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Les voix de l’oubli, ou le passage de la dégénérescence à la régénérescence

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Erwin Schulhoff (1894-1942) : Concertino pour flûte, alto et contrebasse ; Sonate pour flûte et piano ; Susi pour flûte et piano. Leo Smit (1900-1943) : Trio pour flûte, alto et harpe ; Quintette pour flûte, harpe et trio à cordes ; Sonate pour flûte et piano. Virginie Reibel-Escoffier, flûte ; David Haroutunian, violon ; Florent Brémond, alto ; Béatrice Petit, violoncelle ; Philippe Noharet, contrebasse ; Valeria Kafelnikov, harpe ; Romain Descharmes, piano. 1 cd Saphir LVC 1128. Code barres : 3760028691280. Enregistré entre février et avril 2011 à l’Église Évangélique Saint-Marcel, Paris. Notice bilingue (français,anglais) de Emmanuel Reibel très documentée avec photographies des intervenants et des compositeurs. Durée totale : 75’14

 

Le titre de cet album, « Les voix de l’oubli », tout entier dévolu à la flûte, mérite une petite explication. Il s’agit en fait de mettre dans un premier temps en avant l’art de deux artistes encore trop méconnus de nos jours : et . Outre le fait de partager la même époque et d’appartenir à la même génération, ils ont eu malheureusement en commun le destin d’avoir été stigmatisés par le régime nazi en tant qu’artistes juifs. Le premier est mort de tuberculose au camp de concentration de Wülzburg, le second est gazé à Sobibor. Mais en plus d’avoir partagé un même destin tragique, Schulhoff et Smit ont été  aussi influencés par la musique française : Schulhoff étudia avec Debussy en 1913 et créa plusieurs de ses œuvres ; Smit vint s’installer à Paris en 1927 où il rencontra Darius Milhaud, Arthur Honegger et bien d’autres. Autant dire que la thématique de l’enregistrement magnifiant l’art de la flûte entre 1925 et 1943 est une manière habile de leur rendre hommage au travers de cet instrument qui doit tant à l’école française. C’est l’occasion d’apprécier la façon dont cette influence s’est développée chez des auteurs qui ont représenté à leur époque un renouveau musical passionnant dont on ne sait ce qu’il serait advenu s’ils n’avaient été victimes de l’Histoire.

Si formellement les structures qui accueillent cette musique n’ont rien de révolutionnaires en soi, il en est autrement au regard des formations instrumentales utilisées. Le concertino (1925) associant flûte alto et contrebasse peut surprendre : l’opposition absolue de couleur et de taille entre les deux instruments extrêmes de l’orchestre n’est rendue qu’apparente par Schulhoff : en fait, la douceur et la rondeur de la contrebasse s’accorde miraculeusement bien avec la souplesse et l’agilité de la flûte. L’écriture souvent à l’unisson le confirme d’ailleurs à l’écoute. Dans le Furiant central, l’aspect massif de la contrebasse est même aboli au profit d’une virtuosité dansante d’une étonnante mobilité, que l’on retrouvera plus tard dans le final. Globalement, le concertino possède une nette couleur « ethnique » due aux origines tchèques de l’auteur. La sonate pour flûte (1927) révèle un éclectisme stylistique caractéristique de l’art de Schulhoff. L’écriture concentrée de la sonate est toutefois différente de celle des concertino et se rapproche davantage de l’influence française. Susi est un fox song caractéristique de l’appropriation d’une musique populaire réinventée à travers un prisme imaginatif et synthétique. Ici, c’est la veine  « jazzy » qui prend le dessus.

Le trio de Smit (1926) offre une synthèse de styles musicaux également caractéristiques. L’œuvre est courte, dense, et offre une progression rythmique rapide-modérée-lent en un seul bloc. Le quintette (1928) met à mal l’unité de ses trois mouvements : après une première partie très classique, les deux mouvements suivants s’enchaînent et recherchent une ambiance particulière dans les réponses entre les parties instrumentales, proposant mélodie lancinante et bercement de la harpe, pour une musique sans cesse en mouvement dont il est très difficile de prévoir le déroulement. Enfin, la sonate pour flûte (1983) est la dernière oeuvre composée par le musicien juste avant sa captivité. C’est un de ses élèves qui sauvera ces partitions à l’esprit contrasté, fantasque et lyrique, toujours écrite dans un esprit éloigné de tout bavardage.

, à l’origine de cette parution, est bien sûr la star de cet album courageux qui va à l’encontre de toute stratégie commerciale. Des artistes talentueux s’épanouissent dans un répertoire qui ne cesse d’intéresser de plus en plus de monde et dont on avait autrefois que des bribes. L’intelligence et la musicalité de ces jeunes interprètes est très bienvenue et correspond à un moment de renouveau et d’audaces indispensables dans le choix du répertoire.

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Erwin Schulhoff (1894-1942) : Concertino pour flûte, alto et contrebasse ; Sonate pour flûte et piano ; Susi pour flûte et piano. Leo Smit (1900-1943) : Trio pour flûte, alto et harpe ; Quintette pour flûte, harpe et trio à cordes ; Sonate pour flûte et piano. Virginie Reibel-Escoffier, flûte ; David Haroutunian, violon ; Florent Brémond, alto ; Béatrice Petit, violoncelle ; Philippe Noharet, contrebasse ; Valeria Kafelnikov, harpe ; Romain Descharmes, piano. 1 cd Saphir LVC 1128. Code barres : 3760028691280. Enregistré entre février et avril 2011 à l’Église Évangélique Saint-Marcel, Paris. Notice bilingue (français,anglais) de Emmanuel Reibel très documentée avec photographies des intervenants et des compositeurs. Durée totale : 75’14

 
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