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Remarquée au niveau international par un album Tansman (Naxos, Clef d’or ResMusica 2011), la pianiste belge Éliane Reyes est une brillante représentante d’une tradition pianistique franco-belge. Curieuse dans ses explorations du répertoire, elle n’oublie pas de fréquenter les classiques, mais aussi de défendre la création contemporaine. À l’occasion de la sortie d’un nouvel album Chostakovitch, avec l’altiste Pierre Lénert, Éliane Reyes revient sur son parcours et sur le succès de son disque Tansman.

Notre dossier : Art du clavier

 

ResMusica : Vous avez enregistré un album Tansman, chez Naxos, qui a obtenu un accueil international très chaleureux. Comment nait un tel projet ?
 : Avec le clarinettiste et le Quatuor Elysée, nous avions déjà enregistré un CD Tansman en musique de chambre en 2006 pour Naxos. À l’issue du concert de lancement du disque à Paris, (responsable artistique des éditions Max Eschig) et Mireille Tansman, l’une des deux filles du compositeur, m’ont proposé les 4 recueils des Intermezzi. En les lisant, j’ai véritablement eu les larmes aux yeux et je ressentais cette musique au plus profond. Les apprendre a été très naturel et mon compagnon a joué un rôle capital car il a été directeur artistique du disque. Notre amie la pianiste Diane Andersen, nous a confié après coup, que le phrasé était l’élément auquel Tansman accordait le plus d’importance, avec le toucher. Et nous fûmes ravis d’avoir travaillé en profondeur dans ce sens. Les 24 Intermezzi sont la pièce maîtresse pour piano de Tansman. À mon avis, c’est un monument qui se situe, au milieu du XXe siècle, à la place qu’occupent, au milieu et à la fin du XIXe siècle, les 24 Préludes de Chopin et les 24 Préludes opus 11 de Scriabine. C’est dire l’importance que j’accorde à ce cycle.

RM : Quelles sont les particularités stylistiques de Tansman ? Comment se place-t-il dans le courant des compositeurs du XXe siècle ?
ER : On trouve chez Tansman un idiome pianistique personnel qui rend sa musique particulièrement attachante. En outre il est amusant de constater que son éclectisme préfigure de façon étonnante les courants post-minimalistes et polystylistiques de beaucoup de compositeurs actuels.
Bien sûr il y a un lien esthétique très fort avec des compositeurs majeurs de son époque, Ravel, qui l’a beaucoup aidé, Stravinsky, dont il était l’ami, mais aussi Schoenberg, Berg, Webern, Prokofiev, Bartók, Hindemith, qu’il a tous bien connus… On trouve même un hommage à Brahms dans les Intermezzi, un hommage à Chopin dans les Arabesques. Mais c’est probablement Bach qui est son socle véritable, car le soin qu’il apporte aux textures contrapuntiques est presque obsessionnel. Je ne voudrais pas donner, malgré moi, avec l’accumulation de toutes ces références, l’impression que Tansman n’est pas un compositeur personnel. On trouve dans sa musique des enchaînements harmoniques qui n’appartiennent qu’à lui. Mais ce qui me frappe le plus, esthétiquement parlant, c’est la perfection de son écriture.

RM : Le parcours biographique douloureux de Tansman, fait d’exils successifs, et où l’oubli succède aux succès initiaux, contribue-t-il à votre intérêt pour ce compositeur ?
ER : Je ne peux être en phase avec les compositeurs que lorsque j’arrive à identifier dans leur musique des blessures qui me sont communes, au-delà de tout problème esthétique et même d’époque.
La musique que je sens le mieux est celle qui me parle de mes blessures les plus intimes. C’est donc sa musique qui me touche le plus et non pas ses péripéties biographiques. Ce que j’ai dit plus haut ne concerne que l’aspect stylistique de sa musique. Mais la perfection de l’écriture n’est rien si elle n’est pas au service d’une émotion. Cette émotion, je la retrouve chez Tansman. Est-elle le produit d’une vie mouvementée ? Douloureusement ébranlée par les exils auxquels vous faites allusions ? C’est possible. Mais l’important, pour moi, c’est la qualité de sa musique.

RM : Vous intéressez-vous aux autres compositeurs d’Europe de l’Est de cette génération qui ont travaillé en France ou en français, , par exemple ?
ER : Tansman a beaucoup aidé . Autant qu’il le put dans le contexte de l’après-guerre qui vit le succès progressif, et sans partage, de l’avant-garde atonale. On redécouvre aujourd’hui et bien d’autres compositeurs de valeur, grâce au courant mémoriel à propos de la Shoah. C’est une bonne chose. Quant à Rathaus, son destin se jouera aux Etats-Unis où il mourut sans avoir franchi la barrière qui sépare la reconnaissance de ses pairs d’un succès plus large qu’il aurait mérité. Il semble que le disque, aujourd’hui, comme pour la musique de , nous permet de redécouvrir l’importance véritable qui est la sienne.

RM : Pensez-vous que toute cette génération qui a été balayée par la tabula rasa de l’après-guerre peut encore connaître une reconnaissance tardive et surtout plus profonde ?
ER : Oui car il y a, dans la mouvance modalisante de l’après-guerre, des compositeurs de grande valeur dont certains furent justement, des amis de Tansman. Ils ont constitué avec lui l’école de Paris (Martin ů, Marcel Mihalovici, Alexandre Tcherepnine, Tibor Harsányi, Conrad Beck, Alexandre von Spitzmüller), ils sont une véritable mine pour les interprètes d’aujourd’hui qui aiment Prokofiev, Stravinsky, Bartók, Enesco, Berg, Hindemith et qui cherchent à élargir leur répertoire dans cette direction.

RM : Comment avez- vous convaincu Naxos de se lancer dans le projet ?
ER : C’était tout naturel après le succès du premier disque de la musique de chambre de Tansman.
a convaincu Naxos de l’importance de cette pièce maîtresse que constituent les 24 Intermezzi. La passion de Klaus Heymann, le directeur de ce label, pour remettre en lumière des œuvres méconnues du grand public a fait le reste.

RM :Un troisième projet Tansman se profile ?
ER : J’enregistre durant l’été prochain et la sortie est prévue au plus tard en 2014, toujours chez Naxos des oeuvres en première mondiale dont les Trois Ballades, après les Intermezzi, les pièces les plus importantes (et redoutables !) de son oeuvre pianistique. Mais avant cela, je sors un disque solo sur le thème de l’eau (Liszt, Debussy, Ravel, Chopin…) pour la firme belge Azur Classical, dont le producteur Luc Baiwir (qui possède un beau piano dans son studio près de Liège, où j’ai déjà enregistré les CDs Tansman et Bacri pour Naxos), m’a laissé carte-blanche. J’avais envie d’être entendue également dans un répertoire plus connu. La situation n’est pas facile pour un jeune pianiste ! Lorsqu’il se mesure aux chefs-d’œuvre du passé, on le compare à des références légendaires, mais s’il se cantonne aux découvertes, on l’accusera (peut-être avec raison) de ne pas avoir suffisamment de personnalité pour affronter les monuments du grand répertoire… Je souhaite trouver un équilibre, mon équilibre, entre les deux, en passant alternativement de découvertes, comme Tansman, au défi consistant à apporter un éclairage personnel aux pièces les plus connues et dont la fréquentation m’enrichit musicalement tout autant. Je crois en outre que si les chefs-d’œuvre sont ce qu’ils sont c’est parce que la variété des approches qu’ils peuvent susciter chez les interprètes est véritablement infinie.

RM : Vous avez également enregistré la musique de ? Comment pouvez-vous définir sa musique ?
ER : Le troisième axe important est la musique d’aujourd’hui. Mais il y a tant de compositeurs en activité et peu me touchent suffisamment pour me donner envie de m’investir dans leur musique.
La musique de Nicolas Bacri est de celles, trop rares aujourd’hui, qui m’émeuvent beaucoup. Il y a une profondeur et une force, alliée à une expressivité bouleversante qui fait que lorsqu’on entend une de ses œuvres, on en ressort transformé. Chacune de ses œuvres majeures (Sonates, Concertos, Quatuors, Trios, Symphonies…) nous offre un voyage initiatique à travers des sentiments douloureux et un sens de la tragédie. Ce qui me plaît aussi c’est que malgré tous ces aspects très émotionnels, on peut toujours suivre un fil formel d’une clarté qui équilibre ainsi le contenu expressif. C’est peut-être pour cela que sa musique parle autant aux profanes qu’aux musiciens professionnels. Il peut aussi faire preuve de légèreté et d’humour, comme dans les pièces réunies dans son cycle Diletto classico que j’ai enregistré chez Naxos, à côté de la sombre, mais aussi très ludique, Sonate n°2, peut être son chef-d’œuvre pianistique à ce jour.

RM : Quelles sont les personnalités qui ont compté dans votre formation de pianiste ?
ER : En premier lieu, ma mère, Jeannine Gillard, professeur de piano spécialisée dans l’apprentissage des jeunes enfants, qui m’a formée dès l’âge de 3 ans. Ensuite , qui fut son mari et m’a élevée comme un père, a pris le relais vers l’âge de 9 ans jusqu’à mes 18 ans. Mais j’ai fait de nombreuses rencontres déterminantes dans ma recherche musicale et pianistique : Gyorgy Cziffra, Gyorgy Sebök, Martha Argerich, Vladimir Ashkenazy parmi d’autres, m’ont beaucoup impressionnée et aidée. Et puis il ne faut pas sous-estimer l’importance de l’accès aux archives sonores. Il est certain qu’écouter des pianistes tels que Josef Hoffmann, Dinu Lipatti, Clara Haskil, Maria Youdina, Benno Moisiewitch, et bien d’autres, est une source d’enrichissement indéniable.

RM : Vous êtes belge, mais votre carrière se développe en France où vous venez de signer un contrat avec une grande agence parisienne. La scène belge est-elle trop étroite pour une carrière dans les années 2010 ?
ER : Mes relations avec la France ont toujours fait partie de ma vie, que ce soit de par mes origines (belges, françaises, et mexicaines) mais également depuis 1987 où l’émission « l’école des fans » de m’a donné la possibilité de rencontrer Cyprien Katsaris et de devenir lauréate de la « Fondation Cziffra », sous l’égide du Maître.
Par ailleurs, après avoir étudié au Conservatoire de Bruxelles, à la Chapelle musicale Reine Elisabeth, la Hochschule der Künste de Berlin et le Mozarteum de Salzbourg, mon périple estudiantin a pris fin lors de mon entrée d’emblée au 3ème cycle du CNSM de Paris (dans les classes de Jacques Rouvier, Michel Beroff et Brigitte Engerer), où j’ai obtenu, en 2003, le « Prix Blüthner », qui récompense le « premier nommé ». Et depuis 2006 j’ai la chance d’enseigner dans cette prestigieuse institution française. J’y donne le cours de « piano-complémentaire » et ai des élèves de tous niveaux et toutes disciplines ; cela va des violonistes aux métiers du son, en passant par des apprentis compositeurs ou chefs d’orchestre… c’est passionnant et diversifié. De tout temps (même avant la création du royaume de Belgique, en 1830), les musiciens wallons ont eu les yeux tournés vers Paris, je ne fais pas exception à la règle !
Il faut dire aussi que notre pays, dont la population totale est à peine plus grande que celle de Paris et sa région, souffre beaucoup d’une séparation linguistique qui empêche la plupart des artistes wallons de se produire en Flandres, et réciproquement. Ce qui rend le pays encore plus petit…

RM : Comment une pianiste du XXIe siècle travaille-t-elle son répertoire ?
ER : J’ai eu la chance d’avoir une solide formation à la Chapelle Reine Elisabeth. Parallèlement au piano, j’y ai suivi des cours d’harmonie, contrepoint, fugue, histoire de l’art, histoire de la musique, analyse musicale et aussi littérature et langues étrangères. Cela m’a été très utile pour nourrir mon inspiration et m’aider à me construire.
Ma mère m’a enseigné le piano d’abord par l’oreille. C’est sûrement pour cela que, dès l’âge de quatre ans, je reproduisais les thèmes des symphonies de Brahms sur le clavier dans les bonnes tonalités, qu’à neuf ans, j’écrivais mes propres cadences pour les concertos de Mozart que je jouais avec orchestre, et j’ai toujours pu transposer n’importe quelle œuvre dans n’importe quelle tonalité instantanément.
Par ailleurs, il est extrêmement enrichissant de pouvoir jouer pour des compositeurs, ce que j’ai fait très tôt puisque certains de mes professeurs, à la Chapelle et au Conservatoire, sont des auteurs majeurs du paysage musical belge (Frédéric van Rossum, Jean-Marie Simonis, Jacques Leduc, Paul Baudoin-Michel…). Voilà un puissant accélérateur de maturité musicale ! Imaginez que nous puissions recevoir les conseils de Debussy !
Je pense donc que ces trois composantes : culture, dons et travail avec les compositeurs, doivent s’harmoniser le mieux possible afin que toutes les dimensions du travail pianistique (recherche de couleurs, beauté du son, diversité des plans sonores, maîtrise technique…) ne soient pas une fin en soi mais servent seulement, et le mieux possible, la teneur du message musical qui se trouve dans les partitions.

au disque :

Nicolas Bacri : Sonate pour piano n°2, Diletto classico, Prélude et Fugue, L’Enfance de l’art ; Éliane Reyes, piano. 1 CD Naxos. Référence : 8.572530

 : Sonate pour alto et piano, Op.47 ; Sonate pour violoncelle et piano en ré mineur, Op.40 (transcription pour alto et piano de . , alto ; Éliane Reyes, piano. 1 CD Intégral. Référence : 221243

Alexandre Tansman : 24 Intermezzi, Petite suite. Éliane Reyes, piano. 1 CD Naxos. Référence :  8.572266 (Clef d’Or ResMusica 2011)

Crédits photographiques : Éliane Reyes/Jean-Baptiste Millot

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