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Du Brahms en pièces détachées à la salle Pleyel

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Salle Pleyel. 20-X-2012. Johannes Brahms (1833-1897) : Sonate pour violoncelle et piano n°2 en fa majeur op.99 ; Trio pour piano et cordes n°1 en si majeur op.8 ; Sextuor à cordes n°1 en si bémol majeur op.18. Guy Braunstein, violon ; Christoph Streuli, violon ; Julia Deyneka, alto ; Ulrich Knoerzer, alto ; Olaf Maninger, violoncelle ; Ludwig Quandt, violoncelle ; Sunwook Kim, piano.

Paris. Salle Pleyel. 21-X-2012. Johannes Brahms (1833-1897) : Sonate pour piano et violon n°1 op.78 ; Trio pour violon, cor et piano op.40 ; Quatuor pour piano et cordes n° 1 en sol mineur op.25. Guy Braunstein, violon ; Julia Deyneka, alto ; Olaf Maninger, violoncelle ; Stefan Dohr, cor ; Ohad Ben-Ari, piano.

Donner en une série de huit soirées l’intégrale de la musique de chambre de , voilà une idée qui a de quoi séduire. Ce répertoire est si difficile, qu’on s’attache plus volontiers à le produire au disque qu’au concert. Comment faire sonner, dans une salle vaste comme l’est la salle Pleyel, cette musique plus intimiste qu’exubérante, ces œuvres aux proportions surprenantes, qui exigent des interprètes une oreille sûre, une grande endurance, une concentration parfaite, et par-dessus tout du goût ? Dans ces pages où il est impossible de séduire par la virtuosité, les maladresses des instrumentistes semblent grossies à la loupe. Il faut un art consommé pour éviter les écueils que cette littérature présente, un art de grand concertiste.

Ces deux premiers concerts sont un triste échec. Peut-être, en faisant appel à des solistes du Philharmonique de Berlin, qui ne passe pas pour être le dernier des orchestres, espérait-on trouver des musiciens inspirés en même temps qu’accessibles. Or, malgré tous les progrès de la science contemporaine, il reste encore impossible, de nos jours, de faire de la musique de chambre sans regarder ses partenaires. Par désespoir sans doute de ne trouver aucun chef d’orchestre à leurs côtés, les musiciens s’agrippent à leur partition, et refusent catégoriquement d’en lever les yeux, comme s’ils craignent de voir ce terrible vide, cette absence de paternelle protection. L’absence également d’un tapis orchestral qui soutienne le discours du soliste semble le rendre incapable, non seulement de jouer juste, mais encore de conduire sereinement une phrase musicale.

Le violoncelle de Ludwig Quandt est particulièrement désastreux dans la deuxième Sonate avec piano. Aucun thème ne ressort ; le son est constamment faible, le registre aigu désespérément faux. Le violoniste Guy Braunstein a lui aussi des problèmes de justesse, mais c’est surtout son incompréhension de la musique qui étonne. Il semble haïr les silences indiqués sur la partition, pourtant salutaires lorsqu’il s’agit de faire respirer une phrase, et préfère les remplacer par des tenues baveuses, qui achèvent de massacrer le si beau et si énigmatique second thème du premier mouvement du Trio op.8. Le Sextuor n’est pas en reste : non seulement les six musiciens sont de la dernière froideur les uns envers les autres (ils ont le visage fermé, quand ils ne se jettent pas des regards de désapprobation), mais leur ensemble est si faux qu’on ne sait plus bien si ce n’est pas la musique de Psychose qu’on écoute. Jamais la musique n’est convaincante, elle est gauche et appuyée à l’extrême.

Un peu moins consternant est le deuxième concert. Guy Braunstein, avec son piètre son métallique que viennent sans arrêt parasiter des doubles cordes intempestives, se montre tout de même un peu plus intéressé par la première Sonate pour violon. L’esthétique est toujours celle d’un romantisme au rabais, mais l’œuvre prend de l’épaisseur, bénéficiant cette fois d’une vision globale et cohérente. Le Trio avec cor est même une réussite, grâce à la très belle performance de Stefan Dohr, dont le son est feutré et suggestif. Enfin, le premier Quatuor avec piano est interprété de manière linéaire et peu enthousiasmante, même si l’Alla zingarese final produit son effet, à défaut d’être tout à fait en place.

Chacun pour soi, telle semble être la devise des ces instrumentistes : ils inventent, comme le capitaine Haddock pour le whisky, la musique de chambre en pièces détachées. Au-dessus de ces décombres se dressent fort heureusement quelques figures, dont on retiendra l’application et le dévouement. En premier lieu, le pianiste , un prodige de délicatesse et de maîtrise, qui dans le programme du premier concert, se démène pour redonner de l’énergie à une musique qui se disloque (par exemple dans le scherzo du Trio op.8, qu’il sauve du naufrage en relançant tant qu’il peut la dynamique des noires). Belles interventions également que celles du violoncelliste Olaf Maninger, dont on regrette qu’il n’ait pas été mis plus au premier plan (il a même été remplacé par Ludwig Quandt dans le Quatuor avec piano). Enfin, le pianiste s’est montré digne d’éloges, quoiqu’un peu trop discret : son jeu sûr et fin aurait fait merveille s’il avait accompagné des interprètes plus subtils.

Le public, venu nombreux, est plein de mansuétude, et comprend volontiers que l’on n’ait disposé que de très peu de temps de répétitions, que les artistes aient été occupés ailleurs et n’aient pu consacrer qu’une partie infime de leurs journées à travailler la musique de Brahms. Il se rattache à la beauté objective de la musique qu’il entend (puisque la vertu des interprétations d’une œuvre, quand elles sont mauvaises, est de faire revivre en nous le souvenir de toutes celles qui furent somptueuses). Il craint enfin de paraître grognon, et de décourager de si valeureux interprètes, qui feront certainement mieux la fois prochaine. Il applaudit donc ; mais il ne peut s’empêcher de se dire qu’il ne se déplacera plus.

Crédits photographiques : Berliner Philharmoniker © Frank Strock ; © Tae-Uk Kang

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