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Herrenchiemsee, la féérie d’un festival pas comme les autres

Festivals, La Scène, Musique symphonique

24-VIII-2012. Serge Prokofiev (1891-1953) : Ouverture sur des thèmes hébraïques (version pour orchestre, op. 54b) ; Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Concerto pour violoncelle n°1 op. 107 ; Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Symphonie n°5 op. 64. Christian Poltéra, violoncelle ; Orchester der Klangverwaltung ; direction : Heinrich Schiff.

25-VIII-2012. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano n°4 op. 58 ; Egmont (musique pour un drame de Johann Wolfgang Goethe, op. 84). Olli Mustonen, piano ; Yeree Suh, soprano ; Orchestre de chambre de Munich ; direction : Alexander Liebreich

On ne sait plus très bien où l’on se trouve : c’est Versailles qui est là, à n’en pas douter, Versailles et son implacable symétrie. L’auguste façade, les jardins irréels, la Galerie des Glaces. Rien ne manque. On s’étonne un peu des montagnes et du lac alentours ; le public en costume traditionnel surprend aussi ; mais quand les cors des Alpes entonnent leur grave et retentissant appel, là on se pince. Bienvenue dans un rêve. Le rêve d’un roi, Louis II de Bavière, qui fit bâtir au milieu du lac Chiemsee, une réplique fidèle du célèbre château français. Aussi était-ce certainement rendre justice à ce grand protecteur des arts que d’organiser un festival de musique dans cette résidence somptueuse. (voir interview d’).

Un premier concert suffit à nous convaincre de l’excellence des participants. Le Klangverwaltung donne un programme russe remarquable, sous la direction de . Cette formation, que dirige habituellement , est la grande habituée des lieux. Installée à l’extrémité de la Galerie des Glaces, elle jouit d’une acoustique impressionnante de netteté, qui relève encore la grandeur des œuvres. L’ouverture sur des thèmes hébraïques de Prokofiev constitue une bonne entrée en matière, permettant d’apprécier d’emblée les qualités individuelles que l’on retrouvera dans la Symphonie de Tchaïkovski : des cordes tout en souplesse, notamment dans les pizz, et des bois de très bonne tenue.

Du Concerto pour violoncelle n°1 de Chostakovitch, on retient surtout l’admirable performance du soliste, le jeune , qui fournit un effort tant esthétique que physique, venant brillamment à bout d’une partition extrêmement exigente. De l’attaque bondissante du premier mouvement Allegretto aux derniers accords du Finale Allegro con moto, il n’y a guère de répit pour le soliste. Sommet du lyrisme élégiaque russe, le deuxième mouvement Moderato retient particulièrement l’attention par son amertume, que Poltéra distille lentement, au cours d’une longue gradation.

La seconde partie du concert réservait le moment fort de la soirée : une Symphonie n°5 de Tchaïkovski comme on en entend rarement. Un premier mouvement aux accents poignants dès les premières mesures, qui s’anime progressivement sous le contrôle magnétique de pour culminer à des sommets de lyrisme. Le Klangverwaltung réitère cette escalade si convaincante dans l’Andante cantabile, porté par ses violons et la merveilleuse acoustique, jusqu’à créer la surprise en atteignant une violence insoupçonnée. Après la célèbre Valse du troisième mouvement, emmenée avec beaucoup de charme, Heinrich Schiff donne un inoubliable Finale, Andante maestoso puis Allegro vivace, d’une fulgurance et d’une précision inouïes. Des cuivres flamboyants se révèlent alors, tandis que le chef maintient un tempo surexcitant, nous laissant pantelants au terme d’une Coda endiablée, qui ne perd rien en justesse pour autant.

Notre second concert nous transporte dans l’univers beethovenien. C’est d’abord le Concerto pour piano n°4, interprété sans encombre par le Münchener Kammerorchester et le pianiste norvégien , dirigés par . Malgré des manières un peu appuyées et des effets parfois inutiles, le soliste restitue l’essentiel de cette œuvre dense, secondé en cela par un orchestre parfaitement en place, toujours excellent dans la reprise des thèmes.

La suite du programme s’inscrit pleinement dans le thème de cette édition 2012 : « la musique des mots ». Egmont fut en effet composé par Beethoven pour accompagner le drame de Goethe du même nom, qui dépeint la résistance des Flamands contre la couronne d’Espagne au XVIe siècle. Difficile de ne pas établir de lien avec l’occupation française en Autriche à l’époque de la composition (1809) et la grande déception de Beethoven envers Napoléon. L’Ouverture est un sans-faute qui nous installe de suite dans l’univers héroïque et déchiré d’une passion amoureuse sur fond historique. L’ se hisse dès les premières mesures à la hauteur du sujet ; on relève quelques excellents flûtistes et clarinettistes, mais il faut souligner l’absolue maîtrise des cordes, qui parviennent à une rare unité. Quatre Entractes orchestraux suivent, ainsi que deux Chants de Klärchen, l’amante d’Egmont, interprétés par la soprane , plus qu’honorable dans le rôle. On savoure en particulier l’air « Die Trommel gerühret », dont l’exécutante fait bien ressortir le caractère comico-tragique. Un récitant ponctue les passages musicaux d’extraits du texte de Goethe. Cette configuration particulièrement heureuse mériterait, moyennant quelques aménagements, d’être davantage montée en France. La Mort de Klärchen, bouleversant par son merveilleux pianissimo, laisse place à la courte Symphonie de la victoire (Siegessymphonie) qui clôt l’œuvre en permettant aux cuivres de s’illustrer. Faut-il le préciser ? cette fougue beethovenienne, déchaînée sous les lambris de la Galerie des glaces, ne manque pas de grandeur.

Crédits photographiques : Christian Poltera © Marco Borggreve ; Spiegelsaal © Herrenchiemsee Festspiele

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