La Scène, Spectacles divers

André Wilms est Max Black

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Paris. Théâtre des Bouffes-du-nord. 19-II-2012. Heiner Goebbels (né en 1952), Max Black, d’après les textes de Paul Valéry, Georg Christoph Lichtenberg, Ludwig Wittgenstein et Max Black. Heiner Goebbels, conception, musique et mise en scène ; Stephan Buchberger, dramaturgie ; Klaus Grünberg, scénographie et lumières ; Jasmin Andreae, costumes ; Pierre-Alain Hubert, pyrotechnie ; Markus Hechtle, réalisation informatique en direct. Avec : André Wilms (comédien)

Quatorze ans après sa création, ce Max Black demeure une étape inappréciable dans la construction de l’œuvre – elle conjugue un rare et joueur raffinement poétique à une précision technologique horlogère – de .

La scénographie désigne l’antre d’un « philosophe » (au sens de la Renaissance : un alchimiste). Sur une vaste bureau/établi central, une myriade d’appareils aux technologies plus ou moins modernes ; devant, à jardin, une petite table elle aussi bien équipée et un tableau électrique ; toujours devant, mais à cour, une bicyclette les roues en l’air, posée sur sa selle et deux boîtes en bois ; derrière la table, un grillage métallique suspendu ; et tout au fond, un piano droit sur lequel est posée une roue dentée qu’actionne un système de bielle-manivelle. Un seul personnage habite cette grotte faustéenne : un vieux savant que joue l’incomparable et qui se livre à toutes sortes d’expériences physiques, chimiques ou naturalistes. Au sens plein du terme, ce fameux comédien se fait acteur : en toute virtuosité, ses gestes déclenchent des effets sonores (modifiés en temps réel par l’opulent équipement électronique ici convoqué), lumineux, pyrotechniques, voire olfactifs. Le multi-sensorialisme tant désiré par Goethe prend ici un visage envoutant, tour-à-tour drôle et sombre, ludiquement abrupt et mélancolique. Certes on songe aux cabinets de recherche/bricolage scientifiques de Faust et de Leonardo da Vinci, mais aussi à notre propre enfance, au travers de nos livres animés et de ces boîtes de science expérimentale qui enthousiasmaient notre naïveté. Également, nous reviennent en mémoire les vanités et les cabinets de curiosités qui fleurirent tant au XVIIe siècle, et le montage cinématographique dans son entendement le plus godardien.

Comme dans chacun de ses spectacles, poursuit, à l’égard du matériau littéraire, l’esprit structuraliste, que, dans ses œuvres vocales, Luciano Berio honora si bien ; le texte proféré (parlé ou chanté) est un agrégat de fragments empruntés à de multiples auteurs signes des « modernités » au XXe siècle ; en l’occurrence Paul Valéry, Georg Christoph Lichtenberg, Ludwig Wittgenstein et Max Black lui-même. Autre fidélité : la musique – acoustique ou électronique – que Heiner Goebbels conçoit, n’est ni homophonique, ni polyphonique mais pleinement hétérophonique ; les échantillonnages raffinés qu’elle offre créent un langage poétique sans équivalent actuel.

Véritable fantasmagorie d’art total (à rendre Wagner ou Scriabine jaloux !), Max Black illustre le si singulier parcours d’Heiner Goebbels. Quoique ancien jazzman et rockeur alternatif, ce créateur est d’abord un œil : le visuel est à l’origine de toute idée perceptible sur scène ; un rigoureux crible esthétique fait de chaque événement scénique un moment de beauté, y compris lorsque ce moment est bref (on songe à trois feuilles de papier accrochées au grillage et qui se consument, en quelques instants, avec une mémorable élégance). À cette philosophie du Beau, Heiner Goebbels accroche de troublantes inquiétudes métaphysiques. Chacune de ses productions, les plus « classiques » (le concert scénique I Went To The House But Did Not Enter, présenté au Théâtre de la Ville, en septembre 2009) comme celles, dépourvues de (presque) tout acteur (Stifters Dinge, présenté au Théâtre de Gennevilliers en janvier 2009), est sous-tendue par une méditation sur la présence que notre monde concède encore à l’être humain. Cette invention créatrice congédie tout psychologisme et laisse l’acteur face à sa nécessité de virtuosité gestuelle, non comme un solde de tout compte, mais comme une nécessaire saturation physique qui donne un accès, béant, à un gouffre de mélancolie et à un douloureux sentiment de la perte.

 

Écrin idéal à ce spectacle « de chambre », le Théâtre des bouffes-du-nord ajoute ici une perle à sa riche mémoire de grands spectacles et de hauts interprètes. L’un d’entre eux, Klaus-Michaël Grüber a plané au-dessus de ce spectacle ; le Grüber metteur-en-scène (celui du Récit de la servante Zerline d’Hermann Broch, avec Jeanne Moreau, en 1986-1987) mais aussi le Grüber « professeur » ( ne tait jamais ce qu’il lui doit). Dans ce Max Black, André Wilms, interprète accompli, rejoint Jeanne Moreau en cette rare contrée de l’apesanteur et de la grâce.

Actuellement, personne (hormis, dans le versant musical, Georges Aperghis, avec des réalisations comme Machinations) n’offre une pluridisciplinarité assumé à une incandescence si accomplie. Et à ses nombreux jeunes spectateurs, littéralement médusés, Max Black a offert un admirable exemple de liberté artistique et mentale. Pendant la période 2012-2014, Heiner Goebbels dirige le fameux festival Ruhrtriennale et y élaborera de nouveaux projets. Puissent les théâtres parisiens agir comme, présentement, le Théâtre des bouffes-du-nord et accueillir cet inouï/invu/intouché dont Heiner Goebbels a le secret !  Manquer à ces propositions serait une faute majeure !

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Paris. Théâtre des Bouffes-du-nord. 19-II-2012. Heiner Goebbels (né en 1952), Max Black, d’après les textes de Paul Valéry, Georg Christoph Lichtenberg, Ludwig Wittgenstein et Max Black. Heiner Goebbels, conception, musique et mise en scène ; Stephan Buchberger, dramaturgie ; Klaus Grünberg, scénographie et lumières ; Jasmin Andreae, costumes ; Pierre-Alain Hubert, pyrotechnie ; Markus Hechtle, réalisation informatique en direct. Avec : André Wilms (comédien)

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