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Mirga Gražinytė-Tyla, lauréate du concours de jeunes chefs d’orchestre de Salzbourg

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La jeune chef d’orchestre est adjointe du directeur musical de l’Opéra de Heidelberg, mais elle est aussi la troisième lauréate du concours de jeunes chefs d’orchestre organisé par le Festival de Salzbourg, qui donne à son lauréat l’occasion de donner lors du festival estival un concert qui est d’autant plus important que l’orchestre qu’il dirige n’est autre que le Gustav Mahler Jugendorchester, qui pour être juvénile n’en est pas moins un des meilleurs du monde.

ResMusica : Comment avez-vous pris la décision de participer à ce concours ?
: Ça s’est passé de la façon suivante : c’est la troisième fois que le prix est attribué ; j’avais été candidate aux deux premières éditions ; la première fois, j’avais trouvé le prospectus sur une table à l’occasion d’une masterclass avec Kurt Masur à Bonn. J’étais encore étudiante, c’était très prestigieux, pourquoi pas ? Ces premières fois, on m’avait remercié poliment pour ma candidature, mais c’était non ; la troisième fois, comme j’avais un poste, j’avais décidé de ne pas y aller. Entre-temps, j’ai gagné un concours universitaire à Leipzig, et c’est là que les organisateurs m’ont écrit pour me dire que je devrais quand même me présenter. Ce que j’ai apprécié dans l’expérience salzbourgeoise, c’est que les organisateurs ont eu la volonté d’éviter à tout prix de parler de compétition. C’était la première fois cette année que les trois finalistes ont eu la possibilité de donner un concert public, en avril ; ce qu’on trouve dans les autres concours, l’aspect presque sportif, l’entraînement, c’est beau aussi, mais c’est loin des réalités de la vie musicale. Finalement, c’était déjà essentiel, cette possibilité de donner un pareil concert ; je n’ai pas du tout senti la notion de concurrence !

RM : Vous aviez l’orchestre pour vous…
M.G-T : Oui, la Camerata Salzburg, et j’ai pu choisir mon programme, les solistes, en collaboration avec l’orchestre. Pour le concert de l’été, il a fallu tenir compte du programme de l’ensemble du festival pour éviter les doublons ; ce sera la première fois que je dirigerai le GMJO.

RM : Parallèlement, vous êtes devenue chef d’orchestre ici à Heidelberg.
M.G-T : Oui, depuis cet automne ; c’est ma première position fixe, et ce poste me plaît énormément ! Je n’aurais pas pu rêver mieux que d’être l’adjointe de Cornelius Meister, à tous points de vue. C’est sûr qu’on se comprend sans doute mieux parce qu’il est jeune, mais surtout c’est un chef extrêmement professionnel ; et il a dirigé remarquablement la maison. Cette première année aura été pour moi une année formidable !

RM : Par conséquent, contrairement au premier lauréat du concours, David Afkham, qui n’a jamais dirigé d’opéra, vous accordez une grande place au genre lyrique.
M.G-T : En tout cas, c’est pour moi un champ d’action très important, entre autres à cause de mes origines : mon père est chef de chœur ; j’ai toujours beaucoup chanté, alors que je n’ai commencé qu’assez tard à apprendre un instrument, parce que mes parents souhaitaient pour moi une carrière plus sûre que la musique. Mais j’ai assisté aux répétitions de mon père, j’ai pris des cours de musique, de direction, et j’ai fini par dire que c’était ce que je voulais faire ; je suis alors allé dans une école spécialisée, avec la direction de chœur comme matière principale. Donc la voix a toujours été essentielle pour moi ; donc l’opéra, pour moi, c’est le lieu de rencontre idéal entre l’instrument et la voix. J’ai tout de même fini par apprendre le piano et un peu de violon – ma grand-mère était professeur de violon –, et j’ai appris le reste sur le tas, en observant, en posant des questions. Mais dans l’opéra, il n’y a pas que la voix, il y a toute sorte de choses qui viennent en plus, c’est une synthèse, et ça me stimule beaucoup.

RM : Ici, en Allemagne, vous êtes confrontée à ce qu’on appelle souvent négativement Regietheater…
M.G-T : Je trouve ça formidable ; il y a évidemment parfois aussi le revers de la médaille, mais après cette première année à un poste fixe dans un théâtre allemand, je peux dire que c’est très difficile de parvenir à cette synthèse où la mise en scène et la musique se soutiennent et vont main dans la main de telle sorte qu’on parvient à une vraie unité. Le metteur en scène et le chef ont chacun leurs idées, et c’est important que chaque domaine soit représenté par des personnalités fortes ! L’an prochain, je dirigerai pour la première fois une vraie première d’opéra avec L’Enlèvement au sérail à Heidelberg ; j’en avais déjà fait pendant mes études. Je souhaite continuer à avoir un poste permanent dans un opéra à l’avenir : être ici, c’est une excellente occasion de continuer à apprendre, d’évoluer encore. Kurt Sanderling disait qu’on n’apprend pas à diriger : où se finissent les études, où commence le travail professionnel ?

RM : Le jury a souligné à Salzbourg, parmi les raisons de son choix, votre intérêt soutenu pour la musique du XXe siècle.
M.G-T : Et du XXIe ! Mais la précision que je voudrais apporter, c’est qu’il est très important pour moi de mettre en valeur la musique de mon pays, la Lituanie ; je trouve important, aussi pour nous, de replacer cette musique dans son contexte européen, et il y a beaucoup de musique formidable qui reste inconnue hors du pays. Si nous ne la faisons pas connaître, ça ne changera pas. Lors du concert pour la finale, j’ai été très heureuse de pouvoir mettre au programme une œuvre de Bronius Kutavičius, ce qui était vraiment un défi. La pièce ressort d’un minimalisme lituanien qui est influencé par le minimalisme américain, mais qui plonge aussi ses racines dans un très ancien folklore ; ce compositeur, qui a aujourd’hui 73, a joué un grand rôle au moment de l’indépendance de la Lituanie. Il avait écrit des choses très audacieuses que le gouvernement interdisait : c’était quelque chose que personne n’avait alors entendu, que personne n’aurait osé faire ! Je vais continuer à essayer de saisir les occasions de faire connaître cette musique.

RM : Et en dehors de la Lituanie ? La musique de Ligeti, Boulez et autres ?
M.G-T : Oui, ça m’intéresse beaucoup. J’ai fait mes études à Graz, une ville qui joue un grand rôle dans la musique contemporaine, avec des enseignants comme Beat Furrer ou Georg Friedrich Haas dont l’enseignement m’a beaucoup plu : les trois années que j’ai passées en Autriche ont été l’occasion d’une confrontation intensive avec la musique d’aujourd’hui ; j’ai eu un peu moins d’occasions depuis, entre autres du fait de mon travail ici, mais je souhaite en refaire à l’avenir, y compris à l’opéra d’ailleurs, il y a des pièces magnifiques.

RM : Ressentez-vous déjà les conséquences du prix ?
M.G-T : Oui, déjà. J’avais déjà des invitations, par exemple d’un orchestre que j’aime beaucoup, la Philharmonie Südwestfalen, installée près de Heidelberg, j’ai dirigé aussi en mars un concert en Lituanie, mais je sens bien que beaucoup de portes s’ouvrent tout à coup. C’est très bien, mais j’aimerais bien que tout n’aille pas trop vite : on ne devient pas une autre personne parce qu’on a gagné un prix, et je ne suis pas devenue omnisciente !

RM : Que ne savez-vous pas encore ? Qu’aimeriez-vous apprendre encore ?
M.G-T : Très bonne question ! Je pourrais y répondre indirectement en disant qu’on apprend des choses nouvelles tous les jours : d’un côté, on trouve des réponses, mais de l’autre il y a toujours des questions qu’on n’attendait pas et auxquelles il faut se confronter : il faut toujours être en quête de défis nouveaux, avoir le plaisir de les saisir. Bien sûr, en matière de répertoire, je me sens encore au début du chemin.
Il y a quelque temps, Hermann Bäumer, qui est directeur musical à Mayence, à l’occasion d’une représentation du Grand Macabre de Ligeti qu’il dirigeait, m’a dit que, c’est sûr, une telle œuvre était pour lui sans doute la chose la plus compliquée qu’il ait jamais faite ; mais d’une certaine façon, une Sixième de Beethoven, c’est encore plus dur. Il est connu pour ne jamais perdre son calme en répétition, même si les chanteurs ne sont pas prêts et que tout le monde devient fou à force de changements de mesure. Je lui ai demandé comment il faisait pour rester si calme dans une pareille situation : il m’a répondu que ce n’était pas si difficile ; là où il perd son calme, c’est quand, face à une œuvre classique, il cherche sa voie et ne sait pas dans quelle direction il doit aller. Il y a quelque chose à apprendre de ce calme ; mais il faut toujours aussi apprendre à chercher…

RM : Qu’apprend-on dans un poste comme le vôtre à Heidelberg ?
M.G-T : On apprend déjà le fonctionnement du système de production théâtrale qui est typique de l’Allemagne ; on apprend aussi que le niveau ne peut pas toujours être parfait : ce n’est pas un mal, parce que ça développe l’oreille ; on essaie de comprendre pourquoi, comment peut-on améliorer les choses, c’est très sain. On apprend à s’organiser, parce que c’est très exigeant, au niveau du répertoire, de la variété des tâches. Je ne sais pas si c’est le meilleur système, mais j’ai appris à m’y faire ; au début, c’était très difficile pour moi d’enchaîner, de juxtaposer le travail à des œuvres très différentes, au lieu de se concentrer sur une seule. On commence par conséquent à répéter très tôt, ce qui est un peu étrange, mais on a ainsi le temps de mûrir son rapport avec l’œuvre.

RM : Le théâtre principal de Heidelberg est actuellement fermé : comment s’organise le travail dans ces conditions ?
M.G-T : Ce chapiteau est très bon, y compris acoustiquement, si on excepte la pluie et les pompiers. Mais c’est un luxe par rapport au théâtre principal où la scène comme la fosse étaient beaucoup plus petits ; mais la saison prochaine, nous ne retournons pas dans cette petite salle, parce que la ville construit un bâtiment nouveau, plus grand, très prometteur du point de vue acoustique et technique, et tous l’attendent avec impatience !

RM : Un nouvel opéra, ce n’est pas très fréquent aujourd’hui…
M.G-T : Oui, on sent bien que dans la ville notre maison, notre orchestre sont très appréciés ; le théâtre est important aussi bien pour la population que pour la municipalité, on le voit dès qu’on dit aux gens qu’on croise qu’on travaille au théâtre. Les gens sont prêts à l’aventure, à la musique contemporaine, les représentations sont bien pleines !

Propos recueillis à Heidelberg en mai 2012

Crédit photographique : Mirga Gražinytė-Tyla © Tomas Kapocius

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