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Lionel Carley, Président de la Delius Society

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Pour célébrer le cent-cinquantenaire de Frédérick Delius, Resmusica consacre un dossier complet à la vie et à l’œuvre de Frédérick Delius à travers plusieurs témoignages de ceux qui se sont engagés pour défendre sa musique. Pour accéder au dossier complet : Frédérick Delius : « la musique est un cri de l’âme »

 

Dès 1935, l’année suivant la disparition de , la Delius Trust était créée par la volonté testamentaire de sa veuve Jelka. Instituée sur les conseils de Sir pour promouvoir l’œuvre du compositeur et financer enregistrements et représentations, elle est complétée en 1962 par la Delius Society qui s’adresse aux mélomanes admirateurs de Delius. Celle-ci organise depuis 2004 le Prix Delius pour inciter les jeunes musiciens à interpréter sa musique. Lionel Carley, Président de la Delius Society, fait le point sur les progrès accomplis et le chemin qui reste à parcourir dans la reconnaissance de Delius, l’apôtre de la nature.

 

ResMusica : La vie et l’œuvre de sont celles d’un cosmopolite, avec une faible influence de la musique anglaise. Mais si son art est encore célébré de nos jours, c’est exclusivement grâce au dévouement et au soutien des conducteurs anglais qui se sont succédés depuis Sir . Cet engagement est-il juste une affaire de nationalité, ou simplement le résultat de l’engagement inlassable d’Eric Fenby son assistant et de Beecham?
Lionel Carley : Certains commentateurs ont travaillé sur la base trompeuse selon laquelle la musique de Delius n’aurait pas réussi ou n’aurait pas percé si elle n’avait pas bénéficié du dévouement de Beecham – lui dont les deux dieux musicaux étaient, en définitive, Mozart et Delius. Bien avant Beecham, Delius s’était déjà imposé en Allemagne, et ses œuvres ont été interprétées largement dans les pays de langue allemande jusqu’à la seconde guerre mondiale. Encore aujourd’hui, ses opéras sont montés plus souvent en Allemagne que dans n’importe quel autre pays.
D’autres chefs britanniques jouaient Delius tout au long de la carrière de Beecham, mais la supériorité incontestable de Beecham dans l’interprétation de la musique de son idole a dû avoir eu un effet dissuasif sur ses confrères. Qui pouvait, après tout, se mesurer à cette époque à la maîtrise de Beecham dans ce répertoire?
Depuis la mort de Beecham, il y a eu cependant une floraison de chefs. Certaines des plus belles interprétations de la musique de Delius ont eu lieu sous la direction de John Barbirolli, Norman Del Mar, , David Lloyd-Jones et Andrew Davis. D’autres conducteurs, comme Charles Groves, Vernon Handley, Eric Fenby, Mark Elder et Richard Hickox, ont également réussi dans leur propre domaine du répertoire Delius.

RM : Le monde a radicalement changé depuis la disparition de Delius en 1934. La perception de sa musique a-t-elle évoluée?
LC : Curieusement, alors que pour certains – dont nous sommes – cette musique met en œuvre le meilleur savoir-faire, possède une grande beauté et un pouvoir extraordinaire à nous émouvoir, d’autres semblent lui trouver peu de mérite. En 1904, l’épouse de Delius Jelka écrivit à son ami le sculpteur Auguste Rodin: «La musique de Delius est telle qu’on ne peut pas l’aimer superficiellement – c’est un  peu comme votre sculpture – ou on trouve ça abominable, ou on aime cela comme sa vie ». Et c’est une attitude qui semble avoir persisté jusqu’à nos jours.
Avec le grand public, la musique de Delius reste assez populaire – plus généralement ses pièces plus courtes et bien aimées qui sont aujourd’hui encore beaucoup jouées et enregistrées. Je me souviens bien comment sa musique était largement donnée dans ma jeunesse en Angleterre dans les années 1950 et 1960, et ses œuvres de plus grand format souvent diffusées à la radio, en retransmissions de concerts ou par enregistrements – plutôt en contraste avec aujourd’hui, où Delius semble presque être persona non grata à la BBC. On se demande pourquoi d’ailleurs, alors que des enregistrements commerciaux de ses œuvres continuent à être réalisés et trouvent vraisemblablement un public qui est sensible à cette musique?

RM : La Société Delius a été établie par la volonté testamentaire de Jelka Delius en 1935, pour développer la connaissance de la musique de son défunt mari. Pensez-vous que la Société a atteint, voire dépassé les objectifs qui lui étaient impartis?
LC : Il n’est pas rare de trouver un malentendu, d’une part entre ce qu’est la fondation, la Delius Trust, ce qu’elle fait, et d’autre part le rôle de la Société Delius.
La Delius Trust a été en effet établie en 1935. Delius étant mort en 1934, Thomas Beecham conseilla Jelka, elle-même dans la dernière année de sa vie, de modifier son testament pour que soit mis en place une fondation qui se préoccuperait de la publication, la représentation et l’enregistrement des œuvres de son défunt mari. Dans les grandes lignes, Beecham serait en charge de contrôler comment l’argent de la fondation serait dépensé – avec le résultat pas contre nature que des enregistrements de Beecham lui-même furent soutenus financièrement par la Delius Trust au long des années et jusqu’à sa mort en 1961. D’autres ont été moins chanceux. L’alimentation en fonds provenant des droits d’auteur et d’investissements judicieux permit à la Delius Trust de soutenir généreusement jusque dans les années 80 des projets aussi importants qu’un film de A Village Romeo et Juliette, des spectacles d’opéra dans différents pays, et d’innombrables concerts et enregistrements. En outre, une tâche majeure – la publication d’une Collected Edition de toutes les compositions de Delius, sous l’œil expert du spécialiste de Delius Robert Threlfall – est maintenant achevée.
Il ne peut y avoir le moindre doute que la fondation, selon le mandat sous lequel elle a été fondée, a réussi bien au-delà des attentes de Jelka Delius.

RM : Et qu’en est-il de la Société Delius elle-même?
LC : La Société Delius été fondée en 1962 à l’occasion du centenaire de la naissance du compositeur. Elle réunit des membres de nombreux pays qui sont intéressés par Delius et ses œuvres et souhaitent en savoir plus sur ce compositeur. Principalement active en Grande-Bretagne, mais avec des adhérents du monde entier, elle publie une revue semestrielle scientifique, des bulletins d’information et même une ou deux monographies, et elle organise une demi-douzaine de réunions officielles par an, principalement dans la région de Londres. Elle dispose d’une branche active dans les Midlands. Aussi sous son aile, de manière informelle, on trouve la Delius Society Inc, basée à Philadelphie.
La Société a joué un rôle inestimable au cours des années pour alerter ses adhérents sur les représentations importantes d’œuvres de Delius, que ce soit en Grande-Bretagne ou à l’étranger. Une décision importante il y a deux ans a été de former un sous-comité au sein de la Société pour 2012, le 150ème anniversaire de la naissance de Delius. Une somme conséquente d’argent a été mise de côté spécifiquement pour ce travail de promotion, et une somme correspondante a été attribuée à la Société par la Delius Trust. Les résultats ont été extraordinaires et Delius et sa musique ont été bien mis en avant auprès du public cette année – opéras, concerts, festivals, expositions, séminaires, tous ont leur place – de la Floride à Manchester, de Londres à Paris, depuis les montagnes norvégiennes au village où habitait Delius près de Fontainebleau. Et quatre nouveaux livres sur Delius sont à l’heure actuelle en cours d’écriture rien qu’en Angleterre.

RM : Quand avez-vous rejoint la Delius Trust et la Delius Society ?
LC : Ma propre association avec la fondation, dont je suis l’un de ses conseillers ainsi que son archiviste honoraire, date des années 1960. L’accès et les travaux de recherche sur les plusieurs milliers de lettres dans les archives de la fondation m’ont fourni les ressources nécessaires pour écrire un certain nombre de livres et d’essais sur le compositeur, sa vie et son temps. Mon lien avec la Société remonte à 1962 quand je l’ai rejointe à sa création. En 2005, j’ai accepté l’invitation de la Société de devenir son président, un poste honorifique.

RM : La musique de Delius a été promue par les chefs anglais les plus éminents, à l’exception remarquable de Sir Colin Davis. Elle reste encore presque totalement ignorée par les chefs en dehors du Commonwealth. Y a-t-il une explication?
LC : Si je pouvais trouver l’explication à l’échec de Delius à trouver une audience mondiale, je serais un homme remarquable. Il y a eu bien sûr un certain nombre de chefs non-anglais qui ont défendu sa musique. Dans les premiers temps, les Allemands comme Haym, Buths, Cassirer et, un peu plus tard, , l’ont acclamé comme l’un des plus grands. Aujourd’hui peut-être le plus remarquable de tous les chefs vivants dirigeant Delius est le Danois Bo Holten, dont la compréhension de cette musique est au moins équivalente, et parfois dépasse celle des conducteurs britanniques que j’ai mentionnés précédemment. Cette année verra la sortie d’un CD d’œuvres orchestrales et vocales par Delius issues de sources d’inspiration françaises, l’un des cinq disques réalisés pour Danacord par Holten avec le Aarhus Symphony Orchestra.
Je trouve à peu près impossible d’expliquer pourquoi les pays latins – la France, l’Italie, l’Espagne – ne semblent pas avoir une oreille pour Delius, et cela bien sûr s’applique à l’Amérique latine aussi.

RM : Vous organisez un Prix Delius, quel en est le but ?
LC : Le concours annuel du Prix Delius a été inauguré en 2004 dans le but d’introduire les jeunes musiciens à la musique de Delius. Nous avons estimé que le défi représenté par un concours organisé par une académie de musique encouragerait les élèves à explorer ce répertoire et à l’étudier à un niveau approprié pour une exécution publique. Cela s’est avéré être le cas, car plus de 100 étudiants en musique ont participé au concours depuis sa création. Le résultat un récital de 20 minutes avec au moins 10 minutes consacrées à la musique par Delius, le reste du programme proposant des oeuvres de l’un de ses contemporains.
Le Prix Delius est en deux parties: un premier tour tenu à huis clos à l’académie de musique, et un second en public. Un éminent musicien est invité à se prononcer sur la dernière épreuve.
Le Prix Delius s’est déroulé à la Royal Academy of Music de Londres jusqu’en 2008 et par la suite au Conservatoire de Birmingham. En 2012, pour la première fois, ce sera un événement national, ouvert aux étudiants de tous les conservatoires de musique.
Encourager les jeunes musiciens à rechercher et à étudier les œuvres de Delius est une des tâches les plus appropriées et enrichissantes de la Société Delius, et le Prix Delius s’est révélé être une formule particulièrement bien adaptée.

RM : Y a-t-il une nouvelle génération de chefs que vous voyez prête à se confronter avec cette musique, qui n’est pas spectaculaire et en fait très difficile à restituer de manière convaincante ?
LC : L’art de Delius est élusif, et la plupart des chefs préfèrent bien ne pas s’exposer à en maîtriser les nuances. Mais notre expérience d’aujourd’hui, et cette année en particulier, montre que de nombreux chefs moins connus veulent s’exercer à cette musique – pour laquelle ils ont à l’évidence de la considération – et ici en Angleterre nous avons déjà l’opportunité d’entendre des interprétations orchestrales menées par des personnalités que nous n’aurions pas normalement associé à cette musique.

RM : En collaboration avec EMI, vous avez publié un site web consacré à Delius, « Delius, Apostle of Nature ». Qui a eu l’idée de cette initiative et l’a réalisée? Est-ce que le site restera en ligne au-delà de la disponibilité sur le marché du coffret de 18 CDs publié par EMI pour le cent-cinquantenaire?
LC : Le site est une entreprise conjointe d’EMI Classics et de la Société Delius, et a été largement conçu par l’écrivain et musicien Jon Tolansky. Il est prévu que le site reste en ligne encore longtemps.

RM : Quel serait votre souhait pour le centième anniversaire de la mort de Delius en 2034 ?
LC : J’espère que d’ici là la musique de Delius aura trouvé une plus grande notoriété – plus large qu’uniquement dans les pays anglo-saxons et d’Europe du Nord. Avec une biographie récente en français par déjà disponible, et un autre ouvrage promis par Michel Fleury, est-ce que la France va enfin s’éveiller à cette superbe musique? Un autre souhait serait de trouver les œuvres de plus grande envergure, en particulier ceux pour voix et orchestre, interprétées beaucoup plus fréquemment. A côté de ceux qui connaissent de Delius ses First Cuckoo, Walk to the Paradise Garden et autres «pops», combien sont-ils à n’avoir jamais avoir entendu A Mass of Life, le Requiem, les Songs of Sunset et les Songs of Farewell? Au moins parmi ces ouvrages à grande échelle en trouve-t-on un, Sea Drift, chef-d’œuvre incontesté, qui est fréquemment donné en concert.

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