En octobre, la nouvelle qui nous est venue d’Allemagne, principale économie de l’Europe, a été timidement reprise et discutée dans le monde francophone, pourtant ses conséquences risquent de se propager au-delà des frontières germaniques.

Les autorités du Land de Bade-Wurtemberg ont annoncé la fusion des orchestres radiophoniques de Stuttgart et Baden-Baden/Freiburg.  Pour mémoire le Land du Bade-Wurtemberg est l’une des régions les plus riches d’Europe et sa capitale Stuttgart héberge les sièges de firmes haut de gamme comme Mercedes-Benz et Porsche, sans même évoquer ses universités de pointe mondialement réputées et son taux de chômage scandaleusement bas. Pourtant, en dépit de la mobilisation de Pierre Boulez, Hans Zender, François-Xavier Roth, et de l’apport considérable de ces orchestres à l’Histoire (avec un grand « H ») de la musique, des décideurs, dans un petit bureau, ont décidé de faire tomber le couperet.

Toujours en Allemagne, un livre a suscité un large débat et fait tanguer le navire culturel le plus solide de la zone Euro. Quatre spécialistes des questions culturelles ont dénoncé la politique culturelle « traditionnelle », dans un ouvrage intitulé Der Kulturinfarkt[i]  (L’infarctus culturel – non édité en français). Il est évidement simplificateur et réducteur de résumer en quelques mots cette somme, mais le propos est simple : les auteurs accusent le bilan inégalitaire des politiques de démocratisation culturelle et surtout, ils prônent une réorganisation radicale des politiques publiques vers des actions innovantes librement choisies par le public. En résumé, la culture officielle subventionnée est élitiste, inefficace  et surtout anti-démocratique car elle impose au plus grand nombre les goûts d’une minorité.  Aussitôt l’ouvrage posé sur sa table de nuit, un député berlinois du Parti Pirate, Christoph Lauer, a suggéré de  mettre fin aux subventions du Deutsche Oper de Berlin, pour financer des projets de plus petites tailles et plus rassembleurs.

Cette attaque en règle contre une forme de culture savante, considérée comme « élitiste » et « élitaire », n’est évidemment pas nouvelle. Cependant, relayée à une époque de crise mondiale et d’émergence, grâce à Internet, de nouvelles formes d’accès aux savoirs et à la diffusion, ces considérations ne sauraient être réduites à des gesticulations démagogiques d’experts en manque de visibilité. Elles traduisent un malaise plus profond : la culture classique est-elle en phase avec la société 2.0 ? La culture classique est-elle prête  à s’affirmer à une époque où chacun peut sélectionner et consommer la culture qu’il veut ?  Que restera-t-il d’un socle culturel commun, légitimement considéré comme  nécessaire à l’honnête homme alors qu’on peut passer ses journées sur Wikipédia et Youtube sans jamais y croiser (volontairement) une note de Mozart ou une phrase de Baudelaire ? Sans oublier la précision des algorithmes des moteurs de recherche qui évacuent d’emblée ce qui est en dehors des cercles d’intérêts de chacun ?

Pourtant la technologie reste l’un des moyens majeurs de toucher le plus large public. Encore faudrait-il ne pas courir les mêmes lièvres simultanément. La mode de la diffusion des concerts ou des opéras sur le web est telle que le spectateur ne sait plus où donner de la tête entre les plates-formes établies comme Arte.tv, Medici, Classiclive, Paraclassics quand ce n’est pas les institutions qui partent en solo : le Staatsoper de Munich et le Théâtre An der Wien de Vienne viennent de lancer leur propre chaine de diffusion de leur production. A ce jeu, seul le Philharmonique de Berlin avec son Digital Concert Hall payant a réussi à tirer profit de sa notoriété et surtout à s’assurer des recettes avec sa présence de concert sur le web.  Evidement les places au soleil sont rares et les orchestres, au lieu de poursuivre ce Graal de la visibilité de leurs concerts, ne devraient-ils pas exporter au web leurs activités pédagogiques ? Les orchestres anglo-saxons proposent depuis longtemps des applications mobiles pédagogiques ou initiatrices. De même, on attend toujours un web documentaire sur les instruments de l’orchestre ou le fonctionnement d’un opéra.  Plus que jamais, il faut regarder l’avenir avec audace et ne pas poursuivre vainement les mêmes chimères ; la palme reviendra  à ceux qui ont l’initiative.

En ce mois  d’automne, nous   vous invitons à découvrir les entretiens avec deux personnalités majeures de la vie musicale européenne, deux innovateurs qui réfléchissent et osent : Reijo Kiilunen, directeur du label Ondine, label de l’année ICMA 2012 et Francesco La Vecchia, chef d’orchestre et découvreur de partitions oubliées du répertoire symphonique italien.



[i] Editions Klaus Albrecht, 2012

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