Nielsen devant la tombe d’un jeune artiste

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« Une affiche de concert jaunie par le temps et abandonnée à sa solitude dans un dossier oublié est-elle à jamais condamnée au silence ? Nous voulons croire que ce triste destin apparemment inexorable mérite de recevoir un démenti cinglant, ne serait-ce que le temps d’une lecture. » Voilà comment débute ce dossier élaboré par le président fondateur de l’Association française Carl Nielsen. Pour accéder au dossier complet : Sur les traces de Carl Nielsen

 

Devant la tombe d’un jeune artiste: Andante lamentoso, 1910

L’accompagnement musical destiné à rendre hommage au plus notable des compositeurs danois lors de sa disparition dans la nuit du 2 au 3 octobre 1931 fut varié. Chaque manifestation, musicale notamment, mais pas uniquement, s’efforça de rappeler et de mettre en avant les qualités humaines de cet immense compositeur emporté au moment où s’opéraient de manière incontournable des transformations conséquentes au niveau de son esthétique. Parmi les nombreux hommages rendus dans tout le royaume du Danemark, on interpréta une œuvre du maître intitulée « Devant la tombe d’un jeune artiste », composée une vingtaine d’années auparavant.

Dans ces années-là fréquentait assidûment une riche famille amie qui le recevait régulièrement et parfois longuement lorsqu’il souhaitait trouver le calme, s’éloigner de la vie trépidante de Copenhague et se ressourcer à la campagne. Sa généreuse famille hôte généreux s’appelait Neergaard.

Preuve que la vie culturelle et artistique du Danemark, à l’image des vraies démocraties peu peuplées, favorisait le brassage des uns et des autres, les écrivains, musiciens, peintres, artistes, mécènes se connaissaient tous et ne pouvaient s’ignorer quand bien même certains l’auraient souhaité.

Démonstration

Le plus grand compositeur du Danemark – à égalité avec Niels Gade – se nommait Johan Peter Emilius Hartmann (1805-1900) régnant presque sans partage sur la vie musicale du pays. Son fils Emil (1836-1898), musicien et compositeur lui aussi, eut bien du mal à se positionner dans ce paysage saturé, ne recevant de son géniteur que peu d’aide et de soutien. Son œuvre n’est pas totalement éclipsée grâce à quelques enregistrements précieux. Emil connaissait bien et le fréquentait régulièrement. Sa fille Bodil Hartmann (1867-1959) avait épousé un riche homme d’affaires, Rolf Viggo Neergaard (1837-1915) qui un certain temps étudia la composition auprès de . Il possédait une grande propriété sur l’île danoise de Lolland : Fuglsang.
Bodil et Rolf Viggo de Neergaard adoraient recevoir dans ce lieu privilégié éloigné des turpitudes de la grande ville, Copenhague, leurs amis et relations, parmi lesquels figuraient majoritairement des musiciens de talent.
Là, les soirées incluaient la pratique de musique de chambre dans le grand salon de musique où l’on se retrouvait après une journée passée à se reposer, à parcourir la campagne ou encore à travailler.

Au fil des années et de l’accumulation des soucis et du surcroît chronique de travail, Carl Nielsen, depuis longtemps considéré comme le principal compositeur national de son temps, aimait à venir se réfugier chez ses amis et sans nul doute déguster un ressourcement extrêmement bénéfique pour son équilibre psychologique. Il pouvait à loisir se retirer au calme dans un pavillon (maison du jardinier !) pour se concentrer sur la composition ou bien participer à la riche vie culturelle du manoir qu’entretenait Bodil.

Le frère de Bodil Hartmann-Neergaard, Oluf, exerçait l’activité de peintre talentueux. Lui aussi résidait pour des périodes de temps plus ou moins longues chez sa sœur. Ainsi était-il amené à côtoyer diverses personnalités en vue du monde des arts.

Presque tous les visiteurs, acteurs bien connus de la société danoise cultivée d’alors, sont tombés dans un oubli profond et quasi définitif, à l’exception sans doute des Norvégiens Nina et Edvard Grieg et du Hollandais Julius Röntgen.

Retournons vers Oluf Hartmann

Oluf Hartmann naît le 16 février 1879. Si son père Emil et son grand-père Johan Peter Emilius avaient choisi la carrière musique, lui se destina à la peinture. Très tôt ses capacités pour le dessin apparaissent évidentes.

Il se forme auprès de Sophus et Gustav Vermehren, puis à l’Ecole des Beaux-Arts (1896-1902), puis de l’Ecole d’art Zahrtmann.

Comme tout bon scandinave il se rend à l’étranger pour parfaire sa formation au cours des années 1902-1909. Il séjourne en Italie, en Belgique, aux Pays-Bas et en France.

Oluf, appelé Omand par ses amis, vit souvent auprès de sa sœur dans le manoir Fuglsang. C’est là qu’il rencontre un célèbre invité de sa sœur et de son beau-frère : Carl Nielsen.

La carrière proprement dite d’Oluf Hartmann aura été bien courte.

Parmi ses activités à Fuglsang, on relève un certain nombre de gravures, des tableaux ayant pour sujet des scènes bibliques, mythologiques, la nature environnante, ainsi que des photos de Skejten (Fuglsang), zone de prés s’étendant assez loin jusqu’à Guldborgsund.

Les commentateurs de sa peinture utilisent souvent pour la caractériser des qualificatifs insistant sur son sens de la composition, sur une grande imagination, un style baroque, un grand humour, une attirance pour le fantastique.

Il réussit à exposer ses toiles à quelques reprises : Salon de printemps de Charlotte (de 1905 à 1907), l’Exposition indépendante (1908 et 1909), Exposition d’automne en 1909.

Pour beaucoup de ses contemporains le jeune Oluf était porteur de grands espoirs artistiques. Mais le destin allait en décider autrement et son œuvre sombra dans l’oubli en dépit de quelques manifestations posthumes organisées dans son pays, ailleurs en Scandinavie et en Italie.

Que s’est-il passé ?

Une intervention chirurgicale pour appendicite fut décidée, elle échoua, conduisant à la mort du jeune homme. Intervention tardive (péritonite infectée), erreur technique, problème d’anesthésie ? Il décède le 16 janvier 1910 à l’âge de 30 ans.

Trois jours plus tard la courte partition de Nielsen était prête. On la donna dans la chapelle de Homens Kirkegård le 21 janvier. Le journal Politiken rapporta sobrement dans sa livraison du 22 janvier : « Le Quatuor Gade a joué un Adagio du chef Carl Nielsen. » Axel Gade (1860-1921), le fils du célèbre Niels Gade tenait la partie de premier violon.

Après sa disparition sa famille a organisé une Fondation Oluf Hartmann pour venir en aide aux jeunes peintres.

L’ Andante lamentoso

Devant la tombe d’un jeune artiste. At the bier of a young artist. Ved en ung kunstners båre. Pas de numéro d’opus mais FS 58 dans le catalogue des œuvres établi par les musicologues danois Dan Fog et Torben Schousboe. Durée : 5’ environ.

Carl Nielsen connaissait bien le défunt et plus encore sa sœur et son beau-frère. Touché par cette perte, par la douleur de ses proches, il composa pour les funérailles en janvier 1910 une œuvre, un Adagio pour cordes, intitulée en danois Ved en ung Kunstners Baare.
Le décès survenu le dimanche 30, le compositeur acheva les ébauches de sa courte partition dès le mercredi suivant la qualifiant qualifiée alors de Andante lamentoso.

D’abord conçu pour quatuor à cordes le compositeur un peu plus tard ajouta une partie pour contrebasse (quintette) et en donna dès avril 1912 une version pour orchestre à cordes dirigée par lui-même. Lors du concert de Pâques à l’église Vor Frue, la cathédrale de Copenhague, on joua cette dernière version.

La brièveté de l’Andante lamentoso n’entame pas son recueillement, son intensité et sa dignité. Il semble bien que le compositeur ait volontairement évité de sombrer dans le larmoyant et le pathétique. Musique de circonstance donc, concise et poignante, dénuée de pathos. Dans son essai « Mots, musique et musique à programme » inclu dans le recueil La Musique et la vie, il précise sa position : « … la musique ne peut en aucun cas exprimer des pensées ou des actions concrètes […] La musique n’exprime rien qui puisse être énoncé par des mots… »

Les parties extrêmes, sombres, sont en mi bémol mineur tandis que la section médiane, plus détachée est en si mineur.

Pas de message personnel ici mais une universalisation distanciée de l’intention. Manifestation quasiment privée puisque l’Andante lamentoso ne sera pas publié du vivant de Nielsen ; elle ne le sera qu’en 1942. On le jouera également lors de la levée du corps de Nielsen vingt et un ans plus tard à la Vor Frue Kirke, le 9 octobre 1931, par un orchestre de chambre dirigé par son gendre Emil Telmanyi.

On la donna encore en quelques occasions sous les titres variés de Andante doloroso (sans sous-titre), d’Andante dolorosa ou Andante lamentato. Lors d’une exécution le 25 février 1923 Nielsen choisit de jouer sa pièce sous le titre de « Funèbre ».

L’Andante lamentoso fut encore joué à plusieurs reprises toujours sous la baguette du compositeur. On citera les dates suivantes : 31 octobre 1912 (Copenhague), 23 octobre 1913 (Helsinki), 31 octobre 1913 (Copenhague), 25 février 1923 (Copenhague, Palaekoncert), 28 avril 1924 (Bergen), 7 décembre 1928 (Radio suédoise)…

Discographie

– Orchestre symphonique de la Radio danoise, dir. Launy Grøndhal. Enregistrement de septembre 1947. Danacord DACO 126-6.

– Orchestre symphonique de la Radio danoise, dir. Thomas Jensen. Enregistrement public du 12 janvier 1958 au Studio I de la Radio danoise. Danacord DACO 155/ DACOCD 354-356. Durée : 5’03

– Orchestre de chambre de Vestjysk (Danemark). Enregistrement de 1974. DGG 2530 515.

– Orchestre symphonique de la Radio danoise, dir. Herbert Blomstedt. Enregistrement de 1975. EMI Classics 057-02645. Durée : 4’49

– Orchestre de chambre slovaque, dir. Bohldan Warchal. Enregistrement de 1988. Opus 9530 2114.

– Quatuor Kontra + Jan Johansson (contrebasse). Enregistrement de 1990. BIS-CD-503/504. Durée : 4’37

– Orchestre symphonique d’Odense, dir. Edward Serow. 1994. Kontrapunkt 32193. Durée : 5’24

– Orchestre de chambre norvégien, dir. Iona Brown. Enregistrement de 1995. Virgin Classics 545224-2.

– Kammer Ensemble de Paris. 1995. Gallo CD-904. Durée : 5’08

– Orchestre philharmonique de chambre bohémien, dir. Douglas Bostock. Enregistrement de 2005. ClassicO CLASSCD 688. Durée : 4’26. Bostock utilise le premier enregistrement de la Carl Nielsen Edition.

Deux versions à privilégier : celle pour Quintette à cordes chez BIS et celle pour orchestre à cordes chez ClassicO qui s’appuie sur la récente édition de l’œuvre de Carl Nielsen.

Sources

Jean-Luc Caron. Carl Nielsen. L’Age d’Homme. 1990.

Niels Bo Foltmann. At the bier of a young artist. Carl Nielsen Udgaven CN 00034.

Carl Nielsen. La musique et la vie. Version française par Eva Berg Gravensten et Alain Artaud. Actes Sud. 1988.

X. Portrait : La famille de compositeurs Hartmann au Danemark. Dossier inédit réalisé par un descendant de la famille Hartmann d’après des documents familiaux et confié à l’auteur.

En conclusion…

Cette modeste partition n’appartient pas, certes, au meilleur de la production de Carl Nielsen mais ponctue un événement douloureux traduit en musique avec pudeur et discrétion ; elle offre un aspect intéressant de l’art multiple du compositeur.

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