est très difficile de mentir, ils vont savoir. De plus en plus je préfère rester avec mes défauts, j’essaye de m’améliorer mais il ne faut pas essayer d’être parfait, c’est ridicule.

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Avec Andris Nelsons et Vasily Petrenko, Kirill Karabits fait partie de la génération montante des chefs d’orchestre. Nommé comme ses confrères à la tête de formations britanniques, c’est à la France qu’il doit le lancement rapide de sa carrière, grâce à un concours de jeune chef associé de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France. A la veille de ses retrouvailles avec ces musiciens pour un concert Chostakovitch et Rachmaninov avec Alina Ibragimova, ResMusica a rencontré ce chef trentenaire, francophone et francophile, étonnamment naturel, décontracté et direct.

 
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